Etats-Unis : les réactions tchèques à la lumière des relations historiques tchéco-américaines

Capitole, le Janvier 6, 2021, Washington, photo:  ČTK/AP/Jose Luis Magana

Les images des violences perpétrées par les partisans de Donald Trump à Washington ont également choqué en République tchèque, alors que le pays, de par son histoire récente notamment, mais pas seulement, se caractérise par un atavisme pro-américain fortement ancré dans l’imaginaire collectif.

L’histoire de l’amitié tchéco-américaine est longue et particulièrement solide, pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire. C’est aux Etats-Unis en effet, pays à l’importante émigration tchèque et slovaque, qu’en 1918, le futur président Tomáš G. Masaryk, dont la femme était américaine, a scellé le destin d’une future Tchécoslovaquie indépendante, seul Etat démocratique d’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres. Pour l’ancien président Václav Havel, marqué par ses années de dissidence sous le régime communiste, la démocratie américaine comme modèle politique et garant de la paix mondiale n’a jamais fait aucun doute, expliquant certainement le soutien controversé que celui-ci apporta à George Bush lors de la guerre en Irak.

On ne saura jamais dans quelle mesure la présidence de Donald Trump aurait ébranlé la foi en l’Amérique que Václav Havel nourrissait, mais l’homme cultivé et pacifique qu’il était aurait certainement réprouvé les violences des supporters du président sortant. Et avec le sens de l’humour qui lui était propre, lui qui avait été le premier dirigeant de l’ancien bloc de l’Est à prononcer un discours historique au Congrès américain il y a 21 ans, Václav Havel aurait fort probablement relevé toute l’ironie de cette photo prise mercredi dans le bâtiment du Capitole, montrant son buste affublé d’une casquette rouge trumpiste « Make America Great Again », les manifestants ignorant de toute évidence de qui il s’agissait…

Andrej Babiš,  photo: Twitter

Cette fameuse casquette, c’était aussi celle qu’arborait jusqu’à jeudi matin le Premier ministre tchèque Andrej Babiš sur son compte Twitter, un couvre-chef estampillé du slogan « Une Tchéquie forte ». Celui qui est parfois désigné comme le « Trump tchèque », car lui aussi issu du monde du business, a qualifié « d'inacceptables et d’attaque sans précédent contre la démocratie » les violences de mercredi. Sur son compte Twitter, Andrej Babiš a souligné que la transmission de pouvoir entre les présidents devait se passer de manière fluide et dans le calme, avant de changer sa photo de profil pour un portrait où il arbore désormais le drapeau tricolore tchèque sur son masque.

Miloš Zeman,  photo: Michaela Danelová,  ČRo

Le président Miloš Zeman a, lui aussi, été désigné par le passé comme le « Trump tchèque », mais davantage pour son style politique franc du collier. Il avait été un des rares dirigeants européens à se réjouir de l’élection du milliardaire américain en 2016 et, à l’instar de ce dernier, n’a eu de cesse de faire du transfert de l’ambassade tchèque de Tel Aviv à Jérusalem un combat personnel, sans toutefois convaincre le gouvernement tchèque beaucoup plus réservé et prudent que lui sur la question. C’est via le compte Twitter de son porte-parole que le chef de l’Etat tchèque a réagi jeudi, estimant seulement qu’il « était nécessaire de supporter la défaite dignement et de ne pas essayer d’inverser le résultat par la violence. »

Tomáš Petříček,  photo: Michaela Danelová,  ČRo

D’autres représentants politiques tchèques ont réagi à ces événements. « La violence à Washington n’est pas un bon exemple pour les pays aspirant à la démocratie », a ainsi estimé le chef de la diplomatie, Tomáš Petříček, s’interrogeant encore sur l’absence remarquée de forces de sécurité sur place. De son côté le vice-Premier ministre et leader de la social-démocratie, Jan Hamáček, a déclaré que les scènes du Capitole montraient jusqu’où peuvent mener l’escalade politique de la tension au sein d’une société, la volonté de polarisation et le refus de reconnaître le résultat d’élections démocratiques.

Capitole,  le Janvier 6,  2021,  Washington,  photo: ČTK/AP/J. Scott Applewhite
Donald Trump,  photo: ČTK/AP/Jacquelyn Martin

Il n’en reste pas moins que peu nombreux, que ce soit dans les partis au pouvoir ou dans les principaux partis d’opposition, sont ceux qui ont nommément rendu Donald Trump responsable de l’orchestration directe des violences du Capitole. Un timide revirement semble toutefois avoir été entrepris par le leader du parti de la droite libérale ODS, alors même que les conservateurs tchèques ont toujours flirté avec Donald Trump et même regretté sa défaite à l’élection présidentielle. Face aux événements de Washington, Petr Fiala a bien dû changer son fusil d’épaule, mais sans jamais mettre en cause le discours trumpiste en tant que tel, préférant souligner que le problème venait de son refus d’accepter son départ qui « compromet les républicains et met en danger les principes fondamentaux de la constitution américaine. »

Cheffe de file du parti conservateur Top 09, Markéta Pekarová Adamová a réussi à aller un peu plus loin, estimant que les « images du Congrès montraient clairement combien [Donald Trump] est dangereux pour la démocratie. »

Joe Biden,  photo: ČTK/AP/Susan Walsh

Alors que ce vendredi, Donald Trump a fait une nouvelle fois volte-face, appelant à l’apaisement et promettant une transition sans accrocs avec son successeur, c’est désormais la question des futures relations de l’administration Biden avec la République tchèque qui se pose, et plus largement avec d’autres pays d’Europe centrale, notamment la Pologne et la Hongrie dont les régimes illibéraux perdent en Trump un allié de poids.

« Biden va regarder ses partenaires au travers du prisme des valeurs libérales, comme la démocratie, les droits humains ou l’Etat de droit, contrairement à l’approche réaliste et transactionnelle de Trump, » estimait en décembre le diplomate tchèque Petr Tůma, dans un article publié par le think-tank américain Atlantic Council. Cette approche correspond davantage à ce qu’est la République tchèque aujourd’hui, contrairement à ses voisins polonais ou hongrois dont l’évolution récente a conduit à de nombreuses dérives populistes. Toutefois le temps où les droits de l’Homme dictaient la politique étrangère tchèque, sous les mandats de Václav Havel, est depuis longtemps révolu, remplacé par une vision bien plus pragmatique. Et la leçon de Washington est que la tentation du populisme, même en sourdine, peut avoir des conséquences imprévisibles – même dans un pays de tradition démocratique.

Capitole,  le Janvier 6,  2021,  Washington,  photo: ČTK/AP/John Minchillo