Belman Belei, premier arbitre noir de football en République tchèque

Raphael Belei, photo: Pavel Jiřík st.

Qu’on le veuille ou non, il est une curiosité, une attraction, parfois peut-être aussi un problème pour tous ceux, et ils ne sont pas peu nombreux autour des terrains de sport, dont l’ouverture d’esprit n’est pas la qualité première. Togolais, Belman Belei vit à Prague depuis 1997. Diplômé en relations internationales de l’Université Charles, analyste en informatique dans la vie de tous les jours et, peut-être, futur diplomate dans son pays d’origine, Belman est depuis peu le premier arbitre africain noir de football officiant en République tchèque. Nous l’avons rencontré un dimanche soir pluvieux, après un match de championnat de 1.B. třida, l’équivalent de la 7e division en République tchèque. Installé autour d’une soupe dans le club house d’un petit club de la banlieue de Prague, Belman Belei nous a d’abord parlé de son match du jour :

Raphael Belei, photo: Pavel Jiřík st.
« Il a été un peu tendu. Les deux équipes étaient sur les nerfs, sans que je sache bien pourquoi. Il y avait de la tension dans l’air, et c’est la première fois depuis que j’arbitre que j’ai senti que les joueurs n’étaient pas trop sympas avec le trio arbitral. »

Est-ce difficile d’être arbitre en République tchèque ?

« Ce n’est pas si difficile à condition de comprendre la mentalité des joueurs tchèques. Beaucoup d'entre eux jouent un foot facile et tombent aussi très facilement en pensant que l’arbitre doit automatiquement arrêter le jeu et leur accorder une faute. Mais quand tu leur expliques qu’ils doivent continuer à jouer, rester sur leurs jambes et ne pas tomber à tout-va, ils essaient de s’adapter à l’arbitre. »

Les joueurs tchèques sont-ils râleurs ?

« Oui ! Ils râlent tout le temps, ils réclament tout le temps des fautes, des hors-jeu. Je pense que c’est typique de la mentalité tchèque. D’ailleurs, les arbitres tchèques jouent le jeu des joueurs. Moi, je les oblige à s’adapter à moi. Quand j’arbitre, c’est moi qui suis le maître sur le terrain et je leur demande de jouer fair-play. »

Est-il difficile de se faire respecter ?

« Quand tu es arbitre assistant, c’est plus difficile. Mais quand tu es arbitre central, tu as un pouvoir que les joueurs n’ignorent pas. J’ai des cartons que je distribue quand je sens que les joueurs me manquent de respect. Mais je m’efforce de laisser jouer le plus possible sans interrompre tout le temps. »

Et qu’en est-il des entraîneurs, des dirigeants et du public ?

« Le public, c’est la partie la plus difficile de l’arbitrage. On est pratiquement impuissants. Les dirigeants, eux, savent que si je marque quelque chose sur leur comportement dans le rapport du match, ils peuvent être sanctionnés. Le club aussi fait attention, parce qu’il y a des sanctions financières. Mais le public s’en fout complétement. »

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l’arbitrage ?

Raphael Belei est entraîneur des élèves de SK Čechie Smíchov, photo: Site officiel de SK Čechie Smíchov
« J’ai longtemps joué comme amateur et je me suis dit que les arbitres n’étaient pas toujours très justes. Je me suis donc dit que j’allais essayer de faire mieux qu’eux. »

Plus concrètement, qu’est-ce qui ne te semblait pas juste ?

« J’avais l’impression qu’ils sifflaient parfois des choses qui n’avaient rien à voir avec le foot ou qu’ils ne comprenaient pas bien l’esprit du jeu, qu’ils n’en appliquaient pas bien les règles. »

Et alors, pensez-vous faire mieux que ces arbitres injustes ?

« On ne peut pas danser et s’apprécier (sic), je laisse donc aux autres le soin d’apprécier ma valeur arbitrale. Mais comme je vous le dis, je m’efforce de faire respecter l’esprit fair-play et d’être le plus juste possible pour les deux équipes. Je fais de mon mieux et je pense pouvoir dire qu’il y a peu de matchs où les joueurs n’ont pas apprécié ma façon d’arbitrer.

Quelles sont les démarches à entreprendre pour devenir arbitre ?

