« Pařížanky », ces artistes tchèques célébrées en leur temps à Paris et oubliées de nos jours
« Les Parisiennes » (Pařížanky) est le titre d’une exposition inédite qui est à voir jusqu’au 28 septembre à la Galerie d’art de Bohême du Nord à Litoměřice. Elle présente la création de vingt-cinq femmes artistes tchèques qui, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la chute du régime communiste en 1989, ont séjourné, étudié, travaillé et exposé à Paris. (Re)mettant en lumière des peintres et sculptrices aux destins très variés, pour la plupart oubliées ou méconnues aujourd’hui alors qu’elles avaient conquis le monde artistique parisien à leur époque, cette exposition est une découverte à la fois pour le grand public et les experts en art.
« En Tchéquie, nous accordons toujours trop peu d’attention à l’art féminin », répond Dana Veselská, directrice de la galerie de Litoměřice, à la question de savoir pourquoi avoir cette exposition, dont elle est la commissaire, a été conçue et mise sur pied. « L’art au féminin a pourtant toujours existé », rappelle-t-elle en évoquant une autre exposition parallèle consacrée, elle, aux femmes artistes européennes depuis le Moyen Âge jusqu’à la fin du XIXe siècle, qui, jusqu’à début novembre encore, est à voir au Manège Wallenstein à Prague.
Pour sa part, la Galerie d’art de Bohême du Nord propose un focus sur l’art féminin spécifiquement tchèque, plus récent et lié à la scène artistique parisienne. Pourquoi donc « Pařížanky » - « Les Parisiennes » ? Dana Veselská :
« Nous présentons des artistes qui ont reçu une excellente formation, dont les œuvres ont été appréciées et récompensées à leur époque. Malgré cette reconnaissance, la plupart d’entre elles sont tombées dans l’oubli. Dans cette exposition, nous nous concentrons donc sur les femmes qui non seulement ont été attirées par Paris mais aussi, pour certaines, ont été formées dans les écoles artistiques parisiennes. Nous aurions tout aussi bien pu présenter les femmes peintres influencées par les milieux artistiques de Munich ou de Vienne, mais si nous avons choisi de nous concentrer sur Paris, c’est aussi, bien évidemment, parce que c’est un sujet attrayant pour le public. »
Même si l’exposition révèle donc des artistes méconnues ou oubliées, quelques grands noms qui symbolisent à eux seuls les liens qui se sont tissés au fil des décennies entre les milieux artistiques tchèque et français, y apparaissent néanmoins, comme celui notamment de Zdenka Braunerová, amie d’Odilon Redon, d’Auguste Rodin ou de Paul Claudel :
« Un rapport profond liait Zdenka Braunerová à la France, à la fois sur le plan personnel mais aussi familial, car sa sœur était mariée à un Français (l’écrivain Elémir Bourges, ndlr). À Paris, Zdenka Braunerová a joué le rôle d’intermédiaire pour de nombreuses femmes artistes qui arrivaient de Bohême. Elle les aidait à régler les formalités, à trouver un logement, mettait en relation les Tchèques et les Français, de manière à créer ce que l’on pourrait appeler une colonie tchèque à Paris qui était ouverte à tous les nouveaux arrivants, hommes comme femmes. Zdenka Braunerová, qui a donc joué un rôle clé à cette époque pour les Tchèques à Paris, ne pouvait pas manquer dans notre exposition. Nous montrons sa grande toile réalisée à Samois, un endroit qui a beaucoup influencé Braunerová car c’est là qu’a vécu sa sœur avec son mari et que s’est formée une communauté artistique. Nous exposons également ses dessins et peintures réalisés dans la Somme, en Picardie, une région qui lui était chère également. Elle y peignait notamment des moulins à vent. »
L’exposition révèle une authentique communauté d’artistes tchèques qu’un fort lien d’amitié unissait. Toutes partageant un même intérêt profond pour la France et sa culture, elles s’entraidaient, se soutenaient et s’inspiraient mutuellement.
