Le siècle des frères Kafka, enfants de Prague, « enfants de Winton »

Jiří Pavel et Felix Kafka

Ce 1er juillet marque le 10e anniversaire de la mort de Nicholas Winton, l’un des principaux organisateurs des convois qui ont permis de sauver des centaines d’enfants juste avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Nés dans une famille juive de Prague, Jiří Pavel Kafka et Felix Kafka ont fait partie des passagers de ces Kindertransporte partant de Prague vers la Hollande puis la Grande-Bretagne. Contrairement à la majorité des autres enfants, les deux frères ont eu la chance de revoir leurs deux parents qui ont eux aussi survécu à la Shoah. L’aîné, Jiří Pavel, a aujourd’hui 101 ans et vit à Prague ; le cadet, Felix, vit toujours en Angleterre et vient de fêter son centenaire le week-end dernier. Radio Prague International a pu rencontrer le premier chez lui dans la capitale tchèque et interroger le second à distance.

Jiří Pavel Kafka | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

La porte est ouverte via l’interphone par sa compagne dévouée. Helena partage la vie de Jiří Pavel Kafka depuis une trentaine d’années et sur son initiative ils ont décidé d’accueillir dans leur immeuble plusieurs mères ukrainiennes fuyant la guerre avec enfants. « C’est terrible que la guerre sévisse à nouveau en Europe, je ne pensais pas revoir ça de mon vivant », indique celui qui est le dernier survivant parmi les Tchèques enrôlés dans la Royal Air Force (RAF) pendant la Deuxième Guerre mondiale.

En juin 1942, à 18 ans, il s’engage d’abord dans l’armée tchécoslovaque exilée, puis intègre en septembre la 311e escadrille de la RAF en tant que radio-mitrailleur.

Il a suivi une formation de mitrailleur et de radiotélégraphiste, aux côtés d'élèves polonais. « Sur cette photo, nous sommes au premier rang. Les Polonais se tiennent derrière nous — ils se sont tous faits tuer dans les six mois suivants», raconte Jiří Pavel, qui a formé une équipe soudée avec son équipage pendant l'entraînement aux Bahamas, avant d'accumuler plus de 400 heures de vol opérationnel à bord d’un quadrimoteur Liberator.

Jiří Pavel Kafka | Photo: Archives de Jiří Pavel Kafka/Paměť národa

« Nous escortions les convois et traquions les sous-marins nazis », raconte-t-il avec humilité. « Je n’aime pas en faire un récit héroïque. Nous faisions simplement notre travail, pour agir contre les nazis », explique Jiří Pavel, contraint de quitter Prague adolescent à cause de l’avancée des nazis dans sa Tchécoslovaquie natale.

Il a une quinzaine d’années et son frère Felix un an de moins lorsqu’ils montent dans un des trains dont l’histoire est devenue célèbre depuis la révélation au monde par la BBC des efforts déployés par Nicholas Winton et ses acolytes pour sauver 669 enfants en tout, en très grande majorité nés dans des familles juives de Prague et de la région.

« Je ne me rappelle pas vraiment du voyage, mais surtout de la compagnie d’autres enfants. Nous nous sommes séparés de notre mère à la gare. Elle était bien triste... Nous sommes restés dans ce train du 28 juin au 1er juillet... Il y avait d’autres enfants, de tous âges, et nous nouions déjà des amitiés. », indique Jiří Pavel Kafka, avant qu’Helena ne lui rappelle qu’il avait également à sa charge, pendant ce voyage à travers l’Allemagne nazie, un enfant handicapé.

Photo du film documentaire 'Into the Arms of Strangers: Stories of the Kindertransport' | Photo: Warner Bros.

Sa vie est un véritable roman, mais à 101 ans il considère ce parcours exceptionnel comme un destin ordinaire. Plusieurs fois dans ses récits ses yeux s’illuminent lorsqu’il évoque des souvenirs plaisants, notamment ceux d’une enfance pragoise heureuse et insouciante.

« Nous avions conscience d’être juifs mais nous étions surtout des Tchécoslovaques », dit-il, se souvenant d’avoir fait partie du mouvement de jeunesse sioniste Blau-Weiss à Prague et d’avoir fêté aussi bien noël que hanouka.

