Visite du nouveau Musée Mucha de Prague en compagnie de l’arrière-petit-fils d’Alphonse (né Alfons)
Un nouveau Musée Mucha vient d'ouvrir ses portes dans le centre de Prague. Visite guidée avec Marcus, arrière-petit-fils du célèbre artiste, à la tête de la Fondation Mucha.
Bonjour Marcus Mucha. Où est-on est ici ?
« Bonjour. Nous sommes au musée Mucha à Prague, c’est dans le palais Savarin qui est l’un des plus beaux palais baroques à Prague et c’est dans la rue piétonne Na příkopě, la principale artère commerçante dans le centre de Prague. Et de la porte du musée devant laquelle nous nous trouvons, nous voyons le théâtre où Mozart a dirigé la première de l’Opéra Don Giovanni. Mon arrière-grand-père aimait beaucoup la musique de Mozart et avait dans son collection privée un petit piano de Mozart. Il serait ravi de savoir que ses œuvres sont dans une présentation si belle et si près du théâtre où le maître a dirigé cet opéra. »
Le Théâtre des États, donc. Et pour ceux qui connaissent Prague, nous sommes à quelques dizaines de mètres seulement de la place Venceslas, Václavské náměstí, en plein centre de Prague et ce palais Savarin vient d’être rénové. Ce n’est pas encore fini, on voit des travaux juste derrière. C’est un immense périmètre en fait et c’est donc là que se trouve le nouveau Musée Mucha. Pour la prononciation, en tchèque ça se prononce MOUKHA (à écouter dans l’audio). Et à propos de l’orthographe du prénom de votre aïeul, on voit l’orthographe varier parfois. J’ai vu récemment à l’occasion de l’ouverture du musée, Alfons, donc écrit à la tchèque avec un F et sans E. J’ai vu Alphonse à la française, mais aussi parfois sans E. Qu’est-ce que vous préférez, vous ? Ici au musée c’est écrit Alphonse.
« Alors pour nous, nous suivons ce que mon arrière-grand-père a fait. Quand il était à Prague et en Tchécoslovaquie, il a utilisé l’orthographe tchèque, Alfons. Mais quand il était à Paris, il a aussi dit qu’il était Monsieur Mucha (prononcé à la française). Alors nous suivons cette prononciation quand nous sommes à Paris, qui était sa deuxième maison. Et aussi, on utilise, quand nous sommes à l’étranger, l’orthographe internationale Alphonse. »
Aux Etats-Unis aussi, parce qu’il y a en ce moment une exposition à Washington, vous l’orthographiez comme ça ?
« Oui. Quand Alphonse était aux Etats-Unis, il l’utilisait aussi. J’ai moi-même habité aux Etats-Unis, où j’étais producteur de films en Californie. Et mes amis là, ils pensaient que j’étais mexicain. Ils disaient Mucha comme dans ‘Muchachos’ !
Alors nous sommes à l’entrée du musée. Par où est-ce que vous nous emmenez ?
« Nous allons à droite et en haut. Et vous voyez un escalier très beau, baroque, que nos partenaires ont restauré, avec un plafond orné d’une peinture baroque. Et ce qui était très intéressant pour notre conservatrice Tomoko Sato, c’est que ce plafond et la peinture-là, ça correspond à quelques esquisses qu’Alphonse a faites quand il était très jeune, avant qu’il ne devienne célèbre à Paris.. »
Un espace conçu par la célèbre architecte tchèque Eva Jiřičná
Donc on a une grande pancarte ici avec Mucha Muzeum, le musée Mucha. Et ça sent le neuf…
« Et nous sommes très fiers de cette présentation. Nous avons collaboré avec l’architecte tchèque Eva Jiřičná. »
C’est l’une des plus célèbres architectes contemporaines tchèques.
« Oui, elle est comme un trésor national. Elle a un style minimaliste. Et alors nous avons un palais baroque et le style Art Nouveau d’Alphonse Mucha. Et puis le style minimaliste d’Eva Jiřičná. Elle a combiné les trois dans cette exposition. Et nous pensons que c’est incroyable. »
Alors puisqu’on parle d’Eva, Eve, l’exposition commence par un homme dans la tenue d’Adam…
« Oui, c’est un peu une provocation. Alphonse est très connu pour les femmes fortes sur ses affiches à Paris et puis dans les œuvres suivantes. Mais nous avons ici quelques œuvres présentées au public pour la première fois. Et alors nous avons pensé commencer avec une provocation. »
Et ça marche, on dirait.
