Alcoolisme : 75 ans depuis le premier centre de dégrisement médicalisé
En mai 1951, Prague a vu naître une institution unique pour l’époque, vouée à devenir un modèle du genre : la première « záchytka », ou station de dégrisement médicalisée. Créée par le psychiatre tchèque Jaroslav Skála, cette structure avait pour but d’accueillir les personnes sous l’emprise de l’alcool afin qu’elles puissent retrouver leurs esprits dans un environnement médical sécurisé. 75 ans plus tard, cette expérience pragoise reste considérée comme une innovation majeure dans l’histoire de la prise en charge des addictions.
Jaroslav Skála, spécialiste du traitement des dépendances, estime alors qu’il faut proposer une solution médicale au problème qui, jusque-là, n’était traité que sous l’angle de la répression. Son idée : créer un lieu où les alcooliques pourraient être surveillés par du personnel soignant avant, éventuellement, d’être orientés vers une prise en charge thérapeutique.
L’originalité du modèle pragois réside donc dans son caractère médical et préventif. Loin des cellules de dégrisement de la police, la « záchytka » dépend du système de santé. Une approche totalement novatrice pour l’époque. Petr Popov est le successeur de Jaroslav Skála dans le domaine de l’addictologie : le médecin rappelle que la station pragoise était une « rareté au niveau mondial » précisément parce qu’elle associait sécurité publique et soins médicaux.
« Le centre a été créé en réaction au fait qu’il n’existait pas d’établissement adapté pour les personnes souffrant de problèmes d’alcoolisme, ayant des conflits familiaux ou des ennuis judiciaires. Ces gens avaient besoin d’être soignés. C’est donc pour eux que le docteur Skála a créé ce centre d’accueil. Il s’agissait d’une conception rare dans le monde, car dans aucun pays il n’existait d’établissement dont la vocation était d’abord sanitaire et préventive. Partout ailleurs, il s’agissait plutôt d’établissements de type répressif. »
La station ouvre officiellement le 15 mai 1951 dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique d’Apolinář, à Prague. Le premier patient admis aurait été un soldat soviétique retrouvé en état d’ébriété quelques jours après l’ouverture. Initialement prévue comme une expérience temporaire de trois mois, la structure fait rapidement preuve de son utilité.
Le fonctionnement de l’établissement repose également sur la pédagogie et la transmission : à l’hôpital Apolinář, certains patients participent à l’encadrement des nouveaux arrivants. Jaroslav Skála estime que cette confrontation directe avec les conséquences de l’addiction peut avoir des vertus thérapeutiques. Si le principe répressif n’est pas de mise, le séjour n’est pas une promenade de santé pour autant : une discipline stricte rythme les journées, avec réveils matinaux, exercices physiques, douches froides et règles de vie rigoureuses pour remettre les patients « dans les rails ».
Au fil des décennies, le modèle se diffuse largement en Tchécoslovaquie – et même à l’étranger. Certaines villes, notamment aux Etats-Unis, se réclament explicitement du modèle pragois : ainsi, la station de Saint Louis dans le Missouri mentionne la « záchytka » dans ses documents fondateurs.
Après la chute du régime communiste en 1989, le nombre de ces établissements qui a atteint jusqu’à une soixantaine au plus fort de leur existence, a progressivement décru. Difficiles à financer, plusieurs de ces structures ont fermé leurs portes. Toutefois, il existe aujourd’hui encore en Tchéquie plus d’une dizaine de stations de dégrisement médicalisées, même si leur fonctionnement a évolué. Les séjours sont désormais payants et les coûts peuvent s’avérer élevés quand la surveillance médicale nécessite une prise en charge importante. Ces dernières années, le nombre de patients est passé de 30 487 en 2010 à 17 841 en 2020. 80 % d’entre eux sont des hommes.
Avec environ 13 à 14 litres d’alcool pur par habitant et par an, la consommation d’alcool en Tchéquie compte parmi les plus élevées d’Europe. On estime que 15 à 20 % des adultes ont une consommation à risque ou nocive, soit environ 1,3 million de personnes, et que l’alcool est associé à entre 6 000 et 7 000 décès tous les ans. Ces chiffres s’accompagnent de coûts économiques importants et d’un impact sanitaire majeur. Or nombre de spécialistes des questions d’addiction pointent du doigt un problème structurel, inhérent à la société tchèque : l’alcool est fortement normalisé dans la culture, ce qui rend la prévention bien plus difficile.






