Aux sources de l'amour en Occident grâce aux traductions en tchèque de poèmes occitans

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En France, on déplore fréquemment la perte d'intérêt des jeunes générations pour les dialectes, ou alors l'impossibilité de les transmettre et de les faire vivre du fait de l'uniformisation de la langue. A côté de cela, la République tchèque, pour laquelle on chercherait en vain des atomes crochus directs avec, disons, à tout hasard, la langue occitane, et on ne leur en voudrait pas après tout de ne pas s'y intéresser plus que cela, ou en tout cas, pas plus que pour acheter un savon de Marseille dans le magasin de cosmétique méridionale qui fait la part belle à cette inspiration provençale. Eh bien, je vous le donne dans le mille, il existe une personne en République tchèque qui s'y intéresse avec passion, tellement qu'il a récemment publié un petit recueil de poèmes d'amour occitans des XVIe et XVIIe siècles. Rencontre avec Josef Prokop, traducteur du recueil paru sous le titre de « Tu as tout détruit, détruis mon coeur ».

Pour celui qui se pose la question de savoir en quoi la poésie occitane peut bien intéresser des lecteurs tchèques, l'amoureux des lettres pourra répondre par une juste pirouette : et pourquoi pas ? Le désespéré face au monde de l'édition actuel vous dira : heureusement que c'est encore possible... et ainsi de suite. Ou alors comme Josef Prokop qui dans son introduction explique qu'il n'est guère besoin de savoir grand'chose sur la littérature occitane pour se plonger dans ces poèmes : tout simplement, parce que depuis le XIe siècle, nous vivons l'amour de la même façon en Europe, et que ces vers chantant l'amour auraient très bien pu être rédigés hier. Amour toujours, donc, et pourquoi pas en occitan, et pourquoi pas en tchèque traduit de l'occitan ? Plus prosaïquement donc, les deux recueils de poésies parus à ce jour en tchèque, le premier étant une anthologie de la poésie des troubadours, le deuxième rassemblant des oeuvres choisies de poètes de la Renaissance tardive, invitent donc à plonger aux racines mêmes des relations amoureuses en Occident, l'amour courtois, ou la fin'amor.

Le recueil de poésie des XVIe et XVIIe siècles est une idée de Josef Prokop lui-même. D'après lui, si la connaissance du monde occitan est évidemment nulle en République tchèque, ceux qui en ont quand même quelques notions, notamment dans les milieux universitaires, connaissent en général les troubadours, au mieux Frédéric Mistral. D'où l'idée d'aller voir ce qu'il y avait entre. Il a ainsi découvert que les « Gascons passionnés » et « Provençaux bon vivants » de cette époque comme Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas, ou Peire Paul ou encore Andre du Pre ne renouaient en rien avec leurs aïeux troubadours, mais pensaient leurs vers selon la mode de l'époque :

« La plupart de ces textes, en tout cas, des plus grands poètes qui écrivaient des sonnets, ce sont des imitations d'autres poèmes qu'il s'agisse d'Italiens, comme Arioste, ou des traductions littérales de Français comme du Bellay, Ronsard. Donc, la question des thèmes et de savoir s'ils ont une particularité propre ne peut pas être prise en compte. On pourrait croire que cette poésie en prend un coup, que cela la dégrade en quelque sorte de dire qu'ils ne faisaient qu'imiter les Français. Mais il faut voir les choses autrement : à l'époque, c'était tout-à-fait légitime et naturel. Ils ne pouvaient voir les choses autrement. A l'époque, c'était une chose très à la mode et artistiquement très progressiste... Quelque chose de nouveau apparaît en Italie ? Eh bien, allons-y, faisons la même chose, faisons du neuf et du beau ! »

Faire du neuf avec du vieux, le principe est donc finalement on ne peut plus classique, nul ne s'en offusque, bien au contraire, et tant d'autres l'ont fait bien avant, au point que l'on en arrive à une véritable chaîne littéraire, comme le relève avec humour Josef Prokop :

