A Brno, la tenue prochaine du congrès des Allemands des Sudètes ravive une mémoire toujours à vif

Journée des Allemands des Sudètes

En mai 2026, Brno accueillera pour la première fois sur le sol tchèque le congrès de l’Association des Allemands des Sudètes. Organisé dans le cadre du festival Meeting Brno qui fête ses onze ans d’existence (22 au 25 mai), l’événement se veut un geste de réconciliation. Sans faire l’économie d’une bonne dose d’instrumentalisation, il suscite une forte controverse politique et mémorielle, révélatrice des fractures persistantes autour de l’histoire de l’après-guerre.

Prévu fin mai, le congrès sera le 76e rassemblement de l’Association des Allemands des Sudètes, mais le tout premier organisé en dehors de l’Allemagne. Plusieurs milliers de participants sont attendus, certains évoquant déjà un afflux et une mobilisation logistique d’importance.

L’événement est porté par le festival Meeting Brno, qui s’inscrit dans une démarche de mémoire et de dialogue. Cette initiative s’appuie sur un précédent important : en 2015, la ville a adopté une Déclaration de réconciliation reconnaissant les violences commises lors de l’expulsion des Allemands de la ville après 1945, comme le rappelle Petr Kalousek, fondateur du festival :

Petr Kalousek | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« A l’époque, à l’occasion des 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, une initiative avait été lancée pour exprimer des regrets concernant les violences de l’après-guerre, notamment celles liées à la marche forcée au cours de laquelle plus de 20 000 habitants germanophones ont été expulsés de Brno en quelques jours. Cette commémoration a pris la forme d’une ‘année de la réconciliation’, rassemblant diverses initiatives, et a abouti à l’adoption par la ville d’une déclaration officielle exprimant des regrets. A ce jour, Brno reste la seule ville de Tchéquie à avoir formulé une telle reconnaissance officielle. »

« Ils viennent d’ici, ils ont vécu avec nous pendant 800 ans » souligne encore Petr Kalousek pour qui, dans cette logique, inviter l’Association des Allemands des Sudètes à tenir leur congrès dans la ville, apparaît donc comme une suite naturelle de ces efforts de réconciliation entrepris il y a plus de dix ans.

Source: Meeting Brno

Petr Kalousek et ses collègues de Meeting Brno revendiquent un objectif clair : favoriser la rencontre directe entre Tchèques et descendants des Allemands expulsés. Pour eux, il s’agit de dépasser les représentations héritées du passé et d’initier un vrai dialogue voire un partenariat au niveau des gens ordinaires.

Le programme du festival inclura des commémorations, à commencer par une cérémonie du souvenir à la gare de Brno, en mémoire des Juifs déportés, mais aussi des échanges symboliques, illustrant cette volonté de rapprochement.

La réunion du conseil municipal de Brno : 'Tout commence par une rencontre' | Photo: Meeting Brno

Une vive opposition dans certaines parties de la société tchèque

Des dizaines de personnes se sont rendues à la réunion des conseillers municipaux de Brno pour protester contre la tenue du rassemblement de l’Association des Allemands des Sudètes  | Photo: Tomáš Kremr,  ČRo

Mais cette démarche se heurte à une opposition virulente. A plusieurs reprises, des dizaines, voire des centaines de manifestants se sont rassemblés à Brno pour demander l’annulation du congrès. Certains slogans dénoncent une « provocation » ou une atteinte à la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale. D’autres accusent les organisateurs de relativiser les crimes nazis ou de rouvrir des revendications historiques liées aux décrets Beneš qui ont entériné l’expulsion des Allemands des Sudètes, mais aussi et surtout la confiscation de leurs biens après 1945.

Le parti d’extrême droite SPD de Tomio Okamura, membre de la coalition gouvernementale au pouvoir, s’est particulièrement mobilisé, en lançant une pétition, en organisant des manifestations et en exigeant l’annulation du congrès. Une position qui cache toutefois un vrai paradoxe politique : comme le souligne le journaliste Vojtěch Berger du site Hlídací Pes, observateur des relations tchéco-allemandes et des questions liées au néo-nazisme, le SPD entretient en effet des proximités avec l’AfD en Allemagne, une formation qui ne cache pas son orientation à l’extrême-droite et connue pour son soutien à la mémoire des Allemands des Sudètes. Cette contradiction souligne à quel point la question est instrumentalisée, de part et d’autre, dans des logiques politiques opposées.