Zdenka Braunerová, la pionnière
C’est ainsi qu’est exposé le portrait de Zdenka Braunerová réalisé par son amie Helena Emingerová, grande portraitiste de la fin du XIXe siècle complètement oubliée de nos jours. Le tableau date de 1891, année où l’artiste, alors âgée de 33 ans, a séjourné en France pour la première fois. En difficultés financières après la mort de son père, un juriste pragois, Helena Emingerová avait dû économiser pendant près de dix ans avant de pouvoir enfin rejoindre son amie Zdenka à Paris. Ses efforts n’ont pas été vains : elle a ensuite gagné sa vie en tant que portraitiste de familles nobles en France, mais également en Italie, en Allemagne, en Pologne ou en Russie.
Deux autres femmes artistes tchèques ont séjourné ensemble à Paris à la veille de la Première Guerre mondiale. Bien que leur séjour n’ait finalement été que de très courte durée, celui-ci les a influencées pour le restant de leur vie. Il s’agissait d’abord de Marie Fischerová-Kvěchová qui, à son retour en Tchécoslovaquie, s’est mariée à un médecin, a fondé une famille et a vécu jusqu’à sa mort en 1984 à Černošice, village des environs de Prague. Si elle est connue du grand public pour ses merveilleuses illustrations de livres pour enfants et ses dessins se rapportant à l’univers enfantin, l’exposition, elle, révèle le côté inconnu de sa création : ses peintures à l’huile de paysages marins français, le portrait d’une jeune femme métisse, ou encore ses nombreuses esquisses réalisées à Paris, dont le dessin de la talentueuse paysagiste Božena Vohánková, malade et alitée.
Les deux femmes, que onze ans séparaient, s’étaient liées d’amitié à l’École des arts appliqués de Prague, où Božena Vohánková était entrée à l’âge relativement avancé de 26 ans. Les deux amies sont parties en 1913 à Paris, où elles se sont inscrites à l’Académie Colarossi. Même si Božena Vohánková, qui en Bohême avait suivi des cours privés chez un paysagiste renommé, est tombée malade et a dû rentrer prématurément, son voyage en France a considérablement influencé son expression picturale en la modernisant tant dans la forme que dans l’usage des couleurs. Toutefois, de retour en Bohême, Božena Vohánková a été sollicitée surtout pour des motifs paysagers classiques et, jusqu’à sa mort à Mladá Boleslav en 1957, il lui a fallu se contenter de gagner sa vie en réalisant des tableaux répétitifs de différents endroits de la ville.
L’Académie Colarossi n’a pas été le seul établissement à accueillir, au début du XXe siècle, les femmes artistes tchèques. Certaines d’entre-elles ont fréquenté l’Académie de la Grande Chaumière et d’autres écoles privées, comme l’explique encore Dana Veselská :
« Si Paris a attiré autant de femmes artistes, c’est parce qu’elles ne pouvaient pas étudier à l’Académie des beaux-arts de Prague. Et pour cause : jusqu’en 1919, celle-ci est restée réservée aux hommes. Alors qu’en France, qui était beaucoup plus libérale à l’époque, elles pouvaient s’inscrire dans des académies privées. Certes, il y avait des classes séparées pour les hommes et pour les femmes, mais peu importe, on y dessinait par exemple des nus, d’après un modèle vivant. Dans la monarchie austro-hongroise, cela était tout bonnement impossible. C’est cette liberté d’esprit qui a attiré les artistes tchèques, de même que l’expressionnisme, le fauvisme et tous ces nouveaux styles qui s’y sont développés avant la Première Guerre mondiale. »
Née en 1880 à Jindřichův Hradec, en Bohême du Sud, et morte en 1951 dans une maison de retraite à Litoměřice, en Bohême du Nord, après avoir passé les dix dernières années de vie dans le dénuement, Marie Galimberti-Provázková (connue également sous le nom de son père von Lanow), a été, selon Dana Veselská, une des femmes peintres tchèques les plus progressistes de son époque. Fille d’un colonel de l’armée autrichienne, elle a d’abord été formée dans des écoles artistiques de Vienne et de Munich. Avec son mari, le peintre fauviste italo-hongrois Sándor Galimberti, elle est partie vivre en 1907 à Paris, où elle a étudié au sein de plusieurs académies privées et fréquenté l’avant-garde parisienne.
