À Fontainebleau, un Adam Ondra de nouveau au sommet de son art

'Adam Ondra: Pushing the Limit'
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Le meilleur grimpeur du monde, le Tchèque Adam Ondra, a, une fois encore, marqué l’histoire de son sport en réalisant récemment un 9a bloc à Fontainebleau. Explications.

Au CV impressionnant de l’athlète tchèque qui, rappelons-le, cumule plusieurs titres de champion du monde et peut se vanter d’avoir été le premier à ouvrir une voie de cotation 9c, soit le niveau maximal jamais réalisé en falaise, vient de s’ajouter un nouvel exploit. Cette fois en escalade de bloc, une pratique qui consiste à grimper des rochers de faible hauteur, sans être encordé. Lundi 10 février, à Fontainebleau, Adam Ondra a réalisé son premier 9a bloc, poétiquement nommé Soudain Seul. Rédacteur en chef du magazine spécialisé Grimper, Lucien Martinez était aux côtés du Tchèque lors de cette performance. Il a accepté de répondre à nos questions.

Pourriez-vous expliquer ce que représente un 9a bloc pour la discipline et pour Adam Ondra ?

« Un 9a bloc est le niveau actuel de difficulté maximum qu’il y a dans le monde en bloc. Cela fait référence au système de cotation de difficulté. Tous les blocs, toutes les voies, ont ce que l’on appelle des cotations, qui représentent la difficulté du passage*. Ces dernières années, une dizaine de grimpeurs ont réussi à atteindre ce niveau, sur la dizaine de blocs existant présentant cette difficulté.  Mais Adam Ondra n’en faisait toujours pas partie, car il s’était concentré sur les JO, il avait un peu délaissé le bloc naturel ces dernières années. Pour donner un exemple, Adam Ondra avait fait quasiment les premiers 8c+ bloc de l’histoire en 2011 et 2012, soit il y a une quinzaine d’année. Depuis, il n’avait jamais retenté de repousser ses limites en bloc naturel. Pour lui et pour la discipline, c’était quelque chose d’important de le voir revenir à ce niveau en bloc naturel. Il est au top en falaise, il est au top en compétition, mais là il avait laissé un peloton de tête s’échapper avec le 9a bloc. Il ne nous avait pas habitués à cela, normalement il est en tête partout. Donc pour lui, ça représente un retour fracassant sur la scène de haut niveau du bloc naturel, d’autant qu’il l’a fait en seulement 5 séances, ce qui représente l’ascension la plus rapide en 9a bloc. Il a remis les pendules à l’heure en quelque sorte. »

Comment lui est venue l’idée de réaliser ce projet en France, à Fontainebleau, sur Soudain Seul ?

« Adam Ondra nous avait expliqué l’année dernière, quand on était allé grimper avec lui, qu’il avait pour projet de grimper un 9a bloc cet hiver, que c’était l’un de ses objectifs. Il ne savait pas encore à ce moment-là lequel il allait essayer. Il ne savait pas encore s’il allait essayer Alphane en Suisse qui est un autre 9a bloc. Il avait aussi en tête Soudain Seul, mais ce n’était pas son premier choix. Et comme avec mon collègue Arthur, nous sommes de Fontainebleau, à ce moment-là, on avait essayé de le motiver pour qu’il vienne, en lui disant que ça allait lui convenir.  Je ne sais pas si ça a penché dans la balance, mais peu après, il nous a recontactés pour nous dire qu’il allait venir en janvier pour essayer ce 9a bloc. Voilà comment ça a commencé. Puis il est venu à Fontainebleau, il a essayé et il l’a fait. »

Jusqu’à présent, Adam Ondra avait quelque peu évité Fontainebleau, qui est pourtant une sorte de lieu de pèlerinage pour le bloc. Comment l’expliquez-vous ?