« Oui, c’était très intéressant pour moi quand nous avons vu ça chez mon père. C’est quelque chose que j’ai vu pendant ma jeunesse. C’est une peinture qu’Alphonse a faite quand il était étudiant à Munich. Et parce qu’il n’avait pas d’argent en ce temps-là, il a utilisé les deux côtés de la toile. Donc un jour on a trouvé une œuvre originale de Mucha que nous n’avions pas vue jusqu’à ce moment. C’était un très beau jour pour nous. »
C’est ouvert seulement depuis quelques jours ici. Quelles œuvres avez-vous choisies ? Je crois, si je ne me trompe pas, que vous en avez à peu près 4000 dans la fondation Mucha. Ça a dû être difficile comme sélection.
« Alors, j’ai toujours dit 4000 et notre manager de collection, elle était amusée de ça. Elle m’a dit la semaine dernière qu'en réalité nous en avions 11 000 ! »
Légère différence ! Donc un choix encore plus difficile ?
« C’est notre conservatrice Tomoko Sato qui fait le choix et elle a fait une histoire très belle. C’est une histoire avec la même trame et les mêmes thématiques que dans l’exposition il y a six ans au musée du Luxembourg à Paris, qui était le deuxième plus grand succès dans l’histoire de cet musée. Ce que nous voulons présenter, c’est une histoire de Mucha comme homme, comme artiste, mais aussi comme philosophe. Et c’est cette présentation que nous faisons ici. Tout le monde connaît les œuvres célèbres qu’il a faites à Paris et qui sont une partie de notre subconscient collectif. »
Et qui sont devenues aussi un peu un cliché, dans le sens où les gens, quand il est question de Mucha, ont souvent cette idée d’une femme entourée de fleurs.
« Si on dit Mucha, c’est la première chose à laquelle les gens pensent. Mais ce que nous voulons faire ici, c’est présenter les autres aspects. Alors, on commence ici avec comme un mur de selfies. Et Alphonse était un photographe pionnier. Il y a des très célèbres académiques qui ont écrit sur le sujet de Mucha comme photographe. Par exemple, Dominique de Fonréau au Louvre, Quentin Bajac, qui est maintenant directeur du Jeu de Paume, Dorothy Kosinski, qui était directrice de The Phillips Collection à Washington D.C. Alors, ce que nous voulions présenter ici, c’est quelques selfies qu’il a faits. Il y a notamment un portrait familial avec mon grand-père, mon arrière-grand-père, mon arrière-grand-mère et mon arrière-grande-tante. »
Des selfies pour commencer
« Ici, on voit Mucha à Paris avec son copain Paul Gauguin. Les deux plus importants, c’est ceux d’en haut. Et ça, c’est Mucha au commencement de sa carrière à Paris et l’autre c’est Mucha à la fin de sa carrière à Prague. Et il porte une chemise slave. Celle-ci, c’est une chemise qu’un ami qui était artiste à Odessa lui a donnée. Et c’est pour indiquer que même si beaucoup de gens autour du monde pensent que Mucha est français, en fait il était tchèque. Et il était fier d’être tchèque. Et pour ça, il a utilisé dans son œuvre des éléments de la culture slave. »
« Nous commençons donc avec les images, comment Mucha a voulu se présenter. Et puis, on continue avec les choses plus importantes pour lui : son pays et sa famille. Alors ici, nous faisons quelques œuvres de son pays. Ce sont les choses sur lesquelles il a travaillé quand il a trouvé un mécène qui pouvait payer pour son éducation à Munich, à Paris. Et aussi, ce nu, cette étude un peu provocatrice qu’il a faite à Munich. Et puis, nous avons les portraits familiaux. Alors, c’est mon arrière-grand-père et mon arrière-grand-mère. »
Des œuvres qui datent respectivement de 1905 et 1907.
