Vous avez dit « identité européenne » ?

Tomas Riha, J.E. Purkyne University

C'est une réaction à une certaine sinistrose européenne, qui s'est manifestée, l'année dernière, dans les résultats des référendums sur le Traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas. Le Conseil des relations internationales, une association non-gouvernementale, créée à Prague en 1994, a demandé aux étudiants en Beaux-Arts de huit pays de l'UE d'exprimer, sous forme d'affiches, leur vision de l'identité européenne. Des 300 travaux envoyés à Prague, les organisateurs en ont choisi 167 qui sont à voir jusqu'au 15 mars prochain en plein coeur de Prague, dans les locaux historiques du Carolinum, siège de l'Université Charles.

Des portraits de Chveïk et de Superman en bleu et jaune, une chope de bière et une tranche de quenelle, une recette de cuisine pour mijoter, chez-soi, une délicieuse identité européenne... les affiches des jeunes plasticiens tchèques, polonais, hongrois, belges, français ou finlandais forment un ensemble qui amuse et interpelle. Tomas Riha, 22 ans, étudiant en art appliqué et en design à l'Université Purkyne d'Usti nad Labem, a gagné le premier prix d'un concours, organisé dans le cadre de l'exposition :

« Sur mon affiche, j'ai utilisé les caractères de différents alphabets, spécifiques pour telle ou telle nation européenne : les accents tchèques, par exemple ou le 'o' barré danois. Pour moi, l'identité européenne, c'est justement cette diversité que les différents peuples représentent en soi et qui se rencontrent au sein de l'Union, comme les différents caractères se rencontrent sur mon affiche. Les regards que mes collègues portent sur l'Europe me paraissent, dans leur ensemble, quelque peu pessimistes... Or, je crois qu'au contraire, nous pouvons être tout à fait optimistes... pour l'instant ! »

Michel Olivier, professeur à l'école de création pour les métiers de l'image, Intuit/lab, fondée il y a cinq ans à Paris et très ouverte sur l'Europe centrale, était membre du jury international de ce concours.

« Le premier prix faisait partie de mes favoris, donc je suis assez content. Il est subtil et correspond tout à fait à ce que j'ai pu ressentir. Le choix était quand même difficile. Il y a un côté humour que j'ai aimé chez certains étudiants. D'ailleurs, dans la première sélection, j'avais trois étudiants de République tchèque, un de Finlande et un de Pologne...Mais aucun Français ! On a une culture d'image différente et j'ai été plus surpris par ce qui se faisait ici. Pour moi, la culture d'image en Europe de l'Est est très forte. 50% des affichistes français qui sont connus sont passés par l'école de Varsovie. »

Si on vous demandait à vous, de faire une telle affiche, elle serait comment ?

« Le problème, c'est que j'ai une éducation européenne, mais j'ai fait l'école suisse. J'ai fait mes études là-bas, dans les grandes années 1970. Je suis très imprégné du graphisme suisse et j'essaie de m'en détacher. Aujourd'hui, je suis attiré par l'Amérique latine. Ils savent très bien gérer la couleur. Je découvre depuis plusieurs années le Mexique... »

Mais là, on sort de l'Europe...

Oui, on sort de l'Europe. L'identité européenne, c'est l'affiche qui a été primée : c'est l'écriture, les subtilités par rapport à chaque culture. C'est pour cela que je l'ai trouvée pertinente. Et puis, j'ai une sensibilité typographique. J'aime bien l'utilisation des textes et des mots. »

Les affiches exposées, vous aussi, vous les trouvez, pour la plupart, 'euro-sceptiques' ?

« Oui, mais ça reflète l'angoisse qu'ont les jeunes en Europe aujourd'hui. En France, nos étudiants se posent beaucoup de questions. Exemple : souvent, ils n'osent pas partir à l'étranger, de peur de perdre un acquis, pendant ces trois ou quatre mois. Il y a quelques années, ça n'existait pas. »

Le géant des logiciels Microsoft est le partenaire de l'exposition. Qu'est-ce que l'identité européenne pour Vahé Torossian, le vice-président de l'entreprise, chargé d'Europe centrale et orientale ?

« Ce n'est pas facile de répondre. Je suis né en France, je suis d'origine arménienne, j'ai vécu trois ans à Singapour, en charge de l'Asie, et maintenant, je suis en charge d'Europe centrale et d'Europe de l'Est. En final, je pense que l'identité européenne est un ensemble de valeurs. Je ne sais pas si je serais capable de les citer toutes, mais sont des valeurs autour de la liberté, du partage, de la connaissance, de l'histoire commune, c'est le respect d'autrui et la fraternité. »

L'exposition d'affiches sur l'identité européenne, c'est jusqu'au 15 mars prochain au Carolinum, à Prague 1. Ensuite, elle voyagera un peu partout en Europe. Jana Laskova de l'équipe organisatrice :

« Nous voulons exposer les affiches successivement dans toutes les villes participantes. Une date est déjà fixée : le 6 juin, l'exposition sera présentée au Parlement européen à Bruxelles. En juin encore, toute la collection sera exposée à la biennale de Varsovie. Ensuite, nous voulons continuer avec ce projet, toujours en reflétant l'actualité européenne, mais en y impliquant aussi des artistes d'autres continents. Peut-être que les opinions des Européens et des non-Européens seront plus proches qu'on ne le croirait, comme cela était le cas maintenant, lorsque nous avons rassemblé les artistes des anciens et nouveaux pays membres de l'Union. Par exemple, et c'est ce qui m'a surpris, les uns comme les autres ont souvent travaillé avec les étoiles européennes et le croissant oriental. »

Auteur: Magdalena Segertová
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