« Je sais pourquoi. Ce n’était vraiment pas du tout qu’il avait évité Fontainebleau. En fait, c’était plus sa trajectoire de vie, ses projets en falaise, en compétition, qui avaient fait qu’il n’avait pas eu l’occasion de revenir. Mais il n’a jamais eu l’intention d’éviter Fontainebleau, bien au contraire. Il avait fait un voyage à Fontainebleau qui avait duré quelques jours à peine, il y a un dizaine d’années. Il avait été hyper fort, il avait marqué les esprits et était tombé une première fois amoureux de Fontainebleau. Il avait dit qu’il reviendrait et n’était pas revenu, mais tout en ayant en tête qu’il adorait cet endroit. Et là, il s’est dit que c’était l’occasion ou jamais de revenir. Il se reconcentre à fond sur l’escalade en milieu naturel. Son projet n°1 en 2025 ce n’est pas la compétition, c’est l’escalade en milieu naturel. Ses pas l’ont alors ramené à Fontainebleau. Ce qu’on a su en passant un peu de temps avec lui et le voyant grimper à Fontainebleau, c’est qu’il est retombé amoureux de Bleau (le surnom de Fontainebleau chez les grimpeurs), et que cette fois, il reviendrait, et pas dans dix ans. »

Pour revenir sur son ascension, comment s’est-elle déroulée, et comment s’est-il préparé ?

« Il a fait une ascension très rapide de Big Island (l’autre nom de Soudain Seul), cinq séances comme on l’a dit. Cinq séances, ce n’est rien du tout, pour un bloc de ce niveau, c’est même incroyable. Certains pensent presque que s’il l’a fait en cinq séances, ça ne peut pas être du 9a. Mais c’est méconnaître Adam Ondra, car c’est un grimpeur très efficace. Il a eu la chance d’avoir une très bonne météo et de pouvoir capitaliser sur toutes les méthodes qui ont été trouvées par tous les grimpeurs auparavant. Soudain Seul est un bloc très compliqué, avec des méthodes pas évidentes à trouver, et il a pu bénéficier de toute cette boîte à outils, que j’ai pu lui partager en faisant des séances avec lui. Je connaissais déjà le bloc pour l’avoir déjà un peu essayé, j’avais des méthodes et connaissais les méthodes des autres, ce qui m’a permis d’un peu l’aiguiller. Ça lui a peut-être fait économiser un peu de temps. Il a également ajusté quelques mouvements. C’est vraiment un génie des méthodes, il est très intelligent et fort pour en trouver. Il n’a pas tout pris à tout le monde, il a également fait des ajustements pour que ce soit parfait pour lui.

Adam Ondra | Photo: Pavel Blažek,  ČRo

Ensuite, comment s’est-il préparé ? Il ne l’a pas fait en un seul voyage, ce sont cinq séances réparties sur trois petits séjours à Fontainebleau : une séance, trois séances, et encore une fois une séance. Entre temps, il est rentré chez lui pour s’entraîner dans le style du bloc. Adam Ondra adore s’entraîner chez lui dans les styles spécifiques de ses projets. Pour s’entraîner, je crois qu’il a fait de l’endurance de force, c’est-à-dire qu’il a fait des doublettes dans des blocs un peu longs, parce que Soudain Seul est un bloc long de 18 mouvements. C’est donc de l’endurance de force, ce n’est pas de la force pure. Les mouvements, un par un, ne sont pas si durs, mais l’empilement de tous les mouvements rend l’enchaînement très difficile. Il a donc réalisé des petites séries de doublette dans des blocs en 8b/8b+ pour se préparer. »

Est-ce qu’on peut dire qu’avec cette prouesse, Adam Ondra a tourné la page d’une année 2024 difficile ? Je pense notamment à la médaille olympique qui lui a échappée, ainsi qu’à son échec sur DNA, le deuxième 9c voie de la planète.