« Et ici, nous avons mon arrière-grande-tante qui est très belle. Mais mon favori, c’est ici. C’est mon grand-père Jiří. Et encore une fois, c’est une première ici. Nous n’avons jamais exposé cette image. Mon arrière-grand-père a pris une photo de son fils. Mais c’était en noir et blanc et il a pris les aquarelles pour ajouter des couleurs à cette photo. Et ça, c’était quelque chose de rare et très intéressant. »
Donc, c’est le petit Jiří, âgé de quelques années seulement. Et avec des boucles blondes sur la tête.
« Oui, c’est ça. »
Sarah Bernhardt, évidemment
Et juste après ces portraits familiaux, on entre dans ce qui est le plus connu, que ce soit en France ou dans le monde : des femmes avec des fleurs autour. Et évidemment, la plus connue d’entre elles, pour les affiches : Sarah Bernhardt.
« Oui, maintenant, nous sommes à Paris. En 1894, mon arrière-grand-père n’était pas connu. Et il a reçu une commande de la plus célèbre actrice du monde, Sarah Bernhardt. Il a créé cette affiche et cela a été une sensation. C’était une sensation parce que c’était le commencement de l’Art nouveau. C’était le commencement peut-être du premier style mondial de l’art. Et il y avait deux innovations ici. Le premier, c’est que si vous observez de très près, il y a un lien ici. Et ça, c’est parce qu’Alphonse a pris deux affiches assemblées entre elles. »
On voit qu’il a collé ici.
« Oui, comme sur les colonnes Maurice à Paris. C’était comme si la plus célèbre femme du monde était ici avec nous. Et ça, c’était une grande innovation. La deuxième innovation, c’est qu’Alphonse a utilisé la technologie de l’industrialisation pour diffuser son œuvre autour du monde. Il savait qu’il y avait une réaction du peuple contre l’industrialisation. À ce moment-là, beaucoup d’affichistes utilisaient des couleurs très fortes, les bleus et les rouges et les verts chimiques. Mais Alphonse a fait un retour à la nature. Alors, vous voyez ces couleurs pastel qu’Eva Jiřičná a utilisées autour de nous et aussi ces motifs végétaux. »
Combien est-ce qu’il existe de telles affiches originales de Sarah Bernhardt, Théâtre de la Renaissance ? C’est un exemplaire quasiment unique ou il y en a beaucoup ?
« Nous avons de la chance parce qu’Alphonse était très précis quand il a fait l’imprimerie. Et il a gardé quelques exemplaires pour lui-même. Nous avons découvert ça dans les années 1990 et nous les utilisons pour nos expositions. »
Et c’était où ? Dans la maison du quartier du Château de Prague ?
« Oui, c’est ça. Et pour nous, c’est ce que nous voulions… Si vous voyez ici, la lumière est tamisée parce que le papier et les couleurs étaient bon marché… Ils ont pensé que ce ne serait dans les rues de Paris que deux semaines, trois semaines. Ils ne pensaient pas que 100 ou 150 ans après ce serait exposé dans un musée ! »
« L’Art nouveau à Paris a beaucoup d’éléments slaves »
« Nous voulions que les gens qui viennent ici voient quelque chose qui ressemble à comment était Paris à fin du XIXe siècle. Et aussi, nous voudrions que ce soit préservé encore 100 ans ou 200 ans. Nous sommes une entreprise familiale et je voudrais que mon petit-fils ou mon arrière-petit-fils puissent exposer Mucha avec les mêmes couleurs, comme c’était à Paris à l’époque. Une chose que j’aime beaucoup en tant que Tchèque, c’est qu’il y a une croix byzantine là sur cette affiche de Sarah Bernhardt. Et pour Alphonse, une croix byzantine, c’est un symbole du slavisme. Et même dans la première affiche qu’il a faite à Paris, nous avons les commencements des idées qui deviendront plus tard l’Épopée slave. »
« Et c’est le cas aussi dans plusieurs autres des affiches de Paris. Par exemple, la Rêverie, un joyau de l’Art nouveau à Paris, autour d’elle, elle a les fleurs qu’Alphonse a vues dans les champs de Moravie quand il était jeune. Et elle porte les vêtements que les jeunes ont portés dans les fêtes de village. »
Les tenues folkloriques de Moravie.