« Nous exposons sa toile ‘Nature morte avec poissons’ [Zátiší s rybami] de 1910. C’est une peinture très moderniste, expressionniste, tout à fait comparable aux travaux de ses contemporains masculins tchèques qui étaient alors réunis au sein du groupe Osma. Après son retour au pays, en 1917, Marie Galimberti a divorcé et ne s’est plus remariée. Même si, dans les années 1930, elle a réalisé des portraits et natures mortes intéressantes, son œuvre a rencontré peu d’intérêt en Tchécoslovaquie. Nous voulions lui rendre hommage d’une part parce que c’est une grande peintre de la période cubiste, comme on peut le voir dans ses œuvres réalisées en France, mais aussi parce que la triste fin de sa vie est liée à notre ville de Litoměřice. »
Hana Hladíková, la seule Tchèque à exposer à la galerie Berthe Weill
« Hana Hladíková (Bernkopfová) est une autre révélation de notre exposition. On savait qu’elle existait, mais personne ne connaissait rien de son œuvre », raconte Dana Veselská devant un remarquable paysage marin de Belle-Île-en-Mer, datant de 1927, une des rares peintures de Hana Hladíková dont l’équipe de la galerie a trouvé trace dans les collections privées tchèques. Elle poursuit :
« Depuis la Deuxième Guerre mondiale, l’œuvre de Hana Hladiková n’a encore jamais été montrée en Tchéquie, du fait qu’elle était inaccessible. Formée à Prague et à Munich, Hana était l’amie de l’artiste Vera Jičínská également présente dans cette exposition. Toutes les deux sont parties à Paris en 1923. Quatre ans plus tard, Hana Hladiková a donc effectué un intéressant voyage à Belle-Île-en-Mer, en Bretagne, dont nous avons ici trois tableaux. Mais le plus étonnant chez elle est qu’en 1934, une exposition exclusivement consacrée à son œuvre s’est tenue à la galerie Berthe Weill, une des galeries les plus importantes pour les membres de l’École de Paris. Nous admirons les Tchèques Jiří (Georges) Kars et Otakar Kubín pour la même raison, puisque eux aussi ont été exposés, en revanche personne ne sait que la galerie a accueilli également une magnifique collection de peintures, dessins et aquarelles de leur compatriote féminine. Hana est en fait la seule femme tchèque dont le travail a été présenté dans cette célèbre galerie durant les trente années de son existence. Contrairement à d’autres artistes tchèques, elle n’est pas revenue en Tchécoslovaquie avant la Seconde Guerre mondiale. Mariée à Paris à un diplomate tchèque, elle s’est exilée avec lui en Grande-Bretagne. Le couple a encore séjourné quelque temps à Paris, où Hana a conservé son atelier jusqu’en 1972 avant de décéder, quelques années après, aux États-Unis. »
La peintre Věra Jičínská déjà citée a séjourné de longues années en France et y a noué de profondes relations d’amitié y compris avec la sculptrice tchèque Marta Jirasková avec laquelle elle partageait son atelier. À Litoměřice, nous pouvons voir, une fois de plus, des œuvres croisées : un très beau portrait de Marta réalisé par Věra et, inversement, une sculpture de femme de Marta inspirée de son amie Věra.
Tout comme Hana Hladíková, une autre artiste a eu l’opportunité de vivre et de créer en France grâce à son mariage, à savoir la paysagiste Božena Jelínková Jirásková, fille du célèbre écrivain Alois Jirásek, mariée au diplomate et traducteur Hanuš Jelínek. Sa rencontre avec Otakar Kubín (Othon Coubine), peintre paysagiste tchèque installé en France, a considérablement influencé son style pictural, et ses voyages en Provence et sur la Côte d’Azur ont donné lieu à des peintures exceptionnelles, également très peu connues aujourd’hui.
