Barbora Osvaldová : « De très nombreuses personnes ont besoin, dans leur vie quotidienne, des journaux papier » (I)

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Avec l'arrivée de nouveaux médias et notamment d'Internet, la presse écrite connaît des difficultés partout en Europe. Les tirages suivent une tendance à la baisse et les rédactions sont parfois contraintes de réduire leurs effectifs. Dans un tel contexte, il est difficile de trouver un modèle économique viable, permettant de satisfaire les lecteurs et d'en séduire de nouveaux. Barbora Osvaldová est responsable du département journalisme à la Faculté des Sciences humaines de l'Université Charles à Prague. Elle esquisse pour nous un bilan de ce paysage médiatique et des nouvelles pratiques journalistes en République tchèque.

Barbora Osvaldová,  photo: social.ukmedia.cz
Les chiffres de l'Audit Bureau of Circulation de République tchèque permettent d'établir un constat simple : les quotidiens tchèques ont vu leur diffusion fortement diminuer en l'espace d'une dizaine d'années. Ainsi, les tirages des quatre principaux journaux d'information tchèques, à savoir Mladá fronta Dnes (Front de la jeunesse d'aujourd'hui), Hospodářské noviny (Le quotidien de l'économie), Právo (Le droit) et Lidové noviny (Le quotidien du peuple), ont souffert d'une baisse de l'ordre de 20 à 40%. La concurrence des quotidiens gratuits et les nouveaux usages liés à Internet expliquent certainement en partie ce relatif déclin. Pourtant, selon Barbora Osvaldová, il n'y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure :

« Personnellement, je défends le point de vue selon lequel les journaux vont survivre et Internet ne sera pas victorieux. En fait, je pense que de très nombreuses personnes ont besoin, dans leur vie quotidienne, des journaux papier ; et pas seulement les vieilles générations, cela vaut aussi pour les plus jeunes. Cependant, il est vrai que depuis 1990, quand ont commencé à paraître des journaux indépendants, ceux-ci ont beaucoup changé, et notamment du fait d'Internet. »

Tous les grands quotidiens ont désormais un portail Internet au contenu plus ou moins riche. Par exemple, le site du quotidien Právo est relativement peu étoffé. A l'inverse, avec leur site IHNED.cz et iDNES.cz, les journaux Hospodářské noviny et Mladá fronta Dnes proposent une actualité en ligne distincte de celle de leur version papier. Deux rédactions différentes, mais en relation constante, sont alors mobilisées. Le site d'information aktualne.cz est d'ailleurs le seul à ne pas être lié à un titre papier. Il semble ainsi aujourd'hui essentiel de disposer d'une version électronique :

« Je pense que tous les journaux ont aujourd'hui leur site Internet et qu’ils doivent en avoir un. Les journaux ou même les revues ou magazines qui n'en ont pas, voient leur contenu s'appauvrir. Si vous pensiez pouvoir tenir le coup en vous appuyant uniquement sur une version imprimée, les sites Internet d'information vous devanceraient car ils sont bien plus réactifs. »

Photo illustrative: Archives de Radio Prague
Cependant, sur Internet, les informations sont le plus souvent disponibles gratuitement, ce qui pose la question de la viabilité d'un tel modèle économique. A elle seule, la publicité permet-elle d'assurer un financement satisfaisant ?

« Les grands journaux n'ont pas de problèmes, car leur édition papier permet également de financer leur site Internet. Évidemment, cela a un coût important. C'est aussi pour cela que je pense que la publicité seule ne permet pas de financer Internet. Nous nous imaginions au milieu des années 1990 que les journaux imprimés ne survivraient pas à leur édition en ligne. Or, aujourd'hui, il semble que ce scénario ne se réalisera pas. »

Cependant, Barbora Osvaldová constate que ce nouveau support électronique suppose un nouveau rapport du journaliste à son métier. Il a en effet la possibilité d'actualiser en permanence ses informations :

« Si vous prenez le journal sérieux le plus lu, qui est Mlada fronta Dnes, ils récupèrent des informations sur Internet et ont leur propre site où ils modifient ces informations au cours de la journée. Et dans leur édition papier, vous trouvez ces informations enrichies de plus de commentaires. On suppose en effet que les gens suivent d'abord l'actualité sur Internet, puis regardent la télévision dans un deuxième temps. Ils ont donc déjà accès aux informations élémentaires grâce aux supports électroniques. »

Par ailleurs, alors que la compétition pour être le premier à publier « un scoop » continue, la réactivité d'un site Internet n'est pas sans danger pour la qualité et la viabilité des informations proposées :