« Oui, l’Art nouveau à Paris a beaucoup d’éléments slaves. Comme vous voyez, les couleurs de nos exemples sont comme à Paris fin du siècle. »
La Dame aux camélias, une affiche également très connue. Il y a parmi les affiches qui sont les plus connues également des publicités. J’en ai une favorite, je dois dire, c’est pour le papier à cigarette Job. Je ne sais pas si elle est là.
« Ah oui, elle est là. Dans la partie consacrée aux publicités. On entend souvent que Mucha était le père de la publicité moderne. Et ce qu’Alphonse entendait faire, ce n’était pas vendre un produit, c’était vendre un rêve. Alors, à ce moment-là, pour les femmes, c’était un peu mal vu et mal élevé de fumer. Alphonse a voulu changer ça. Et il a utilisé la science de la physionomie de l’œil pour faire ça. On voit cette affiche et nous ne voyons pas la cigarette. On voit le beau visage d’une femme forte, indépendante. Alors, on voit ça, mais on suit les mèches de cheveux jusqu’à son bras. Et puis, on suit son bras jusqu’au produit. Alors, on commence avec cette impression : ‘oui, je peux être une femme forte. Et si je veux être ça, je dois fumer ces papiers’.
« Et nous avons le même ici avec cette affiche pour les chemins de fer Monaco-Monte Carlo. À ce moment-là, la plupart des affiches pour le chemin de fer étaient ennuyeuses. C’était une image d’un train disant que ce train pouvait être là dans quelques heures. Mais ça, ce n’est pas intéressant. Ici, on voit une femme très forte. Il n’y a rien sur le chemin de fer. »
Absolument rien. Sauf des traits de fleurs qui ressembleraient à des rails...
« Oui, les fleurs sont comme des rails du train. Et alors, c’est le rêve d’être au bord de la mer où il fait beau. Ce n’est pas sur la technologie, c’est le rêve. »
Et peut-être des racines qui forment une roue de locomotive…
« Oui, oui, je n’avais pas vu ça jusqu’à ce moment-là. C’est éducatif pour moi aussi ! »
La lune, les étoiles, puis la franc-maçonnerie
« Ici, ce sont mes œuvres préférées. Nous avons de la chance que dans notre collection, ce ne sont pas seulement les affiches, mais aussi les esquisses, les peintures. Et pour moi, voir comment il a travaillé comme artiste, c’est incroyable. Alors ici, dans la section rose, on voit comme il était un incroyable illustrateur. Il y a des fleurs et des décorations qu’il a faites à la main. Et ici, nous avons les esquisses pour une série d’œuvres. Il y a les affiches plus célèbres qu’il a faites : la lune et les étoiles. Et celles-ci, ce sont les images qui sont du trésor national de la République tchèque. Et pour moi, c’est incroyable de voir comment il a pensé sur les couleurs, comment il a voulu exprimer la personnalité de ces quatre étoiles. Et ce sont mes préférées. J’aime beaucoup la lune parce que je suis un fier Européen. Et alors, si on voit ça, c’est comme une prémonition du drapeau de l’Union européenne. »
On voit cette femme drapée dans du tissu qui porte effectivement ce qui pourrait ressembler au drapeau étoilé de l’Union européenne. D’ailleurs, on retrouve un portrait d’Alphonse Mucha derrière. Et il semble avoir ces mêmes étoiles derrière la tête.
« Oui, Et c’est cette section ici, c’est au sujet de la franc-maçonnerie. »
Un chapitre important de la vie de votre arrière-grand-père.
« Oui, un sujet sur lequel beaucoup de monde ne sait pas grand-chose. Et notre conservatrice et nos archivistes ont fait beaucoup de recherches. Pour Alphonse, la franc-maçonnerie était une philosophie qui prenait toutes les meilleures caractéristiques de la religion et des pays autour du monde et les mettait ensemble. C’était quelque chose contre la violence et les persécutions mais à l’écoute toutes les opinions et à la recherche d’une voie pacifique pour le monde. »
On le voit donc ici avec des symboles maçonniques ici. Et les symboles, ce sont les siens, originaux ?
