Antoine Marès : « 1989 était la concrétisation de quelque chose que l’on attendait depuis très longtemps » (2e partie)

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Deuxième partie de l’entretien réalisé avec l’historien Antoine Marès qui revient sur la révolution de velours et les évènements de 1989 en Tchécoslovaquie.

Vous n’étiez pas à Prague mais à Paris pendant les premiers évènements de novembre 1989. Comment ces évènements ont-ils été perçus en France et notamment dans le monde universitaire ?

« Ces évènements ont été, pour ceux qui les ont vécus, même à distance, quelque chose d’absolument formidable. C’était la concrétisation de quelque chose que l’on attendait depuis très longtemps. Et on ne comprenait pas, en particulier les spécialistes du monde tchèque, que cette société qui avait été nourrie des idéaux masarykiens, ne réagisse pas plus fortement au pouvoir.

Je suis arrivé à Prague au début du mois de janvier. Je vous raconterai deux anecdotes qui me paraissent tout à fait significatives. J’avais rendez-vous avec un caricaturiste, qui est toujours actif, Jiranek. Nous nous sommes rencontrés dans un des grands cafés de Prague, et il m’a dessiné sur la nappe un dessin que l’on aurait pu intituler ‘avant et après’. Avant, on voit un petit personnage tout courbé, triste, et après, un personnage tout droit, fier de lui. Et ça, c’était quelque chose de très palpable.

Deuxième anecdote, la première chose que je fais quand j’arrive, je descends de l’avion, je vais au centre de Prague et je m’approche de Můstek. Et là j’entends une espèce de bruit, assez confus. Je m’approche et je vois une foule – 200 personnes à peu près – qui riait. Je m’approche pour voir ce dont il s’agissait et il s’agissait de la projection de documentaire ou plutôt de prestations filmées de Miloš Jakeš, le dernier premier secrétaire du parti communiste de la période d’avant novembre-décembre 1989. Et cette foule se défoulait devant ces prestations ridicules – parce que c’était un personnage ridicule qui ne savait pas s’exprimer. Et cette foule était là en permanence. Je suis resté une heure ; c’était des gens qui passaient, mais qui s’arrêtaient, un quart d’heure, vingt minutes, et qui se défoulaient. Cette société avait besoin véritablement de se défouler et de ce point de vue-là, ces évènements ont été quelque chose de formidable.

Simplement, ça ne suffit pas. Cette euphorie ne permet pas de reconstruire une société, et c’est à partir du moment où il a fallu choisir, prendre des options fondamentales pour la reconstruction de cette société, que c’est devenu plus difficile. Et les dissidents, qui avaient contribué à la chute de cette société, ne se sont pas trouvés pour la plupart armés des instruments qui leur permettaient de changer cette société. Et on a vu réapparaitre des techniciens, souvent des gens qui avaient été dans le parti communiste, et c’est tout le problème de la relève qui s’est posé. Et je crois, par conséquent, que c’est aussi tout le problème de la gestion du passé qui s’est posé et qui continue de se poser. »

Prague,  le 20 novembre 1989

Qui avait mis ces vidéos sur la place Venceslas, à votre avis ?

« C’était le forum civique, c’était les locaux du forum civique qui étaient installés à cet endroit. On connaissait déjà, et j’avais déjà entendu des cassettes qui circulaient un peu partout en Bohême de ces discours ridicules, avec un personnage qui ne terminait jamais ses phrases. C’était vraiment très cocasse. Et que l’on ait placé un personnage aussi médiocre à la tête du parti communiste était au fond l’illustration d’une décadence. »

Vous venez de publier un livre intitulé « La Tchécoslovaquie sismographe de l’Europe au XXe siècle ». En quoi 1989 en Tchécoslovaquie a joué ce rôle de sismographe ?

« Ce rôle de sismographe de l’Europe, la Tchécoslovaquie l’a occupé depuis le XVIIe siècle, en 1618 et le début de la Guerre de trente ans, jusqu’en 1988-1989.

En 1989, il se trouve que la Tchéquie est à nouveau un sismographe de l’Europe même un peu en retard. Cela étant, la Tchécoslovaquie a été précédée bien sûr par la Pologne tout d’abord en pleine ébullition depuis les années 1970, puis ensuite par la Hongrie, et par la République démocratique allemande à laquelle on peut comparer la Tchécoslovaquie, puisqu’il n’y a pas eu de phénomène de table ronde pour sortir du régime, c’est-à-dire un accord entre les communistes et leur opposition, mais véritablement une mobilisation générale de la population qui, par ses manifestations de masse, a fait tomber le pouvoir communiste comme un château de cartes. Et là, c’est un autre problème historique, qui n’est pas résolu. On n’a pas encore assez travaillé sur l’état de la société, et sur l’état du parti communiste dans les années 1980. Ce sont des analyses qui restent à faire pour mieux comprendre à la fois les continuités et les discontinuités autour de cette date de 1989. »

Le titre « La Tchécoslovaquie, sismographe de l’Europe » m’a évoqué, à tort ou à raison, la citation de Bismarck, « qui domine la Bohême, domine l’Europe ». Est-ce que cette idée de sismographe de l’Europe peut fonctionner aujourd’hui, au XXIe siècle, alors que la République tchèque a été récemment le terrain d’enjeux militaires et stratégiques entre les Etats-Unis et la Russie ?

« Je ne suis pas géopoliticien mais historien. Effectivement, vous avez cité ce mot de Bismarck, on pourrait ajouter celui de Paul Valéry qui, en 1938 – et j’aime beaucoup cette citation – dit que la Tchécoslovaquie est la clé de voute de l’Europe. C’est aussi une très belle image. Et si l’on remonte dans des périodes plus anciennes, on voit que dans les allégories de l’Europe, la Bohême est toujours située au cœur du continent européen, c’est le cœur physique du continent.

Je pense que l’orientation transatlantique de la Tchécoslovaquie, puis de l’espace tchéco-slovaque, la République tchèque et la République slovaque, est lié plus directement aux traumatismes que cet espace a subis. J’y vois beaucoup plus le résultat d’une expérience historique, le résultat de Munich, le résultat de six ans d’occupation par les troupes allemandes, le résultat de 1968 aussi. Et l’Europe ne proposait pas d’alternative de sécurité forte. Ce sont les Etats-Unis qui le proposent, c’est l’OTAN, et l’OTAN, ce sont les Etats-Unis. Je ne sais pas si les centres européens en général ont bien compris que c’est quand même en Europe qu’ils sont. Et même si on ne peut pas opposer l’Europe et les Etats-Unis sur le plan de la sécurité, j’espère que l’Europe jouera un rôle en terme de sécurité plus fort qu’elle ne joue et proposera des alternatives de protection qui font que les centres européens qui viennent de rejoindre l’Union européenne en 2004 et 2007 se sentent définitivement protégés des menaces qui les ont touchées au cours du XXe siècle. »


Antoine Marès : « On est revenu à un système où il y a une divisionentre la société et le corps politique » (1ère partie)

Antoine Marès est historien, spécialiste de l'Europe centrale et particulièrement des pays tchèques. Titulaire de la chaire d'histoire contemporaine de l'Europe centrale à l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne, il est également docteur Honoris Causa de l'Université Charles de Prague. Il analyse les évènements de 1989 en Tchécoslovaquie et l'évolution de la société ces vingt dernières années. En savoir plus