« Les journalistes sur Internet travaillent très rapidement. Il y a toujours cette course pour être le premier. Parfois, afin d'être le premier, ils ne vérifient pas leurs informations. Aussi, souvent sur Internet, on considère que les informations ne sont pas forcément véritables à 100%, même si ensuite on va les présenter comme telles. La pratique est la suivante : quand on découvre une information fausse, on la corrige immédiatement. Ce qui est important au final ici, c'est cet effet de retour. Par exemple, les lecteurs eux-mêmes peuvent écrire pour dire qu'une information est inexacte. J'ai la forte impression qu'Internet conduit à une certaine superficialité et à une modification du travail des journalistes, qui ne prennent parfois pas la peine de vérifier leurs informations. Le téléphone leur suffit, ils ne vont pas sur le terrain. »

L'évolution de ces pratiques journalistiques est à mettre en relation avec le nouveau mode de « consommation de l'information » lié aux nouveaux supports électroniques, et qui serait, selon Barbora Osvaldová, une consommation plus quantitative que qualitative :

« Il y a encore quelque chose : c'est le rapport qu'entretiennent les lecteurs aux informations sur Internet. L'expérience montre que le lecteur veut que l'information soit visible dès la page d’accueil. Il peut ensuite ouvrir une nouvelle page, on va dire qu'il peut « cliquer », aller plus loin dans l'information. C'est ce que fait une minorité de lecteurs. C'est pour cela que les nouvelles apparaissent toutes sur la page principale et que peu de monde va plus loin. Les journalistes traitent donc des informations élémentaires de façon élémentaire. Pourtant, la taille d'une page Internet est sans limite, mais malheureusement cela ne correspond pas à l'usage du lecteur. Dans ce cas, il s'agit d'un lecteur superficiel. »

Par ailleurs, la qualité du journal peut également souffrir de ses liens avec les sphères économique et politique. Il est ainsi souvent reproché aux journaux français d'être dépendants des grands groupes économiques auxquels ils appartiennent (Le Figaro vis-à-vis du groupe Dassault par exemple ou Libération vis-à-vis de son actionnaire de référence Edouard de Rotschild). Le modèle économique des journaux tchèques est relativement différent et explique, selon Barbora Osvaldová, leur relative indépendance à l'égard des pouvoirs économiques :

« Ces journaux, ou bien les managers de ces journaux, vous diront qu'ils sont indépendants des pouvoirs économiques. Certains d'entre eux ont cette indépendance inscrite dans leur titre. Nous n'avons pas de grands journaux qui appartiendraient à l’Etat, au contraire de la télévision. Il existe en effet un prétendu secteur de télévision publique, au sein duquel il y a quelques chaînes que nous finançons avec des fonds publics, grâce à une redevance audiovisuelle. Ce n'est pas la façon dont les journaux fonctionnent. Après 1990, tous les titres de presse se sont émancipés de l’Etat et affirment être indépendants. Mladá fronta, par exemple, possède son propre groupe de presse : MAFRA. Celui-ci édite également Lidové noviny. Et les autres grands titres appartiennent également à ce genre de groupes, mais ce sont des groupes de presse et non pas des groupes d'affaires. Rien de tout cela existe chez nous. »

Il faut ajouter que le groupe MAFRA est lui-même détenu par un groupe de presse allemand. La question de l'influence des partis politiques sur le contenu rédactionnel des journaux tchèques mérite également d'être posée. Pour Barbora Osvaldová, l'histoire de la presse tchèque explique les distances prises par la presse envers le monde politique après la Révolution de velours. Elle prend l'exemple du quotidien Právo, aujourd'hui propriété du groupe de presse Borgis. Právo est l'héritier du journal Rudé právo, qui fut l'organe de presse officiel du Parti communiste tchécoslovaque :

« Právo se défend de toute dépendance vis-à-vis des partis politiques et en aucun cas il ne vous dira soutenir le Parti social-démocrate. Cependant, le quotidien ne cache pas une affinité plutôt à gauche et on vous dira qu'il préfère privilégier des thématiques sociales. Pendant les deux guerres mondiales, les journaux ont appartenu aux partis politiques. Et ensuite, après 1948, il n'y avait que des journaux qui appartenaient, soit concrètement à des partis politiques, soit à des organisations politiques souvent liées au Front National des Tchèques et des Slovaques. C'est pourquoi, après 1989, tous les journaux ont essayé d'être indépendants. »

Selon Reporter sans frontières, la République tchèque appartenait, en 2011, au groupe des 15 pays qui respectaient le mieux la liberté de la presse