Il en est de même pour l’artiste Julie Winterová Mezerová, originaire de la petite ville d’Úpice, au pied des Monts des Géants, où elle possède son musée et où elle est morte en 1980. Si elle y est connue pour ses tableaux idylliques de la nature, des plantes et des champignons que l’on trouve encore dans les salons des familles d’Úpice, en France, où elle a séjourné à plusieurs reprises dans les années 1920 et 1930, elle est connue notamment pour ses représentations de la côte atlantique.
Julie Winterová Mezerová a exposé dans les salons parisiens, ainsi que dans le cadre d’expositions individuelles. Elle était d’ailleurs la seule femme à représenter son pays au Musée des écoles étrangères contemporaines au Jeu de Paume à Paris en 1935, et l’une des trois femmes artistes à participer à l’Exposition des arts de la Tchécoslovaquie au Brooklyn Museum de New York, la même année.
Un autre nom à retenir est celui de Sláva Tonderová - Zátková, fille du célèbre fabricant de pâtes tchèque Vlastimil Zatka, formée à Prague par le peintre Antonin Slavíček, puis à Munich. Inspirée par ses voyages dans le sud de la France, en Corse, en Italie et sur la côte adriatique, elle a exposé à Paris comme à Prague, avant que sa vie et sa carrière ne soient bouleversées par les régimes nazi puis communiste. Mère d’un pilote de la RAF britannique, l’artiste a été emprisonnée par les Allemands pendant la guerre. Après celle-ci, sa famille a subi les persécutions du régime communiste qui ont coûté la vie à un de ses fils.
La galerie de Litoměřice rend hommage également aux femmes artistes tchèques d’origine juive, notamment à une jeune peintre sourde-muette Edita Hirschová, rattrapée par la Deuxième Guerre mondiale à Paris et morte en 1942 à Auschwitz. D’autres artistes, comme Hella Guth ou Terry Haas ont survécu à la guerre et ont pu poursuivre leur travail en France ou dans d’autres pays. Les visiteurs de l’exposition « Pařížanky » peuvent admirer également quelques-unes des œuvres de la célèbre peintre Toyen, icône du surréalisme, ou encore la création d’Adriena Šimotová, la première femme artiste tchèque décorée, en 1991, de l’Ordre de Chevalier des Arts et des Lettres.
La surprenante Zdenka Datheil
Dana Veselská nous présente enfin la dernière et peut-être la plus grande surprise de cette exposition :
« J’ai découvert cette artiste remarquable, Zdenka Datheil (Arnoštová) tout à fait par hasard, sur un marché d’art. Elle était inconnue ici et nous avons réussi à reconstituer son parcours. Née dans une famille juive aisée de Prague, elle a étudié à Vienne et à Berlin et a ensuite travaillé comme scénographe et costumière dans de nombreux théâtres en Tchéquie et en Slovaquie. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, Zdenka s’est mariée à un ressortissant de la Yougoslavie, ce qui lui a sauvé la vie. Elle a passé la guerre dans les Balkans, et à son retour à Prague, elle s’est rendu compte qu’elle était la seule de sa famille à avoir survécu à l’Holocauste. En 1947, elle s’est installée en France avant, dix ans plus tard, d’épouser en seconde noces le poète français Raymond Datheil. Artiste renommée en France, Zdenka Datheil a exposé dans les années 1960 à Prague. Son tableau que nous exposons a probablement été acheté à cette époque par l’actrice Adina Mandlová puis, après la mort de celle-ci, a été revendu aux enchères. Je croyais que c’était le dernier tableau de l’artiste qui existait en Tchéquie, mais après la diffusion d’un reportage sur notre exposition par la Télévision tchèque, le propriétaire d’une autre œuvre de Zdenka Datheil m’a contactée. Nous ne pouvions alors plus exposer cette deuxième peinture, mais elle figure dans le catalogue. »
Ce catalogue, disponible à la galerie de Litoměřice, présente en détail les destins et les parcours des vingt-cinq artistes révélées par l’exposition « Pařížanky ». Celle-ci est ouverte tous les jours de 10h à 18h, jusqu’au 28 septembre, avec des visites commentées prévues les 12 et 29 septembre.