« Oui, la plupart des choses ici sont de notre collection. Mais nous avons la chance qu’il y ait des collectionneurs qui sont des experts sur la franc-maçonnerie. Ils ont été très gentils et ils ont dit que nous pouvions exposer ici ces œuvres, ces médailles qu’Alphonse a faites. Et nous avons ici aussi cette œuvre intéressante, c’est une reproduction du logis maçonnique à Prague que Alphonse a dessiné. »
Avec l’inscription ‘Věčný Orient’
« Quand il est mort, il était le grand maître des maçons de Prague. C’était une chose très importante pour lui. »
« Ici nous avons dans cette salle petite une présentation du premier grand film que nous avons fait à Paris avec notre collaboration avec le Grand Palais Immersif à Bastille. Normalement, quand nous faisons des expositions autour du monde, nous expliquons comment Alphonse a fait les images avec les textes. Mais ce qui a été un grand plaisir avec l’exposition à Paris, c’est que nous pouvions faire ça avec les images. »
Et ça a très bien marché d’ailleurs cette exposition…
« Oui, nous sommes très fiers de ça et maintenant ça continue autour du monde. Nous avons fait, il y a un mois, une présentation à Tokyo, c’est maintenant à Hangzhou en Chine, c’est à Roanoke en Virginie aux États-Unis et dans quelques semaines ce sera ouvert à Varsovie en Pologne. »
Nous voici dans une salle encore un petit peu plus sombre. On voit les affiches qu’Alphonse a faites quand il est rentré en Tchécoslovaquie. Et pour moi, elles sont les œuvres les plus intéressantes parce qu’il utilise tous les talents qu’il a développés à Paris mais pour quelque chose qui est très près de son cœur. »
« Il y en a utilisées pour la lutte pour l’indépendance et puis après l’indépendance, il a donné ses talents à son pays… »
Mucha, inspiration pour la Reine des neiges de Disney
Et il y a une affiche liée à un blockbuster du cinéma hollywoodien que vous connaissez très bien…
« Oui, ici, c’est ‘Princezna Hyacinta’, ‘Princesse Hyacinthe’. C’est une affiche qu’Alphonse a faite pour un ballet ici à Prague quand il est rentré. Quand j’étais producteur de films à Hollywood avant que je fasse ce travail ici, un jour, j’ai reçu un coup de téléphone d’un ami qui travaillait à Disney. Il m’a demandé ‘Marcus, est-ce que vous connaissez l’artiste Alphonse Mucha ?’ Et j’ai dit ‘oui, c’est mon arrière-grand-père’. Et il était sous le choc parce qu’il travaillait sur un nouveau projet d’animation pour Disney. Ils ont commencé le concept avec une image de Princesse Hyacinthe dans un grand palais de glace. Et alors ça, c’était la première image de ce qui est devenu en anglais ‘Frozen’. »
La Reine des Neiges.
« La Reine des Neiges, oui. »
J’espère que vous leur avez fait un procès !
« Non, nous sommes ravis quand les artistes authentiques voient quelque chose en Mucha qu’ils prennent pour inspiration. Nous avons ouvert il y a une semaine une exposition à Washington D.C. et c’est au tout sujet de ça. Comment les générations qui sont venues après Mucha apprenaient quelque chose de son art mais aussi dans sa philosophie qui les ont inspirées. »
Il y avait d’ailleurs ça aussi déjà à l’exposition à Paris au Grand Palais Immersion, avec toute l’inspiration jusque dans les mangas aujourd’hui.
« Les mangas, les affiches psychédéliques des années 60‑70, les comics de Marvel et Arkane, cette très bonne série de Netflix qui a été désignée par des animateurs français. Quand les artistes trouvent quelque chose en Mucha comme inspiration, je crois qu’il serait très heureux de voir ça. »
L’Épopée slave, bientôt le clou du spectacle
Alors, on continue dans la troisième salle de cette exposition
« Oui, et nous arrivons à l’Épopée slave, qui est le grand chef d’œuvre de la deuxième partie de la carrière d’Alphonse Mucha. Alphonse a donné l’Épopée slave à la ville de Prague à la condition qu’elle soit exposée dignement ici à Prague. Nous allons faire un nouvel espace à 100 mètres d’ici que l’architecte anglais Thomas Heatherwick va concevoir pour cette œuvre majeure. Monsieur Heatherwick est inspiré par Mucha depuis sa jeunesse et il est très célèbre pour les bâtiments qu’il a conçus à New York, à Beijing et en Angleterre. Mais ce sera son premier bâtiment dans l’Union européenne. »
Thomas Heatherwick a également dessiné le siège de Google en Californie. On avait parlé de cette Épopée slave ensemble la dernière fois : c’est une véritable Épopée judiciaire également, parce qu’entre Prague et vous, les héritiers, il y a eu des désaccords. Le projet, votre préférence, ce serait que cette magistrale Épopée slave soit exposée en 2028 ici, si possible. Il est question donc de prolonger le prêt par la ville de Prague à la petite ville de Moravský Krumlov, qui abrite cette Épopée dans son château depuis quelques décennies maintenant. Où en est on actuellement, en mars 2025 ?