« Complètement. La médaille olympique lui est passée sous le nez après tant d’années de dévotion, de préparation à cette quête. Il n’était pas si loin, il est arrivé sixième, on aurait pu imaginer des scénarios où il aurait eu la médaille. A Tokyo, même chose, la médaille lui avait échappée. Rien que pour ça, l’année 2024 était dure. A cela s’ajoute qu’il avait commencé DNA en France, le 9c de Seb Bouin. Il commençait à n’être pas très loin de réussir en fin d’année, mais la voie s’est mise à mouiller alors qu’il avait des gros espoirs d’enchaînements. Mais l’échec le plus douloureux de 2024 est moins connu. Il a aussi essayé B.I.G, le troisième 9c voie du monde à Flatanger, en Norvège. Avant les JO, en mars, il y a passé pas mal de temps, il a été très proche de le réussir, mais il ne l’a pas fait. Ça a été très dur psychologiquement pour lui. En plus de cela, il a failli faire un autre 9a+ flash** avec nous, l’équipe de Grimper. Il est tombé au dernier mouvement alors qu’il tenait le bac final dans la main. Globalement, il a quasiment tout raté en 2024. Il faut cependant relativiser, ses ambitions étaient très élevées, vouloir faire deux 9c, les Jeux Olympiques et un 9a+ flash, c’est extrême. Mais il était assez proche de tout, et il a tout raté. C’était vraiment une année maudite pour lui. Pour 2025, il est reparti sur un nouvel élan avec ce 9a bloc. Il a également fait trois 8b+ bloc flash depuis le début de l’année, qui est le niveau maximum flash. Oui, 2024 est une année maudite, et oui, ça ne semble pas du tout repartir dans la même direction en 2025. »

2025 semble donc se placer sous le signe de la réussite pour Adam Ondra. Vous a-t-il confié des projets futurs qu’il envisagerait pour cette année ?

« Etonnamment, pas ce que je pensais. Je m’attendais à ce qu’il tente de réaliser, plusieurs années après avoir réussi son 9c voie, un 9c+ voie, c’est-à-dire un projet encore plus dur, et qu’il repousse encore les limites de l’escalade. Mais ce n’est pas son projet principal en 2025. Son projet principal, c’est de réussir les deux autres 9c, de régler le compte de B.I.G et de DNA. Je sais qu’il n’en a également pas fini avec le bloc. Il a essayé Imothep, qui est le projet suprême de Fontainebleau, et qui serait peut-être le premier 9a+ bloc de l’Histoire. Il a essayé, ça l’a motivé, il pourrait revenir cette hiver sachant que je ne pense cependant pas qu’il aspirerait à l’enchaîner à ce moment-là. Ce serait peut-être un gros projet pour lui l’hiver prochain. »

On a parlé du voyage d’Adam Ondra à Fontainebleau, en France. Mais il me semble que vous vous êtes également rendus quelques mois plus tôt sur sa terre natale, en Tchéquie, où il vous a fait découvrir l’endroit où il s’entraîne. Comment était ce voyage ?

« On est venu avec une bonne équipe de grimpeurs français très forts. Malheureusement, on n’a eu qu’une semaine, donc pour réaliser de grosses performances, ce n’est pas beaucoup. On a quand même essayé des choses difficiles, on a mis les doigts dans différentes voies. On a pu s’apercevoir à quel point Adam est passionné, à quel point il a ouvert une multitude de blocs et de voies à répéter sur les falaises à côté de chez lui. Pour n’importe quel grimpeur fort, il y en aurait déjà une vie pour répéter les voies d’Adam à Moravský kras. On a été agréablement surpris par la qualité du caillou dans la plupart des falaises. C’est du bon calcaire, très riche, avec beaucoup de lignes possibles, beaucoup de prises.  On comprend en voyant les falaises, en voyant la qualité du caillou, en voyant leurs formes, pourquoi il a pu trouver un tel terrain de jeu à cet endroit-là. Il n’aurait pas pu, sur la plupart des falaises calcaires du monde, ouvrir autant de voies et de blocs durs, parce que le caillou ne s’y serait pas prêté. Le caillou aurait peut-être été plus beau, plus tape-à-l’œil à d’autres endroits, mais pas aussi riche. C’est une falaise qui est très riche en possibilités. C’est quelque chose auquel on ne s’attendait pas et qu’on a pu découvrir en venant en République tchèque. On a eu une belle expérience. On a laissé quelques projets, et on aimerait y revenir. Je ne sais pas quand mais on doit compléter ces projets. »

*Plus le numéro d’une voie est élevé, plus celle-ci est difficile. A ces numéros s’adjoignent des lettres, a, b, c, qui en précisent la difficulté et des symboles + ou -, qui affinent encore la cotation de la voie.

**Un flash consiste à réussir une ascension à la première tentative, après avoir obtenu des informations sur la voie.