« Le plus drôle, c'est que cette poésie, ou l'esprit de cette poésie, a fait une sorte de cercle. Parce que où Pétrarque et ses prédécesseurs sont-ils aller puiser leur inspiration ? Chez les troubadours. Après, en ce qui concerne les troubadours, la question est de savoir, est-ce que ce sont eux qui l'ont inventée ? Personnellement, je pense que non. Il y a pas mal de débats et de théories diverses autour de cela, mais pour moi, cela vient clairement des Arabes. L'amour courtois et la poésie de cour, selon moi, proviennent de la poésie classique arabe et ibérique. En tout cas, ce qui est intéressant, c'est qu'on a les troubadours, ensuite Pétrarque et Dante ont pris la suite, ensuite les pétrarquistes l'ont repris de Pétrarque, ensuite les Français se sont inspirés des pétrarquistes après que François 1er s'est retiré d'Italie, et enfin, les Occitans l'ont appris des Français ! »

L'anthologie de la poésie des troubadours est parue pour sa part en 2002 et a été réalisée en collaboration avec Jiri Holub. Josef Prokop, qui a fait une formation universitaire d'espagnol, balaye la question de la difficulté de la langue occitane d'un revers de la main : bien plus que pour les Français, ou bien plus que pour les étudiants en français en tout cas, il insiste sur le fait que c'est l'espagnol qui lui a permis d'accéder à la langue occitane écrite sans trop de problèmes. Bien entendu, comprendre est une chose, traduire en est une autre. Josef Prokop :

« 60 à 80 % du lexique de l'occitan ancien, ce sont des monosyllabes. En fait, ils parlaient de nombreux dialectes, mais l'occitant était leur langue littéraire, ils se la sont créés. Les troubadours étaient aussi catalans pour nombre d'entre eux : en prose, ils écrivaient en catalan et sinon, la poésie en occitan. Du coup, cette langue était un peu artificielle et donc très condensée, que ce soit au niveau linguistique ou au niveau du sens. De nombreux mots étaient homographes. Et eux jouaient justement avec cela. Par exemple, ce qui me vient à l'esprit, un mot obscène : « pè », qui certes vient de « pedem » mais aussi de « penem », donc soit le pied, soit le pénis ! Et des mots homographes semblables, il y en avait énormément. C'est connu : les troubadours le faisaient même intentionnellement. Ils utilisaient des mots ou des formules qui pouvaient avoir jusqu'à trois niveaux de sens pour chaque vers. On l'imagine aisément, c'est bien entendu un énorme problème pour la traduction. »

Et pas seulement cela... Pour Josef Prokop, la traduction s'apparente à un véritable rébus : la plupart des couplets comptent au maximum huit pieds avec des hémistiches de quatre pieds. En outre, pour ne pas simplifier l'affaire, chaque couplet est un groupe sémantique à lui tout seul. En gros, dire une phrase en quatre pieds, résume Josef Prokop, ou l'impression de résoudre une grille de mots croisés particulèrement ardue :

« Comment avons-nous réglé le problème ? Tout simplement, les traductions ne sont pas parfaites. Tout le monde nous a tapé dans le dos - ou pas tapé dans le dos d'ailleurs - en nous disant : ce sont de très bonnes traductions philologiques, mais ce ne sont pas des poèmes. Je l'avoue volontiers : à part 3-4 bonnes versions tchèques, ce sont des traductions fidèles, mais il manque la légèreté, car nous avons essayé de conserver le nombre de pieds sans s'éloigner de l'original. »

En cela, au moins, cette nouvelle traduction renouvelle ou en tout cas complète celle de la première anthologie de la poésie courtoise, parue dans les années 1960, sous la direction du professeur Vaclav Cerny. D'après Josef Prokop, cette première anthologie possédait la dimension lyrique adéquate, mais au point d'extrapoler et d'interpréter parfois bien au-delà du sens réel des vers d'origine.

Quant au nouveau recueil qui vient de paraître, couvrant les poètes des XVIe et XVIIe siècles, la tâche de traduction a été d'après lui beaucoup plus simple : les poèmes sont des sonnets, une forme classique et répandue jusqu'en Bohême bien entendu.

Il n'est bien entendu guère possible d'affirmer que les troubadours occitans ont eu une influence directe sur la culture courtoise tchèque au Moyen Age. Mais par le Minnesäng allemand, des personnes comme Venceslas de Bohême, comte de Luxembourg et de Brabant, le plus jeune frère de l'empereur Charles IV, ont développé et entretenu cette tradition de poèmes d'amour. D'ailleurs, celui-ci justement écrivait en français. Mais pour Josef Prokop, tout passe cependant par le prisme des pays germaniques : il rappelle que toutes ces dynasties tchèques parlaient allemand et que la majeure partie des nobles s'alliaient par mariage à des princesses et nobles allemandes.