« Nous sommes très heureux que l’Épopée slave soit à Moravský Krumlov à ce jour. La ville de Moravský Krumlov et ses habitants ont protégé l’Épopée slave pendant les jours les plus noirs du XXe siècle. Et sans les gens de Moravský Krumlov, je crois que l’Épopée slave n’existerait plus. Alors, nous sommes très heureux que ce soit là-bas. Mais Alphonse l’a offerte à la ville de Prague. Et nous voudrions suivre son rêve pour l’Épopée. Il voulait que ce soit ici, comme un panthéon. Que le peuple, pas seulement de la République tchèque, mais du monde entier, puisse venir ici voir comment le peuple slave a contribué à la paix utopique dans sa conception de l’avenir du monde. Et c’est pour ça que nous travaillons sur ce projet. »
« Moravský Krumlov et toute la Moravie, où Alphonse a passé son enfance, sont très importants à nos yeux. Et il y a quatre ans, nous avons commencé une initiative ‘Muchova stezka’, pour inciter les gens qui viennent à Prague à aller dans la campagne qu’il a tellement aimée. Ça commence à marcher. Nous avons eu, l’année dernière, plus de 50 000 visiteurs qui sont arrivés en Moravie grâce à notre initiative. Quand j’étais la dernière fois à Moravský Krumlov, il y avait un bus de touristes sud-coréens. Il y avait deux Américains, des backpackers, qui sont venus là. Et il y avait un chauffeur de taxi de l’aéroport de Prague qui a été appelé par deux jeunes femmes japonaises, parce qu’elles voulaient voir l’Épopée slave. Alors, ça commence à marcher. »
Ce n’est pas tout à fait résolu, quand même, ces histoires de délais. Et puis, il semble que les élus de Prague veulent prolonger, peut-être, le prêt à Moravský Krumlov. Donc, où est-ce qu’on en est ?
« Oui, nous attendons pour les permis de construire pour commencer le bâtiment pour l’Épopée slave. Et ici le centre de Prague est un site UNESCO, donc c’est un processus fastidieux. Pour nous, la famille, nous sommes très heureux que l’Épopée reste en attendant à Moravský Krumlov. Et si nous pouvons l’exposer ici à Prague 2028, ça serait très, très beau pour nous, parce que ce serait exactement 100 ans après qu’Alphonse a donné l’Épopée slave à la ville de Prague. Alors, un anniversaire comme ça, c’est… une fête que nous, comme famille, attendons depuis 100 ans. »
Cette Épopée est évidemment très politique. Nous vivons des années très difficiles dans cette région de peuples slaves. Vous avez déclaré dans un entretien que votre arrière-grand-père avait été envoûté au début par le bolchevisme et son optimisme avait voulu y croire. Mais qu’il avait quand même très vite déchanté. C’est important de rappeler ça aujourd’hui ?