Pour ses 100 ans,  en mai 2024 Jiří Pavel Kafka a été invité à l’aéroport militaire de Prague-Kbely | Photo: Jan Schejbal,  Ministère de la Défense

Pour ses 100 ans, en mai 2024, il a été invité à l’aéroport militaire de Prague-Kbely. Le chef de l’Etat-major a salué « un exemple pour l’armée tchèque… un grand patriote aux valeurs solides, qui n’a pas hésité à prendre des risques pour faire ce qu’il jugeait juste. »

Juste après cet anniversaire, Jiří Pavel Kafka a été invité en Normandie pour le 80e anniversaire du débarquement – un voyage d’autant plus éprouvant qu’un problème d’avion a prolongé le périple pour lui et pour un autre des Tchécoslovaques à avoir participé à la libération de la France, Charles Gad Strasser, décédé juste après à l’âge de 97 ans.

« À toute époque, il est bon de penser que tout ira bien », estime Jiří Pavel, qui ne cache cependant pas son inquiétude face aux visées impérialistes russes dans la région et les multiples problèmes auxquels est confronté l’Etat d’Israël, où il a vécu plusieurs années avec sa première épouse avant de revenir en Angleterre puis de définitivement s’installer dans sa ville natale.

Comme tous les survivants de la RAF, il a été menacé après-guerre par le régime communiste tchécoslovaque, qui l’a poussé à partir dès 1948 et a fini par le déchoir de sa nationalité dans les années 1970.

Juste après la révolution de Velours, il est déjà veuf quand il rentre à Prague pour revoir son comparse de la 311e escadrille, Pavel Vranský, puis a finalement retrouvé l’amour et a décidé de rester.

L'entraînement aux Bahamas,  Jiří Pavel Kafka  (à droite) et Pavel Vranský  (à gauche) | Photo: Archives de Jiří Pavel Kafka/Paměť národa

Felix Kafka est né à Prague il y a exactement un siècle (le 28 juin 1925) et a échappé à la Shoah avec son frère Jiří Pavel après avoir été placé dans l’un des Kindertransporte à destination du Royaume-Uni organisés par Nicholas Winton. Il a répondu aux questions de Radio Prague International depuis son domicile en Angleterre, où il vit depuis 1939.

Felix Kafka | Photo: Paměť národa

Felix Kafka, merci beaucoup d'être avec nous. Vous êtes né le 28 juin 1925, à Prague.

« C’est exact. »

Quel était votre endroit préféré à Prague, lorsque vous étiez enfant ?

Rue Pařížská à Prague | Photo: AHMP

« La rue dans laquelle nous avons emménagé quand j’ai commencé l’école. C’était Pařížská, la rue de Paris. C’était un grand immeuble et nous avions un appartement au dernier étage, et l’école était à quelques coins de rue. C’était assez proche du fleuve. C’est à peu près tout ce dont je me souviens, pour être honnête. »

Avez-vous eu une enfance heureuse ?

« Je pense que oui. J’ai eu une enfance assez heureuse, dans l’ensemble. »

Vous faisiez partie de l’organisation sportive juive Maccabi ?

« Oh, oui. Nous allions au Maccabi pour faire un peu d'exercice. C’était quelque part pas très loin du centre. »

Comme je l’ai dit, vous êtes né le 28 juin 1925, et exactement 14 ans plus tard, vous avez émigré. Vous avez pris l’un de ces désormais célèbres trains, organisés notamment par Nicholas Winton. C’était en fait votre anniversaire – vous en souvenez-vous ?

« Eh bien, je me souviens que c’était effectivement mon anniversaire quand je suis monté dans le transport d’enfants, on nous a mis dans un train, et je me souviens que j’ai vu cela, du moins moi, davantage comme une aventure excitante plutôt que comme autre chose. Mais mes parents, qui m’ont mis dans le train avec mon frère, étaient très tristes, ce qui est bien compréhensible. »

Un train de Nicholas Winton | Photo: ČT24

J’imagine qu’il y avait beaucoup de parents malheureux au moment de votre départ.

« En effet, il devait y en avoir. Mais pour être honnête, je ne me souviens pas vraiment d’eux. Non, nous étions juste dans le train avec beaucoup d’autres enfants, et nous sommes partis. Nous avons traversé l’Allemagne, les Pays-Bas, et… Ensuite, je pense que c’était depuis le port de Hook of Holland que nous avons pris un bateau pour l’Angleterre. »

Vous souvenez-vous de votre arrivée en Angleterre, du premier jour ?

