À Prague, une grande exposition sur les artistes femmes, les oubliées de l’Histoire

'Femmes, maîtres, artistes 1300-1900'

C’est une belle surprise que la Galerie nationale a réservée au public cette année : ouverte jusqu’au 2 novembre au Manège Wallenstein, l’exposition intitulée « Ženy, mistryně, umělkyně » (Femmes, maîtres, artistes) présente, pour la première fois en Tchéquie, les artistes femmes depuis le Moyen Âge jusqu’à la fin du XIXe siècle. En révélant les parcours de vie des artistes jusqu’à présent invisibles et en replaçant leurs œuvres étonnantes dans le contexte de l’époque, l’exposition est, depuis son inauguration à la fin du mois de mai, un gros succès public et critique.

Olga Kotková | Photo: Galerie nationale de Prague

« Mon bureau est situé dans le palais Šternberk qui se trouve au Château de Prague tout comme l’est le palais Schwarzenberg. Tous les jours, je passe à côté des panneaux publicitaires pour les expositions permanentes installées dans les deux palais et qui sont consacrés aux ‘Maîtres anciens’- comprenez des hommes. Et tous les jours, je me dis : et qu’en est-il des femmes comme maîtres anciens ? »

C’est ainsi que la commissaire Olga Kotková, spécialiste de l’art ancien allemand, autrichien et néerlandais à la Galerie nationale, a expliqué aux médias la genèse de cette exposition ambitieuse, la première du genre jamais organisée en Tchéquie : elle présente près de 150 peintures, dessins, gravures et œuvres d’art appliqué, prêtées par des institutions et collectionneurs privés européens, parmi lesquels le Musée national de Poznań, la Galerie nationale de Bologne, les Collections nationales de Dresde et la Pinacothèque de Berlin, sans oublier des musées et galeries tchèques.

Photo: Galerie nationale de Prague

Divisée, géographiquement et historiquement, en cinq parties distinguées par des couleurs différentes, l’exposition invite à découvrir l’univers de femmes pour la plupart méconnues de l’histoire de l’art qui ont vécu et travaillé, précisément entre 1300 et 1900, en Europe centrale, aux Pays-Bas et en Italie. Certaines se consacraient à la création artistique dans le milieu monastique ou dans des ateliers d’art graphique, d’autres étaient portraitistes ou paysagistes ayant parfois fondé leurs propres écoles et ateliers, puisque l’enseignement artistique leur était inaccessible.

L’antependium de Cheb  (à droite),  1300 | Photo: Galerie nationale de Prague

« La date de 1300 n’a pas été choisie au hasard. Elle correspond à la création de l’objet le plus ancien de l’exposition : l’antependium de Cheb. Un antependium est un devant d’autel dans une église. C’est un élément décoratif, dans ce cas, une broderie de perles en verre fabriquée par les sœurs clarisses du monastère de Cheb, en Bohême occidentale. »

Comme l’explique encore Olga Kotková, une autre broderie intéressante date du XVIIIe siècle. Cette œuvre collective a été créée par les sœurs religieuses de Vienne et l’impératrice Marie-Thérèse, pour laquelle la broderie était un passe-temps favori.

Barbara Krafft Steiner,  'Franz de Paula,  comte Hartig,  et son épouse Eleonora représentée en Charité romaine',  1797 | Photo: Galerie nationale de Prague

La commissaire nous décrit deux peintures emblématiques de l’exposition : la première a été créée en 1797 par Barbara Krafft, originaire de la ville tchèque de Jihlava et auteure notamment du plus célèbre des portraits posthumes de W. A. Mozart, portant une veste rouge :

« Barbara Krafft a vécu un certain temps à Prague et a fait des portraits pour l’Université Charles. Nous exposons une œuvre assez particulière de cette artiste : on y voit le comte Hartig mourant et sa femme qui se penche sur lui, en dévoilant sa poitrine. Elle lui propose son sein, pour le nourrir, car le comte, visiblement, était incapable de manger. »

« Un autre tableau remarquable que nous exposons provient du Musée national de Poznań. Il s’appelle ‘Partie d’échecs’ et son auteure, la peintre italienne Sofonisba Anguissola, nous y montre ses trois jeunes sœurs jouant aux échecs dans une ambiance joyeuse, ainsi que leur gouvernante. Là encore, c’est un sujet inhabituel. Alors pourquoi les échecs ?  Parce que c’était un jeu réservé aux hommes. Comme si la peintre voulait montrer que même les jeunes filles étaient suffisamment douées pour pouvoir le pratiquer. »

Sofonisba Anguissola,  'Jeu d'échecs',  1555 | Photo: Galerie nationale de Prague

À travers les parcours de vie, les désirs et ambitions de plusieurs artistes exceptionnelles, l’exposition au Manège Wallenstein met en lumière les obstacles auxquels ces femmes talentueuses ont été confrontées dans leurs époques respectives. Parmi ces artistes qui ont influencé leurs contemporains et les générations suivantes figure par exemple Lavinia Fontana, peintre de la Renaissance originaire de Bologne, formée par son père et mère de treize enfants : auteure de portraits et peintures religieuses appréciés jusqu’à la cour papale, elle était la première femme à ouvrir un atelier artistique professionnel en Europe occidentale.

Photo: Galerie nationale de Prague

L’exposition présente également sa contemporaine Artemisia Gentileschi, violée à 17 ans par son professeur : victime d’un procès qui a secoué le monde de la création à l’époque, la peintre a surmonté ce traumatisme grâce à la peinture. À Prague, on peut également admirer les œuvres d’artistes fascinées par les sciences naturelles, à savoir de la Néerlandaise Rachel Ruysch, spécialiste des natures mortes, et de l’Allemande Maria Sibylla Merian, grande aventurière, pionnière de l’entomologie et de l’illustration scientifique qui a voyagé, en 1699, en tant que première Européenne, au Surinam, pour étudier des insectes tropicaux.

Rachel Ruysch,  'Feston aux fruits et aux fleurs',  1682 | Photo: Galerie nationale de Prague
Josefina Mařáková,  'Autoportrait avec son père',  1896 | Photo: Galerie nationale de Prague

Evidemment, les Tchèques ne sont pas oubliées : l’exposition rend hommage notamment à deux filles de peintres célèbres, à Amálie Mánesová qui a fondé en 1853 à Prague, une école artistique privée destinée aux femmes, ainsi qu’à Josefina (Pepa) Mařáková, formée, elle, de manière non officielle aux Beaux-Arts de Prague, où les artistes femmes n’ont pu étudier qu’après la fondation de la Tchécoslovaquie indépendante en 1918.

Leurs parcours sont à découvrir dans le catalogue de l’exposition, riche de documents, textes et reproductions. Il est publié en tchèque et en anglais.

Jenny Salm | Photo: Galerie nationale de Prague
Auteurs: Magdalena Hrozínková , Zuzana Filípková , Michaela Vetešková
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