« Vous parlez là à un drôle d’animal : c’est un dinosaure vivant que vous avez devant vous ! »

Peter Bugge

Bohémiste de renom et historien à l’université d’Aarhus, Peter Bugge est aussi, malheureusement, probablement le dernier traducteur de littérature tchèque vers le danois. À l’inverse, son recueil d’essais « České světy » (« Les Mondes tchèques ») a récemment été traduit en tchèque. Entretien à l’occasion d’une récente conférence à Prague.

L’un des thèmes de votre livre est l’auto-identification des Tchèques comme faisant partie de l’Occident. Mais si nous posions la question aux Danois, quelle serait leur opinion ? Considèrent-ils les Tchèques comme une composante de l’Occident ?

Photo: Academia

« Cela a changé et continue de changer. Il y a cinq ans, j’ai mené une recherche qui n’était absolument pas scientifique. Nous disposons en effet d’une immense base de données où sont regroupés tous les textes publiés dans les journaux. Tout ou presque peut y être recherché. Lors de cette conférence, ici à Prague, j’ai présenté un exposé sur la façon dont les journaux danois écrivaient à propos de Milan Kundera. Plus de 2 000 textes sur Kundera se trouvaient dans cette base de données et j’ai recherché combien de fois, dans un même article, apparaissait l’association ‘Tchéquie et Europe centrale’ ou ‘Tchéquie et Europe de l’Est’.

Et le rapport était d’environ 60 % d’articles dans lesquels figurait l’association Tchéquie-Europe centrale et 40 % d’articles avec l’association Tchéquie-Europe de l’Est. Et je suis absolument certain que si nous avions mené la même recherche à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, les Danois auraient massivement placé la Tchécoslovaquie ou la République tchèque plutôt en Europe de l’Est. Cela signifie donc que vous vous êtes déplacés, y compris mentalement dans la perception des Danois, vers l’Occident. »

D’un autre côté, un certain changement surprenant s’observe aussi dans la société tchèque. Il y a vingt ans, je pense qu’il existait un consensus clair sur le fait que nous appartenons à l’Occident. Mais aujourd’hui, quand on lit par exemple les discussions sur les réseaux sociaux, on observe une critique importante à l’égard de l’Occident. Dans certains journaux tchèques, par exemple dans Mladá fronta Dnes, qui est l’un des principaux quotidiens du pays, j’ai vu dans un commentaire que l’Allemagne était appelée, de façon moqueuse, « Deutschlandstan », et ainsi de suite. Percevez-vous cela vous aussi ? Avez-vous remarqué un glissement de ce type ?

« Oui, mais ce n’est pas nouveau. Cette admiration ou ce désir de faire partie de l’Occident ou d’être perçu comme faisant partie de l’Occident n’a jamais été simple ni inconditionnel. Il y a toujours eu une hésitation, un doute. On a même parlé d’une voie médiane. Par exemple, Vladimír Macura écrivait que vous êtes l’Europe centrale, et que l’Europe centrale n’est pas tout à fait la même chose que l’Occident.

Kundera affirmait, certes, que l’Europe centrale fait partie de l’Occident, tout en déclarant qu’elle en est en quelque sorte une meilleure version, car elle n’est pas aussi ‘dégénérée’. Alors, i n’employait pas ce mot directement, il n’en critiquait pas moins l’approche postmoderne alors montante, déjà dans les années 1980.

Dans cet ‘occidentalisme’ tchèque, il y a aussi une bonne dose de conservatisme très marqué, qui réagit contre l’avant-garde excessive, ou contre toutes les dernières tendances de l’Occident, le ‘wokisme’, etc. Donc, cette critique possède une longue tradition, elle fait partie de votre identité et de vos débats culturels. »

Personnellement, comment percevez-vous cela en tant que bohémiste danois ? Sommes-nous l’Europe centrale, donc, ou alors ce sous-ensemble de l’Europe occidentale défini par Kundera ?

« Vous savez, chez Viktor Dyk, le pays parle, certes, mais en réalité le pays en tant que sol ne dit pas grand-chose, les arbres ne parlent pas, la Vltava ne parle pas, peut-être bruisse-t-elle, oui... Donc, tous ces concepts sont des constructions humaines. On peut aborder cela méthodologiquement de deux manières. Soit on étudie les discours, la façon dont on en a parlé, et si on l’aborde ainsi, on ne peut pas dire en même temps qu’il existe une réponse fixe, une vérité ontologiquement donnée. On étudie simplement qui a déclaré, et quand, que la Bohême était l’Europe occidentale, l’Europe centrale, l’Europe orientale, l’Asie, etc. On pourrait même examiner si la Bohême appartient au nord ou au sud, mais c’est un autre débat. Je ne crois donc pas en une vérité absolue.

En même temps, je dois dire que, de manière générale, les Tchèques appartiennent à une culture européenne commune. J’ai ressenti cela très fortement dès le début de ma carrière de slaviste ou de bohémiste. Jeune étudiant, j’ai passé six mois à Moscou, à l’époque ancienne. Et c’était un monde très différent, radicalement différent même. Après cette expérience, j’ai décidé d’étudier une autre langue slave, qui a été le tchèque.