« Oui, je crois, oui. Je crois que si Alphonse était vivant aujourd’hui, il serait très, très triste de voir comme les Slaves tuent d’autres Slaves. »
Mucha et la Gestapo
Il y a pas loin de cette rue Na příkopě un autre lien avec les heures les plus sombres du XXe siècle dont vous parliez un peu plus tôt. C’est un autre palais de ce quartier, le palais Petschke (Petschkův palác), qui a servi de siège à la Gestapo. C’est après un interrogatoire par la Gestapo que votre arrière-grand-père Alphonse Mucha est mort…
« Pour mon arrière-grand-père, à la fin de son vie, c’était incroyable. Il avait eu un grand succès à Paris. Il a gagné de l’argent. Il a aidé à établir la Tchécoslovaquie, il devrait être fier. Mais malheureusement, de l’autre côté de la frontière, il y avait les débuts du nazisme. Et à la fin de sa vie, Hitler est entré à Prague après les accords de Munich. Alors, Alphonse a été l’un des premiers à être interrogé par la Gestapo. C’était pour trois choses. Premièrement, il était de facto l’artiste national et sa vision des Pays tchèques, de la Tchécoslovaquie, était très différente de ce que Hitler envisageait comme banlieue de Berlin. La deuxième chose était que mon arrière-grand-mère était juive. Et puis, la troisième chose, c’était qu’il était le chef des francs-maçons ici, ce qu’évidemment les nazis n’aimaient pas. »
Est-ce qu’on a des traces dans les archives familiales de cette arrestation, de comment ça s’est passé ? Je crois que ce sont également des officiers nazis qui ont contribué à sauver des œuvres.
« Alphonse a été interrogé. Et puis, dix jours après, ils ont dit qu’il était libre. Mais il a eu une pneumonie. Et après quelques mois, il est mort. Notre famille a demandé aux nazis si nous pouvions l’enterrer dans le panthéon national à Vysehrad. Ils ont accepté à la condition que seule la famille proche soit présente. Et nous pensons que c’est parce que mon grand-père, qui était juif et un peu connu à Prague, il était encore en France et ils espéraient l’arrêter s’il revenait ici. »
« Alors, mon grand-père est rentré ici pour l'enterrement de son père. Mais contre la proclamation des nazis, plus de cent mille Tchèques sont descendus dans les rues de Prague pour dire adieu à Alphonse Mucha. Mon grand-père a donc pu venir et sortir de son problème. »
« Nous avons une histoire très intéressante parce que pendant la guerre, mon grand-père, en premier, était en France. Il a combattu pour la France. Et puis, quand la France est tombée, il est allé en Angleterre. Il était dans la RAF. Il a combattu dans la bataille de Bretagne. Mais sa mère et sa sœur sont restées à Prague. Et à notre villa à Prague était posté un des officiers de la Wehrmacht. Et il savait que mon arrière-grand-mère et mon arrière-grande-tante étaient juives, mais il les a protégées pendant la guerre. Et ça, c'est incroyable : un nazi qui a protégé deux Juives pendant la guerre. »
Pourquoi ? Il voulait voler des tableaux ?
« Non, il a protégé les tableaux. Et il savait que c'était quelque chose de magnifique, d'importance pour tout le monde. Dans les années 1970, mon grand-père a fait une exposition à Frankfurt. Et quand il a ouvert l'exposition, un homme très vieux est venu le voir. Et il a dit ‘Monsieur Mucha, vous ne me connaissez pas, mais pendant la guerre, j'habitais chez vous. Et j'ai combattu sur le front de l'Est, en Russie. Mais j'ai des souvenirs du temps passé avec ma famille dans votre jardin à Prague’. Et alors, mon grand-père a fait un tour de l'exposition avec lui. Et il a dit, ‘est-ce qu'il y a une affiche ici que vous préférez ?’ Et il a dit ‘oui, j'avais celle-ci dans ma chambre à Prague, chez vous, ça me rappelle le bon temps à Prague’. Alors, mon grand-père a dit, ‘quand l'exposition finit, c'est à vous’. »
En tant qu'ancien producteur d'Hollywood, il y a quand même beaucoup d'histoires à raconter dans cette saga familiale. Quand est-ce que vous faites un film ?
« J'avais la chance de faire des films à Hollywood avant de me consacrer à ce travail. Et je voudrais faire ça avec mes amis. J'ai été très proche de Morgan Freeman. Nous avons parlé de ça, mais je ne sais pas s'il pourrait faire le rôle d'Alphonse. Il peut être producteur, je crois, mais jusqu'à présent, je travaille sur les expositions. »
« Mais aussi, je crois que toutes les familles ont des histoires comme ça. Je crois que c'est seulement parce que mon arrière-grand-père était célèbre que nous gardons davantage d'histoires. »
Quel acteur alors pour jouer Alphonse Mucha ?
« J'étais à l'université avec Eddie Redmayne, et il est super. En plus, il a fait des études en histoire de l'art. Alors, si Eddie voulait faire ça avec moi, ce serait très bien, je crois ! »