Bernd Posselt | Photo: Tomáš Krist,  MAFRA/Profimedia

A cet égard, il est toutefois notable que l’Association des Allemands des Sudètes a pris ses distances avec l’AfD : son principal représentant Bernd Posselt met régulièrement en garde contre le retour du nationalisme, et l’association se présente aujourd’hui comme un acteur du dialogue européen et germano-tchèque, en contradiction avec les positions de l’extrême-droite allemande.

En outre, l’association a modifié ses statuts en 2015 pour supprimer toute référence à des revendications territoriales ou à des réparations matérielles. La question d’un éventuel « droit au retour » a été totalement gommée, marquant une volonté claire de s’éloigner de positions auparavant bien plus revendicatives.

Brno, une ville prise entre neutralité et tensions

Le 14 avril dernier, une séance du conseil municipal de Brno a été marquée par un clash entre opposants à la tenue du congrès et les partisans du festival. Insultes, accusations de « honte » ou de « trahison » et présence policière ont marqué les débats.

Des dizaines de personnes se sont rendues à la réunion des conseillers municipaux de Brno pour protester contre la tenue du rassemblement de l’Association des Allemands des Sudètes  | Photo: Tomáš Kremr,  ČRo

Face à la controverse, les autorités locales ont cherché à ménager la chèvre et le chou : le conseil municipal de Brno a pris acte de la tenue du congrès, refusé de le soutenir officiellement, mais aussi rejeté les demandes d’annulation. Les élus ont réaffirmé leur attachement à la réconciliation et au dialogue, tout en rappelant que le congrès n’était pas financé par la ville – dans le contexte, la nuance est de taille : seul le festival Meeting Brno reçoit des subventions de la municipalité tandis que le financement du congrès à proprement parler provient du Land de Bavière, bastion des anciens Allemands des Sudètes, à hauteur de plusieurs dizaines de millions de couronnes.

Une réconciliation impossible ?

Après 1945,  des dizaines de milliers d’Allemands ont été expulsés de Brno | Photo: Post Bellum

Cette polarisation s’explique par le poids de l’histoire, même plusieurs décennies plus tard. Après 1945, des dizaines de milliers d’Allemands ont été expulsés de Brno, souvent dans des conditions brutales, touchant tout particulièrement les femmes, les enfants et les personnes âgées. Cet épisode reste profondément ancré dans la mémoire collective, d’autant que les 40 ans de régime communiste ont occulté les crimes commis du côté tchèque, voire du côté des soldats soviétiques qui avaient libéré le pays.

Depuis 2007, à l’initiative d’un étudiant du nom de Jaroslav Ostrčilík était organisée une marche copiant le trajet emprunté de force par les Allemands de Brno jusqu’à un camp de fortune aménagé à Pohořelice. Lorsqu’en 2015 est adoptée la déclaration de réconciliation naît l’idée d’inverser le sens de ce pèlerinage mémoriel. L’événement sera ensuite intégré au futur festival Meeting Brno.

On doit également à l’écrivaine Kateřina Tučková le début d’un changement de paradigme au niveau local. En 2009, elle avait publié son roman L’expulsion de Gerta Schnirch (traduit en français comme Les Exilées de Moravie) qui traitait précisément de l’histoire de cette expulsion, spécifiquement du point de vue du destin d’une femme. Mais elle a aussi présidé à la naissance du festival Meeting Brno :

« A l’époque, dans la foulée de cette année de réconciliation, un autre collègue, David Macek, est venu avec Kateřina Tučková avec l’idée de poursuivre d’une manière ou d’une autre ce que nous avions entrepris en 2015. Il revenait d’Italie où il avait participé à un festival appelé Meeting Rimini, qui fait partie d’un réseau mondial de festivals similaires. C’est ainsi qu’est né le festival Meeting Brno, dont nous organisons la onzième édition ce mois de mai. »

Pour Petr Kalousek, la difficulté vient aussi du récit national lui-même :

« Nous pourrions sortir de ce rôle éternel de victime et décrire ce qui s’est passé réellement », avance-t-il, avant de rappeler que les critiques dont son festival fait l’objet sont souvent portées par des milieux politiques nationalistes, qu’il juge incompatibles avec une lecture apaisée de l’histoire.

Pour ceux qui œuvrent dans le cadre du festival et ses partisans, la tenue du congrès des descendants des Allemands des Sudètes en mai prochain constitue un symbole fort : celui d’un dialogue européen mature et d’une mémoire partagée entre des voisins qui font désormais partie d’un même ensemble, l’Union européenne, né de la volonté de mettre derrière soi des siècles de conflits.