Et deux ans après mon séjour à Moscou, j’ai passé un semestre ici, à Prague. Et bien qu’il s’agissait de la Prague à l’époque communiste, c’était un monde complètement différent de celui de Moscou. Bien sûr, les affiches, les slogans, tout cela était identique. Mais la mentalité, le comportement, tout, c’était une variation sur un thème européen commun. Tout cela pour dire que j’ai très fortement ressenti que la Bohême faisait partie de l’Europe. Déjà avant novembre 1989. »

On dit souvent ici, en République tchèque, qu’aujourd’hui la culture tchèque est loin d’atteindre les succès et la reconnaissance internationale qu’elle avait, par exemple, dans les années 1960. Percevez-vous cela comme un certain recul de la culture tchèque ? Ou est-ce là l’effet d’une de vagues de mode ?

« La situation est différente aujourd’hui. Quand j’étais jeune, nous n’avions pas vraiment le choix : on aimait les Beatles ou les Stones. Le choix était plus restreint. Aujourd’hui, il y a tant de groupes, de noms, et chaque semaine apporte quelque chose de nouveau. La culture est aujourd’hui très dispersée. J’ai l’impression que l’idée générale de ce qui appartient au canon, de ce que nous devrions tous lire, était beaucoup plus consolidée dans les années 1980 et 1990.

En même temps, il me semble qu’au Danemark et en Europe occidentale, nous avons lu cette littérature non seulement comme de la littérature, mais aussi comme un objet politique. Et que certaines œuvres ont vieilli en perdant leur contexte politique. D’un autre côté, je vois que la littérature tchèque écrite par des femmes est très vivante, qu’il y a bien plus de bonnes autrices. Bien sûr, ces autrices existaient déjà à l’époque, mais leurs œuvres ne parvenaient absolument pas jusqu’à nous. Il n’y avait que Kundera, Klíma, Kohout, Hrabal... Que des hommes, de grands hommes. Le choix est aujourd’hui bien plus vaste de ce point de vue aussi, ce que je considère comme un apport considérable. Je ne veux donc pas me limiter à un seul critère pour évaluer la situation. »

« Le tchèque a disparu au Danemark »

Quel est actuellement l’intérêt pour les études slaves, et en particulier la bohémistique, au Danemark ?

Peter Bugge | Photo: Institut de littérature tchèque de l'Académie des sciences

« La réponse est que les études slaves n’existent plus. Il nous reste le russe dans deux universités. À Copenhague, ils ont en plus le polonais et ce que l’on appelait le serbo-croate. Mais cela ne s’étudie plus dans le cadre de la philologie classique. Ce sont plutôt des ‘area studies’, donc la langue est encore là, la littérature aussi dans une certaine mesure, mais il s’agit plutôt de comprendre, à travers la langue, la société russe, la société polonaise, ce qui se passe dans les Balkans, en Serbie, en Croatie, etc., plutôt que d’étudier la philologie en tant que telle. Donc, la linguistique est affaiblie. Je ne suis pas sûr que l’enseignement de la langue ait le même niveau qu’il y a encore dix ou vingt ans. Mais l’ambition est là, seul le cadre est un peu différent. »

Si la bohémistique a cessé d’exister comme discipline, existe-t-il au moins un enseignement du tchèque comme matière ?

« Cela n’existe pas. Vous parlez là à un drôle d’animal : c’est un dinosaure vivant que vous avez devant vous ! »

Il n’y a donc pas de nouvelle génération de bohémistes ?

« Il n’y en a pas et il n’y en aura plus. Et en un sens, c’est compréhensible. Je suis resté pendant environ vingt-cinq ans lecteur ou maître de conférences de tchèque à mon université. Et durant la dernière décennie, chaque année, un ou deux étudiants apparaissaient. Et encore, tous ne terminaient pas leurs études... En 2013, les deux étudiants ont obtenu leur diplôme, ce qui représentait pour eux une performance considérable, puisqu’ils sont parvenus à mener leur projet jusqu’au mémoire de master. Mais financièrement, cela est bien sûr insoutenable pour l’université.

Photo illustrative: geralt,  Pixabay,  Pixabay License

En toute honnêteté, je dois dire que, même pour moi, cela n’a plus beaucoup de sens de rester assis avec un(e) seul(e) étudiant(e). Ce n’est pas la solution idéale, mais il n’y avait tout simplement plus d’intérêt. Mais ce constat vaut pour le tchèque comme pour presque toutes les langues étrangères, à quelques exceptions près. Donc, chaque année, le Danemark perd en moyenne une langue dans les cursus universitaires. Ce qui est vraiment dommage. Nous sommes toujours plus riches, et pourtant nous n’avons pas suffisamment d’argent pour préserver l’étude des langues étrangères. »

Le problème fondamental n’en reste pas moins d’abord ce manque d’intérêt des jeunes, c’est bien ça ?

Photo: Éd. V ráji

« Exactement. Même si les Tchèques nous envoyaient gratuitement un professeur, il n’aurait personne à qui enseigner. Ce qui m’attriste énormément, vous savez, et je crains même un peu que personne ne puisse prendre ma relève, même pas pour la traduction littéraire. J’espère avoir encore quelques années devant moi comme traducteur. Mais toute chose a une fin. J’aimerais bien que quelqu’un de plus jeune prenne la relève. Pas nécessairement diplômé en philologie tchèque, mais doté d’un sens de la littérature et des deux langues. On verra... Mais pour l’instant, ça ne s’annonce pas très bien. Malheureusement. »