Une bande dessinée retrace le sauvetage d’enfants juifs par Nicholas Winton
Le 27 février 1988 la télévision britannique présente une émission avec un invité spécial. L’invité s’appelle Nicholas Winton (1909 - 2015) et au cours de cette émission, la présentatrice révèle que cet homme modeste a réussi à sauver d’innombrables vies humaines à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Tel est le point de départ d’une bande dessinée que ses auteurs Tereza Verecká et Mikuláš Podprocký ont intitulé Winton nebyl sám - Winton n’était pas seul.
Un Britannique à Prague
En décembre 1938, le jeune Britannique Nicholas Winton renonce à un séjour dans les Alpes suisses où il voulait faire du ski et se rend à Prague. Il est invité par son ami Martin Blake, diplomate à l’ambassade de Grande-Bretagne à Prague, qui lui demande de participer aux activités du Comité britannique pour les réfugiés de Tchécoslovaquie. Face à la situation désespérée des réfugiés des Sudètes, région annexée par le Troisième Reich à la suite des accords de Munich, Nicholas Winton décide d’agir et organise le transport d’enfants juifs vers la Grande Bretagne. Le livre de l’écrivaine Tereza Verecká et du dessinateur Mikuláš Podprocký montre que Nicholas Winton n’était pas seul et qu’il avait des assistants courageux et actifs. L’historien de littérature Pavel Kořínek qui est spécialiste de la bande dessinée, souligne l’aspect collectif des activités évoquées dans le livre :
« Le livre ‘Winton n’était pas seul’ ne raconte pas seulement l’histoire de Nicholas Winton mais c’est aussi une espèce de fresque de divers destins de personnes qui se sont retrouvées d’une façon un peu inattendue en Tchécoslovaquie au tournant des années 1938 et 1939. Et ces personnes ont senti le besoin d’aider les gens chassés des territoires occupés par l’Allemagne, d’aider les réfugiés jeunes et adultes. »
Doreen Warriner, Trevor Chadwick et Beatrice Wellington
Parmi les personnes que Nicholas Winton rencontre à Prague, il y a Doreen Warriner, économiste et pédagogue britannique, qui est représentante du Comité britannique pour les réfugiés de Tchécoslovaquie et qui organise inlassablement et courageusement le transport de personnes menacées par le régime nazi. Nicholas Winton trouve aussi un collaborateur dévoué en la personne de Trevor Chadwick, professeur de latin, qui déploie beaucoup d’énergie et d’astuce diplomatique pour préparer les transports et convaincre les autorités allemandes qu’il faut accepter le départ massif d’enfants juifs. Et dans le groupe des gens qui prêtent main forte à Nicolas se détache encore Beatrice Wellington, une institutrice canadienne qui a réussi à sauver beaucoup de réfugiés grâce à de faux visas de travail sans se soucier du danger que cela représentait pour elle-même. La bande dessinée tire de l’oubli ces personnages et encore beaucoup d’autres. Pavel Kořínek constate :
« Le livre élargit pour le lecteur habituel de BD le contexte des événements et en mêmtemps il fait ce qu’une bonne BD réussit à faire, c’est-à-dire, il recrée l’atmosphère de l’époque et propose au lecteur de vivre avec les personnages principaux les moments de suspense, les moments forts, dangereux et émouvants. »
Une opération infiniment compliquée
Après son retour à Londres, Nicholas Winton se met à préparer l’accueil d’innombrables petits réfugiés majoritairement juifs en Grande Bretagne et dans d’autres Etats. C’est une tâche énorme mais il trouve heureusement une collaboratrice passionnée dans sa mère Barbara. Avec une énergie prodigieuse, il cherche les fonds nécessaires, il sollicite le soutien des institutions d’Etat, il place d’innombrables petites annonces dans les journaux pour trouver les personnes qui pourraient accueillir chez eux ces enfants en danger. Et quand il les trouve il doit encore examiner leur fiabilité et leur probité.
Malgré la distance, Nicholas Winton reste en contact avec l’équipe pragoise du Comité britannique pour les réfugiés en Tchécoslovaquie et notamment avec Trevor Chadwick qui prépare ces transports. Les premiers enfants arrivent à Londres en avion en janvier 1939 mais par la suite les petits réfugiés seront transportés en train. Il faut faire vite car la situation s’aggrave et les autorités nazies deviennent de plus en plus impatientes, méfiantes et dangereuses. La bande dessinée retrace au moins une partie de ces activités et des obstacles qu’il a fallu surmonter pour réaliser ce formidable transfert. Pavel Kořínek apprécie les moyens d’expression spéciaux que les auteurs de la BD ont utilisés pour évoquer l’activité fébrile et l’atmosphère pesante de la période précédant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale :
« Le procédé stylistique adopté par les auteurs de ce livre n’est pas une narration réaliste, ce n’est pas une description didactique des exploits des héros de cette histoire comme on pourrait s’y attendre et que nous trouvons souvent dans le genre de la BD. Ce livre aborde son thème d’une façon beaucoup plus personnelle, avec beaucoup plus d’exaltation, (...) Je crois que l’atmosphère angoissante du printemps 1939 y est rendue d’une façon très saisissante. On y sent comme une prolifération du mal, du danger, de la nausée. C’est un livre qui ne caresse pas, ce n’est pas un manuel didactique et stéril, mais je crois qu’il peut d’autant plus intéresser et captiver le lecteur. »
Huit trains de petits rescapés
Ils seront finalement 669 à traverser la Manche pour échapper à la haine d’Hitler. Grâce aux efforts conjoints de Nicholas Winton, de sa mère et de ses amis pragois huit trains remplis d’enfants majoritairement juifs partiront successivement de la Gare centrale de Prague et tous ces enfants trouveront en Grande Bretagne des familles d’accueil. Et ils auraient été encore beaucoup plus nombreux si cette initiative n’avait pas été brutalement interrompue par l’éclatement de la guerre. Le dernier train transportant 250 enfants n’est pas parvenu à destination au grand regret de Nicholas Winton qui avait déjà préparé l’accueil de ces petits rescapés en Grande Bretagne. La bande dessinée rappelle aussi le sort de ces enfants qui se sont mis en route trop tard et qui ont presque tous péri dans les camps d’extermination. Rien de tout cela ne devrait être oublié. Pavel Kořínek estime que c’est un livre pour toutes les générations et tous les publics :
« Je pense que c’est un livre pour tout un chacun. C’est une bande dessinée qui explique tout ce qui est important. Dans les notes explicatives à la fin du livre le lecteur apprend par exemple ce qu’étaient les accords de Munich. Les auteurs ont donc créé ce livre aussi pour ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire de Tchécoslovaquie et peut-être, je me permets d’anticiper, aussi pour les lecteurs d’autres pays car c’est un livre qui, par la force de son thème et de sa réalisation, peut aspirer à être traduit en langues étrangères et à être publié à l’étranger. »
Et Pavel Kořínek ajoute encore que même les lecteurs qui pensent bien connaître l’histoire de Nicholas Winton peuvent découvrir dans cette bande dessinée de nouvelles informations et des aspects inattendus de cette grande aventure dont les héros modestes resurgissent de l’oubli. C’est un livre qui démontre que pour accomplir des actes héroïques on n’a pas besoin d’armes et d’une force physique exceptionnelle, mais d’un désir profond de secourir ceux qui souffrent et d’une volonté inébranlable de réussir.






