Zavis Kalandra, un solitaire embarrassant

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Il y a des hommes qui sont incommodes à tous les régimes. Tel était aussi le journaliste, essayiste et historien Zavis Kalandra. Marxiste, il était opposé au capitalisme démocratique de la Première république tchécoslovaque fondée par Masaryk; homme épris de vérité, il dénonçait les aberrations et les crimes du régime stalinien en Union soviétique; esprit individualiste, il ne pouvait pas ne pas voir les failles du marxisme dogmatique et il était poussé naturellement à interpréter et à développer l'enseignement de Karl Marx. Dans le siècle où les masses fascinées par l'aura des dictateurs se livraient sans broncher à des régimes totalitaires, il était condamné à être solitaire et il a payé finalement son indépendance par sa vie.

Nous ne savons que peu de choses sur la jeunesse de Zavis Kalandra. Son grand-père était directeur général des Chemins de fer d'Autriche-Hongrie à Vienne, son père était médecin de campagne, ami du premier Président tchécoslovaque Tomas Garrigue Masaryk. Zavis est né en 1902 dans la ville de Frenstat en Moravie du nord. Une photo d'enfance montre un beau garçon plein de vie au visage lisse où la naïveté enfantine jure avec la fermeté étonnante du regard. Il est intéressant de comparer cette image avec une photo prise beaucoup plus tard, en 1945, lorsque Zavis Kalandra avait 43 ans. La beauté a disparu, le visage est émacié et ascétique, les cheveux reculent au front, mais les yeux sont toujours aussi scrutateurs et nous fixent avec la même fermeté. On est tenté d'en déduire que, déjà dans son enfance, Zavis Kalandra n'était pas un garçon comme les autres.

Après la Première Guerre mondiale, Zavis étudie la philologie classique et la philosophie à l'Université Charles de Prague. Attiré irrésistiblement par la gauche, il entre au parti communiste, et, après avoir fini ses études il devient journaliste communiste de renom et travaille successivement dans plusieurs journaux du parti. "On n'arrive pas à imaginer la presse communiste et progressiste entre les années 1923 et 1936 sans Zavis Kalandra", dira de lui son ami le docteur Ungar. Zavis ne cesse d'étonner son entourage par l'ampleur de son érudition. Il domine six langues, ses connaissances du latin et du grec classiques sont admirées même par les spécialistes en la matière. Sa mémoire est prodigieuse, il est capable de citer de mémoire des passages entiers tirés des écrits de Karl Marx. Et on admire aussi ses connaissances d'histoire. Il met cette érudition au service de son travail journalistique mais il dépasse de loin les limites du journalisme et de la politique et entre dans les domaines philosophique et historique. Il soumet les tendances spirituelles de son temps à la critique marxiste, mais il tâche aussi de faire sortir le marxisme de son isolement, cherche les réponses aux défis spirituels de son époque, s'efforce de concilier l'idéologie, la philosophie, la politique, l'histoire et l'art. La philosophie de Schopenhauer, Freud et la psychanalyse, le surréalisme, l'histoire du peuple tchèque - tout cela et encore beaucoup d'autres thèmes seront soumis par Zavis Kalandra à l'interprétation marxiste qui sera souvent loin d'être orthodoxe. Il dénonce par exemple les platitudes du réalisme socialiste et devient membre du groupe surréaliste tchèque. Malgré leur charge idéologique, ses écrits sont pleins d'idées originales et leur style vif et brillant classe leur auteur parmi les maîtres de la plume.

Pendant quelque temps, Zavis Kalandra cherche, il ne peut pas en être autrement, la réponse à la question cruciale: "Faut-il croire à tout prix au parti communiste?" Son répugnance des simulacres, son individualisme inné et sa recherche de la liberté spirituelle l'obligeront finalement à dire non et cela le mènera loin car c'est le début de la suite des conflits qui l'opposeront à ses amis communistes et finiront par son expulsion du parti. La série de ses malheurs a commencé et elle ne s'arrêtera plus.

En 1936 Kalandra proteste contre les procès staliniens en Union soviétique qui coûtent la vie à de nombreux leaders communistes remplacés aussitôt dans leurs postes par des valets de Staline. Kalandra, qui connaît les victimes de ces purges cruelles, qualifie les procès de crime contre l'internationalisme prolétarien. Il commet aussi le crime de lèse-majesté en dénonçant la brutalité et la vulgarité de Staline considéré comme intouchable par la majorité des communistes. Il s'en prend également à ses collègues journalistes, Fucik, Konrad, Stoll, Neumann, Sverma, fustige leur servilité et leur docilité au parti et va jusqu'à qualifier le chef du parti, Klement Gottwald, futur président de la Tchécoslovaquie communiste, d'"homme atteint d'une infection mentale immonde". On crie à la trahison, on le qualifie de "trockiste", on le chasse du parti et, ce qui est pire, sa trahison ne sera pas oubliée.