« Il faut d’abord s’inscrire à la Fédération tchèque de football. Il a fallu aussi que je m’informe auprès des collègues arbitres pour savoir quel est le cheminement. J’ai donc contacté l’association des arbitres qui m’a convoqué pour un séminaire. Après ce séminaire, il y a eu des tests théoriques sur les règles du jeu. Et après ça, j’ai passé des tests physiques pour voir si j’étais en mesure de diriger un match. J’ai passé tous ses tests avec succès, c’est ainsi que j’ai pu intégrer le corps arbitral et commencer à officier. »

Est-ce plus facile d’arbitrer les jeunes ou eux aussi sont-ils déjà tricheurs, truqueurs, râleurs ?

« La catégorie de jeunes la plus problématique est celles des juniors. Ils râlent beaucoup. Ils sont dans une période post-pubertaire et ils ont l’habitude de protester, de simuler et d’insulter. Avec eux, c’est parfois difficile. Mais je leur explique d’abord que c’est moi qui décide, et si le joueur ne me respecte pas, je le sanctionne. Et si je vois qu’il râle trop, je demande à son entraîneur de le remplacer ou je l’exclus. Mais le plus souvent, l’entraîneur procède au remplacement du joueur que je n’autorise plus à revenir au jeu. Je pense que c’est la meilleure des sanctions que je peux infliger. Le joueur quitte le jeu parce qu’il a trop râlé. »

Raphael Belei, photo: Pavel Jiřík st.
La communication en tchèque sur le terrain vous pose-t-elle parfois problème ? Arbitrer, ce n’est pas seulement sanctionner et sévir, c’est aussi parler avec les joueurs, leur donner des consignes, mais les esprits s’échauffent parfois un peu dans le feu de l’action…

« Je vis depuis dix-sept ans en République tchèque et la langue ne constitue pas un obstacle pour moi. Il n’y a donc aucune barrière linguistique entre moi et les joueurs. Je suis aussi très diplomate. Je préfère ne pas trop donner de cartons et communiquer avec les joueurs. Je m’efforce de leur expliquer les choses et quand ils voient que c’est moi qui ai raison, ils font attention, car ils savent que ce qui suit après, c’est une sanction sous forme de carton. Je communique donc assez facilement avec les joueurs. Je dois dire quand même que, les premières fois, quand ils ne me connaissent pas, ils se demandent si je parle tchèque. Mais dès que j’ouvre la bouche, ils comprennent qu’il y a certaines choses qu’ils ne peuvent plus dire. Parce que bon, je comprends tout. J’essaie de parler très simplement pour me faire comprendre. En même temps, ce qui est bien aussi pour un arbitre, c’est de ne pas trop parler. Tu expliques de façon très simple les règles du jeu ou à un joueur que son comportement est inapproprié, et après, normalement, tout se passe bien. »

Vous êtes l’unique arbitre noir officiant en République tchèque. Quel accueil vous a-t-il été réservé dans les clubs, à la fédération lors de vos premières démarches et puis, bien sûr, lors des premiers matchs ?

Raphael Belei, photo: Pavel Jiřík st.
« J’étais un objet de curiosité pour certains, parce qu’il n’y avait encore d’arbitre de couleur dans un championnat tchèque. J’ai eu un peu de chance avec les gens de la fédération qui se sont donné de la peine pour me protéger. Ils m’ont donné pas mal d’instructions et m’ont dit de ne surtout pas hésiter à les informer du moindre problème ou à le noter dans le rapport de match. A niveau-là, cela s’est donc très bien passé et cela a facilité mon intégration. Au niveau des clubs, cela a demandé un peu plus de temps. Quand ils me voient arriver au stade, ils se disent : ‘Ah, ah, c’est un Noir qui va nous arbitrer aujourd’hui…’ Mais là aussi, quand ils voient sur le terrain que je connais les règles et que j’essaie de faire mon boulot correctement, ils me respectent. »

Malgré tout, avez-vous déjà eu des problèmes sur un terrain en raison de vos origines et de votre couleur de peau ?

« Au niveau des championnats tchèques, je peux dire que je n’ai jamais eu de problème majeur. Même pour ce qui est des insultes racistes, de temps en temps on entend quelqu’un crier dans le public, mais cela n’a jamais dépassé une certaine limite. Les joueurs et les dirigeants, eux, sont beaucoup plus prudents. Finalement, le seul problème que j’ai eu, c’était dans un tournoi de Roms. Ils ont été très racistes. C’était curieux. Ils sont une minorité comme moi, du coup je m’étais dit que notre collaboration serait plus facile. Mais le dernier match que j’ai arbitré a fini en queue de poisson et j’ai quitté la pelouse sous escorte… »

Suite de l’entretien avec Belman Belei dans la prochaine rubrique sportive.