« Vaguement, encore une fois. Mon frère et moi étions un cas particulier… Nous n’avions pas de famille pour nous accueillir, donc nous sommes arrivés pas très loin d’Ipswich. Puis nous avons pris un train pour Londres, puis à nouveau un train vers Ipswich, ou près de là, et nous avons été placés dans… un camp de réfugiés pour enfants, qui était… je pense une école désaffectée à cette période de l’année. Nous y sommes restés un moment avec d’autres enfants. »

Votre père, Emil Kafka, était en fait le chef de la communauté juive de Prague, et il a aussi réussi à rejoindre l’Angleterre quelques mois plus tard. Vous souvenez-vous de votre rencontre ?

« Autant que je me souvienne, les Allemands l’avaient envoyé en France pour négocier quelque chose, ou pour le paiement concernant la sortie des Juifs de la Tchécoslovaquie occupée. Il est venu nous voir pendant que nous étions dans le camp, à la fin de septembre 1939. Et pendant sa visite, je me souviens que la guerre a éclaté, les Allemands ont envahi la Pologne, et toutes les frontières ont été fermées. Mon père est donc resté en Angleterre, et ma mère est restée à Prague. Mon père, je crois, a emménagé chez un ami à Londres, et il est devenu l’assistant d’un des ministres du gouvernement tchèque à Londres. »

Du gouvernement tchécoslovaque en exil, donc. Pendant ce temps, vous avez commencé à étudier en Angleterre ?

« Eh bien, depuis le camp de réfugiés près d’Ipswich, nous avons déménagé quelque part dans le sud de l’Angleterre pour un moment, dans un autre camp ou une école désaffectée ou quelque chose du genre. Ensuite, nous avons été envoyés à Cheltenham College, à Cheltenham, pour aller à l’école. Nous y sommes restés environ trois ou quatre ans, et quand est venu le moment de passer le "school certificate", je l’ai obtenu assez bien, et j’ai ensuite pu aller à l’université, à City and Guilds College de l’Université de Londres, et j’ai vécu avec mon père. »

De quoi vous souvenez-vous le plus ? Était-ce le stress de ne pas pouvoir communiquer avec votre mère, Eliška, restée en Tchécoslovaquie ? Était-ce les bombardements de l’Angleterre à cette époque ?

« La seule chose dont je me souvienne, c’est que nous écrivions des lettres… via la Suisse. Mes parents avaient des amis en Suisse, à qui nous écrivions, et ils transmettaient les lettres à ma mère. Mais, encore une fois, d’après ce que je sais, l’appartement où nous vivions et où ma mère continuait de vivre a été réquisitionné par les Allemands, et elle est allée vivre chez des amis. Puis, finalement, elle a été emmenée à Lodz. Ce n’était pas un camp de concentration, c’était une partie de la ville… »

Le ghetto de Lodz. Et depuis Lodz, elle a été déportée à Auschwitz ?

Auschwitz | Photo: Yad Vashem/U.S. Holocaust Memorial Museum,  CC0 1.0 DEED

« Depuis Lodz, elle a ensuite été emmenée à Auschwitz, d’après ce que je sais, et de là, très heureusement, elle a été envoyée ailleurs où elle a travaillé dans une sorte d’usine. Si je me souviens bien, cette usine fabriquait des masques respiratoires, pour l’armée allemande je suppose, et c’est ainsi qu’elle a survécu. »

Vous souvenez-vous d’où vous étiez le 8 mai 1945 ?

« Je me souviens vaguement de la fin de la guerre, mais je ne saurais dire exactement où j’étais ou ce que je faisais à ce moment-là. J’étais à l’université, encore avec mon père, je pense, et une autre famille à Londres. Puis mon père est retourné à Prague avec le gouvernement tchèque, et il a commencé à chercher ma mère, s’assurer qu’elle était vivante. Et finalement, il l’a retrouvée. Ils se sont retrouvés, et ce qu’il s’est passé en détail, je ne saurais dire, mais ils ont réussi à trouver un appartement à Londres, et c’est là qu’ils ont vécu. Mon père a retrouvé ma mère. »

Vous souvenez-vous de votre première visite à Prague après la guerre ?