Journaliste renommé, essayiste brillant, penseur original, Kalandra n'en est pas moins un homme qui manque de sens des choses pratiques et n'arrive tout simplement pas à gagner sa vie. Après l'expulsion du parti communiste, il devra renoncer à son poste dans le journal Rude pravo, ses revenus se rétrécissent et il ne subsiste que grâce à sa femme, le peintre Ludmila Rambouska, auteur de nombreuses caricatures et d'illustrations de livres. Au début de la Seconde Guerre mondiale, Zavis Kalandra est déporté et passe six ans dans les camps de concentration de Ravensbrück et de Sachsenhausen. Dans le camp de Ravensbrück, il rencontre la journaliste Milena Jesenska, amie de Franz Kafka, elle aussi guérie de l'idéalisme communiste. Milena ne survivra pas aux épreuves terribles du camp de concentration, Zavis reviendra en 1945 à Prague. Il ne veut plus faire de la politique et envisage de se concentrer sur ses essais et ses ouvrages d'histoire. Il réécrit son oeuvre majeure "Le Paganisme tchèque", une interprétation phénoménale des racines historiques du peuple tchèque, oeuvre qui a été confisquée en 1939 par la gestapo. Il peut se permettre le luxe de se concentrer sur son oeuvre grâce à sa femme qui continue de le soutenir. Son dernier livre achevé "La réalité du rêve" développe un sujet cher à Zavis Kalandra - la naissance des rêves et les mécanismes qui les engendrent. Le texte incomplet de cet ouvrage sera sauvé malgré la vigilance de la police politique par son ami, le docteur Ungar.

On dit que Zavis Kalandra a été écroué par hasard. En 1949, la police, venue arrêter son ami, le docteur Ungar, trouve Kalandra dans l'appartement du docteur. En ce moment on prépare le procès contre Milada Horakova, juriste, ancien député et leader du Parti national socialiste tchèque, qui a refusé de plier face au régime totalitaire communiste désormais au pouvoir en Tchécoslovaquie après le coup de Prague en 1948. L'arrestation fortuite de Zavis Kalandra, qui devait se terminer par sa libération immédiate, convient aux autorités qui cherchent des éléments compromettants contre Milada Horakova et ses collaborateurs. Kalandra, qualifié jadis de "trockiste", est l'homme qu'il leur faut. Il leur est égal que Kalandra ne connaît pratiquement pas Horakova ni les personnes de son entourage. La machine infernale des procès staliniens se met en marche. Les enquêteurs de la police politique, aidés par des conseillers soviétiques, disposent de méthodes efficaces pour obliger les accusés à avouer tous les crimes imaginables. Lucide et sans illusions, Zavis Kalandra, qui a dénoncé déjà dans les années trente les mécanismes de ce genre de procès, sait qu'il est perdu dès le début de l'instruction. Malgré cela il n'est pas une proie facile. Selon l'historien Karel Kaplan, les enquêteurs l'auraient interrogé et torturé sans interruption trois jours et trois nuits. Finalement il craque et signe le procès-verbal. Comme les autres accusés, il récitera ensuite devant le tribunal un texte appris par coeur, s'accusant de crimes inexistants, impossibles et absurdes. A la différence des autres accusés qui se prêtent à cette comédie horrible, sa voix est teintée d'ironie. Reconnu coupable de haute trahison, il est condamné à mort en même temps que Milada Horakova. La publicité énorme qu'on fait à ce procès déclenche parmi les gens exposés à une propagande intensive une réaction proche du fanatisme. On demande la peine la plus sévère pour les condamnés, des lettres et des pétitions signées par des groupes d'ouvriers exigent leur mort. Il y a cependant aussi des demandes en grâce. Beaucoup plus pour Milada Horakova que pour Zavis Kalandra. Pourtant, Albert Einstein prie par téléphone le Président Gottwald de gracier le condamné, André Breton qui apprécie beaucoup l'esprit analytique de Zavis Kalandra, prie Paul Eluard, membre du Parti communiste français, d'intervenir en sa faveur. Eluard, évasif, lui répond toutefois qu'il entend trop de cris des innocents pour s'occuper de ceux qui ont avoué leurs fautes. Ludmila Rambouska écrit au Président Gottwald. Dans une lettre émouvante elle cherche à sauver son mari en le présentant comme un homme souffrant de dépressions qui n'arrive pas à se remettre des épreuves des six années passées dans les camps de concentration. Tout est vain. Zavis Kalandra est exécuté le 27 juin 1950. Athée, il n'a même pas la consolation de la foi. Il entre dans le néant. Sa femme ne survivra que deux ans à son exécution.