Beneš, homme de contraste

Edvard Beneš
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Nous célébrons aujourd’hui le 60ème anniversaire de la mort d’Edvard Beneš, deuxième président de la République tchécoslovaque mais aussi artisan, avec Tomáš Garrigue Masaryk, de l’indépendance tchécoslovaque en 1918. Mais cette grande figure de l’histoire nationale était avant tout un homme de contraste, c’est ce que nous verrons aujourd’hui.

Edvard Beneš
Au bord de la rupture en 1925, les relations entre la Tchécoslovaquie et le Vatican sont sauvées de justesse par Beneš, qui obtient la signature d’un modus vivendi en 1928. Beneš agit d’abord en homme politique, il est d’ailleurs agnostique. En effet, il souhaite succéder à Masaryk à la tête de la présidence de l’Etat et a besoin, pour cela, des voix catholiques, importantes en Moravie. Pari tenu, en 1935, il est élu !

Mais s’il n’est pas croyant, Beneš est un vrai humaniste, très engagé dans les problématiques de son temps. Il occupe d’ailleurs une position élevée dans la franc-maçonnerie tchèque, très liée au Grand-Orient de France. Dans les loges, il côtoie des hommes politiques et des haut dignitaires. Beneš compte parmi les rares franc-maçons tchèques. Autorisée en Hongrie depuis 1867, la franc-maçonnerie était interdite en terres tchèques avant 1918, tout comme en Autriche depuis la fin du XVIIIème siècle. Ce qui explique son faible développement par la suite. Contrairement à une légende tenace, Masaryk, quant à lui, n’a jamais été franc-maçon, même s’il était considéré, par les loges maçonniques à l’étranger, comme un frère « sans tablier. »

Les accords de Munich
Beneš était un homme spirituel, capable, aux moments de crise, de vibrer à l’unisson des mythes fondateurs de son pays. Lors d’un discours radiodiffusé, au moment de la crise de Münich en septembre 1938, il déclare à ses concitoyens : « Ne craignez pas pour la nation ou pour l’Etat dont les racines sont solides et profondes. Pensez à la prophétie de la princesse Libuše qui a dit : "Ma chère patrie ne mourra jamais". Et en effet, elle surmontera glorieusement toutes les horreurs de l’époque. »

L’envolée mystique fait tout le charme et la dimension du personnage, mais elle n’est pas sans rappeler son mentor, Tomáš Garrigue Masaryk, qui n’hésitait pas à faire référence au réformateur Jan Hus dans certains discours. Et en même temps, cet esprit mystique tranche avec le caractère de l’homme politique ; pragmatique, agnostique et qui ne doit sans doute qu’au désespoir de faire appel à la prophétesse Libuše contre les chars allemands !

A la veille des accords de Münich, Beneš prononce un autre discours, poignant et où l’esprit du célèbre « La vérité vaincra » de Jan Hus, qui est aussi la devise nationale, transparaît clairement :

Edvard Beneš
« Mesdames et messieurs, nous célébrons comme chaque année la cérémonie de la paix et de la Croix rouge. Nous proclamons pour trois jours sur l'ensemble du territoire de la république la trêve de Dieu, c'est-à-dire l'arrêt de toutes les luttes politiques, sociales et nationales. Nous nous souvenons que nous sommes tous unis par les liens de l’amour et de la solidarité humaine. Cette action a pour devise la devise même des présidents de la République tchécoslovaque qui est inscrite dans les armes de l'Etat: la vérité l'emporte. La vérité et la paix, la paix et la vérité. Comme ces deux notions sont étroitement liées, l'une à l'autre. Il n'y a pas de paix sans vérité, il n'y a pas de vérité sans paix. Partout où naît la vie, la nécessité s'impose de la sauvegarder et de la développer. Oui, certes, la vie est remplie de conflits et de luttes que provoquent les intérêts et les besoins des individus, des partis, des classes, des nations et des Etats. Mais nous professons, et nous voulons appliquer dans la pratique le principe que ces conflits dans les nations qui ont une culture véritablement humaine ne doivent pas se régler par la violence et par les armes, mais bien par la discussion, les compromis et l'entente. »

On l’aura déjà remarqué, Beneš est un homme de contraste. Le contraste entre l’homme de raison et l’homme de spiritualité se retrouve également dans celui opposant l’homme en guerre – plus que l’homme de guerre – et l’homme de paix.

Edvard Beneš signe le décret qui aboutit à l'expulsion de tous les Allemands des Sudètes
Réfugié à Londres pendant la Seconde guerre mondiale, il participe à continuer la lutte contre le IIIème Reich. De même, après la guerre, c’est à une posture de combat qu’il se livre en signant de son nom le décret qui aboutit à l’expulsion, parfois violente, de tous les Allemands des Sudètes. Si cette décision fait, encore aujourd’hui, l’objet de polémiques, on peut se demander si ses motivations ne relevaient pas d’un certain pragmatisme politique.

Prague est la seule ville à ne pas avoir subie l’occupation soviétique mais le Parti communiste y fait des scores électoraux importants après guerre. Une vague de russophilie est dans l’air, les Tchèques n’ont pas digéré le lâchage franco-anglais de 1938 et Staline est le héros du jour. Dans ce contexte, le Parti communiste met, au premier plan de sa propagande, le danger d’un retour au pouvoir des nazis. De là découle la nécessité de la protection russe. Beneš sent très bien la nocivité de l’argument, peut-être a-t-il voulu aussi couper l’herbe sous le pied des communistes en expulsant les Allemands de Bohême.

En attendant, il cultive l’illusion d’une possibilité, pour la Tchécoslovaquie, de constituer un « Pont entre l’Est et l’Ouest » et de ne pas se laisser entraîner dans la logique des blocs. Une illusion qui n’était pas loin de devenir réalité car la Tchécoslovaquie avait échappé aux zones d’influence définies entre Américains, Russes et Anglais à la conférence de Yalta. Beneš n’y survivra pas…