« Ça devait être assez peu de temps après la fin de la guerre. J’ai participé à un congrès étudiant à Prague, et c’est là que j’ai revu ma mère pour la première fois après la guerre, dans son appartement. J’ai pris une ou deux photos, si je me souviens bien. »

Vous a-t-elle raconté son terrible vécu pendant la guerre ?

« Nous n’avons pas beaucoup parlé de ce qui lui était arrivé pendant la guerre. Je continue de me blâmer de ne pas lui avoir posé plus de questions, mais j’avais l’impression qu’elle ne voulait pas en parler. Ses expériences dans le travail forcé et à Auschwitz ont dû être assez douloureuses pour qu’elle préfère ne pas en parler. C’est du moins l’impression que j’ai maintenant. Elle en parlait très peu, du moins avec moi. »

Votre frère aîné, Jiří Pavel, a rejoint la RAF en 1942. Avez-vous eu peur pour lui ? Avez-vous voulu vous engager aussi ?

« À cette époque, je commençais l’université, et je n’avais pas vraiment envie de m’engager, pour être honnête. C’était déjà assez angoissant d’avoir mon frère dans la RAF, en espérant qu’il survivrait, etc. J’ai donc poursuivi mes études à l’université. J’ai étudié le génie chimique, puis après mon diplôme, j’ai commencé à travailler à l’université sur des recherches sur les fusées antiaériennes, et j’y ai travaillé pendant quatre ans. J’ai obtenu mon doctorat, mon PhD, et c’est ainsi que j’ai accompli mon service national. »

Je sais que vous parlez encore très bien le tchèque. Vous sentez-vous tchèque ?

« C’est une question très difficile, car je vis en Angleterre depuis, mon Dieu, 85 ans maintenant. Je me sens tchèque, britannique, juif – tout cela est mélangé. Mais pour être honnête, en ce qui concerne le judaïsme, je ressens davantage une appartenance religieuse que nationale. Donc je me sens à la fois tchèque et britannique. Mon tchèque va encore, mais j’oublie des mots, et à mon âge, j’oublie aussi des mots en anglais. Mais oui, comme vous le savez peut-être, je parle tchèque chaque jour avec la compagne de mon frère, ce qui entretient ma langue. »

Avez-vous transmis la langue tchèque à vos enfants ?

« Non, je crains que non. Ma femme était très anglaise, anglicane et nous avons élevé nos enfants à l’anglaise. Ils connaissent peut-être un ou deux mots tchèques, mais c’est tout. »

Avez-vous rencontré Nicholas Winton ?

Nicholas Winton | Photo: ČT

« Oui, je l’ai rencontré. C’était il y a de nombreuses années, ici en Angleterre, peut-être une ou deux fois. Et si je me souviens bien, je l’ai revu à Prague, on s’est serré la main, on a parlé un peu, mais pas plus. »

Avez-vous rencontré d’autres "enfants Winton" ?

« Non, en fait, je ne crois pas. Le problème, c’est que… J’ai vécu à Londres pendant des années, mais je n’ai jamais rencontré d’autres enfants ayant pris le même transport que moi, ou quoi que ce soit de ce genre. »

Avec le recul, comment voyez-vous toute cette histoire ?

« Je pense que c’était extraordinairement chanceux, franchement, que Winton ait décidé d’aider autant d’enfants. D’après ce que j’ai compris, il a dû falsifier certains documents, Dieu sait quoi… Mais nous avons eu beaucoup de chance, mon frère et moi, d’avoir pu prendre un de ces transports d’enfants. C’est le sentiment général que j’ai. »

Nicholas Winton et 'ses' enfants | Photo: ČT24

Le monde a célébré il y a quelques semaines le 80e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Y a-t-il quelque chose à célébrer selon vous, ou la situation mondiale actuelle – avec la guerre en Ukraine, par exemple – devrait-elle amener à mettre en garde les générations futures ?

« J’espère juste qu’il y aura la paix, pas la guerre. Je l’espère vraiment. J’espère qu’un accord pourra être trouvé au sujet de l’Ukraine et de tous les autres endroits où il y a la guerre – en Afrique, au Moyen-Orient, etc. Comme je le dis, j’espère qu’un accord pourra être trouvé. Je suis en dehors de la politique depuis si longtemps que je ne saurais proposer des termes pour la paix. Mais j’espère que cela arrivera. Ce que je crains le plus, c’est qu’il y ait une autre guerre mondiale. »