À Bruxelles, la volonté d’Andrej Babiš de se distancier de Viktor Orbán et de Robert Fico

Andrej Babiš et Ursula von der Leyen

Deux jours après sa nomination comme Premier ministre, Andrej Babiš était jeudi à Bruxelles, où il s’est notamment entretenu avec la présidente de la Commission européenne. À une semaine d’un sommet européen auquel il tenait absolument à participer, ce déplacement a été l’occasion pour le nouveau chef du gouvernement de démontrer que les scénarios catastrophes parfois dessinés quant à la possible nouvelle orientation de la politique étrangère de la Tchéquie n’avaient peut-être pas lieu d’être.

Ces deux derniers jours, depuis sa nomination, mardi, au Château de Prague, qui était attendue depuis la victoire de son mouvement ANO aux élections il y a un peu plus de deux mois, les commentaires ont été nombreux dans les médias internationaux sur le retour au pouvoir en Tchéquie d’un milliardaire souvent présenté comme populiste, prorusse ou encore trumpiste qui s’apprête à réduire l’aide à l’Ukraine et à faire prendre un virage eurosceptique à son pays.

Robert Fico,  Viktor Orbán,  Andrej Babiš | Photo: Profimedia

Si le fait est qu’Andrej Babiš s’est allié avec un parti d’extrême droite, le SPD, et avec un autre franchement antiécologique, les Automobilistes, pour former son gouvernement, si le fait est également que ses homologues hongrois et slovaque, Viktor Orbán et Robert Fico, se sont empressés de le féliciter après sa prise de fonctions dans l’espoir de voir le groupe de Visegrád renaître de ses cendres, et si, enfin, beaucoup de Tchèques eux-mêmes ne savent pas très bien ce qu’ils doivent attendre de leur nouveau Premier ministre et de son futur cabinet, tout cela est toutefois oublié aussi un peu vite que ce dernier, en matière de politique comme en affaires, est d’abord un pragmatique plus réceptif aux chiffres qu’aux questions d’ordre idéologique.

Et que le mouvement ANO, formation attrape-tout qu’il a fondée et dirige depuis bientôt quinze ans, sera la force (très) dominante au sein de la nouvelle coalition, puisque neuf des quinze fauteuils ministériels seront occupés par ses membres.

C’est dans ce contexte d’incertitude quant à l’orientation pour laquelle optera prochainement la Tchéquie en matière de politique étrangère que s’est donc inscrite la visite à Bruxelles d’un Andrej Babiš qui, deux jours plus tôt, lors de sa nomination, avait promis qu’il « [s’efforcerait] de faire de la Tchéquie le meilleur endroit où vivre sur toute la planète ».

Petr Pavel et Andrej Babiš | Photo: Michal Kamaryt,  ČTK

Néanmoins, peu après s’être entretenu - en français comme l’ont souligné les médias tchèques - avec Ursula Von der Leyen, au cours d’une réunion que la présidente de la Commission européenne, sur X, a qualifiée de « bonne » tout en précisant qu’elle avait apprécié son « soutien au renforcement de la compétitivité de l’Europe » et qu’il avait aussi été question  de celui « de l’Ukraine sur la voie d’une paix juste et durable », Andrej Babiš, devant les médias, a réfuté l’idée selon laquelle la Tchéquie, avec désormais sa personne à sa tête, serait devenue une composante d’un prétendu « club problématique d’États », avec donc la Hongrie et la Slovaquie.

Andrej Babiš et Bart De Wever | Photo: X de Andrej Babiš

Tout en confirmant qu’il participerait probablement, mercredi prochain, en compagnie de son homologue hongrois, au sommet des leaders du groupe Patriotes pour l’Europe, où Viktor Orbán a été jusqu’à présent le seul Premier ministre présent, et reconnaissant qu’il était « vrai » qu’il entretenait des relations de longue date avec ce dernier, « ce n’est pas comme si je n’avais ici que deux alliés », a-t-il toutefois ajouté :

« Je ne fais partie d’aucun club. Bien sûr, je cherche des alliés pour la République tchèque partout où cela est possible. Et aujourd’hui j’ai été très agréablement surpris parce que j’ai eu une excellente discussion avec le Premier ministre belge (Bart De Wever). Nous avons échangé pendant un peu plus d’une heure, nous avons parlé de l’Union européenne en général et je pense que nous nous sommes bien entendus. Mais j’ai toujours cherché des alliés pour la République tchèque auprès de tout le monde. »

Andrej Babiš et António Costa | Photo: X de Andrej Babiš

Cette rencontre avec Ursula Von der Leyen, qui a été suivie d’une autre avec António Costa, le président du Conseil européen, a aussi été l’occasion pour Andrej Babiš de regretter que la Tchéquie ait « demandé le montant le plus bas » dans le cadre du programme de réarmement SAFE (Security Action for Europe), nouvel instrument financier de 150 milliards d’euros de l’UE qui permet à ses États membres d’accéder à des prêts pour acheter en commun des équipements militaires, stimuler l’industrie de défense et réarmer le continent face au désengagement américain et à la menace russe.

Si la Tchéquie fait partie des dix-neuf pays qui ont formulé une demande de prêt, celle-ci n’est de l’ordre que de deux milliards d’euros, très loin, par exemple, des 43,7 milliards dont espère bénéficier la Pologne. « C’est vraiment dommage, car ce programme est très bon », a constaté sur ce point le nouveau chef du gouvernement tchèque dans ce qui était là une manière aussi de lancer une dernière pique au gouvernement sortant de Petr Fiala.

Eduard Hulicius | Photo: Ministère des Affaires étrangères

Au final, vu de Prague jeudi soir, à l’image du vice-ministre sortant des Affaires étrangères Eduard Hulicius, membre d’un parti chrétien-démocrate qui siège désormais sur les bancs de l’opposition à la Chambre des députés, même ses adversaires ont été contraints d’admettre qu’Andrej Babiš, dans sa volonté de montrer patte blanche à Bruxelles, avait fait plutôt bonne figure :

« Je salue d’abord le fait qu’il s’agissait là déjà non pas de la première, mais de la deuxième visite du nouveau Premier ministre à Bruxelles depuis les élections. Cela démontre que l’orientation fondamentale qu’il entend donner à la République tchèque en tant que personnage clef sera liée à la capitale de notre Union européenne et de notre alliance. Je trouve cela positif. C’est une bonne chose qu’il soit allé se présenter et s’informer auprès de deux personnalités clés à Bruxelles en vue du sommet européen de la semaine prochaine. »

Le Conseil européen | Photo: Tauno Tõhk,  Europäischer Rat,  Flickr,  CC BY 2.0

Un Conseil européen, les 18 et 19 décembre, où la meilleure manière de continuer à défendre les intérêts de l’Europe et les moyens de renforcer la position de négociation de l’Ukraine, y compris pour ce qui est de ses efforts militaires et de défense, constitueront deux des principaux thèmes des discussions.

Et si, dès ce vendredi, le Premier ministre slovaque, Robert Fico, a fait savoir que son pays ne soutiendrait aucune décision visant à financer les dépenses militaires de l’Ukraine, Andrej Babiš s’est, lui, bien gardé de faire toute déclaration de ce type.

Affirmant ne pas encore disposer d’informations détaillées sur le sujet, et expliquant que le nouveau gouvernement se pencherait dessus lors de sa première réunion mardi prochain, tout juste s’est-il donc contenté d’expliquer que sa vision des choses était que « l’aide à l’Ukraine [devait] s’accompagner d’un plan clair pour parvenir à la paix et à un cessez-le-feu ».