Benoît Duteurtre : Le voyage en Bohême

Benoît Duteurtre

« Duteurtre observe et décrit ce qu'il voit. Comme s'il voulait nous dire : s'il n'y a plus d'espoir de changer ce monde qui ne mérite pas d'amour, que nous reste-t-il à faire ? Ne pas se laisser duper. Voir et savoir. Savoir et voir. » C'est Milan Kundera qui est l'auteur des paroles que je viens de citer. Ainsi l'écrivain d'origine tchèque voit et apprécie la méthode et le style de son collègue français sensiblement plus jeune que lui. Benoît Duteurtre, écrivain, critique musical et polémiste, a reçu le prix Médicis de l'année 2001 pour son roman Le Voyage en France. Récemment nous avons accueilli cet écrivain à la foire Le Monde des Livres, à Prague. C'était son troisième voyage en Bohême. Voici la première partie d'un entretien qu'il a accordé à Radio Prague:

Vous êtes un écrivain mais aussi un musicologue. Est-ce que la musique et la littérature sont pour vous des activités complémentaires ?

« Oui complémentaires, c'est bien le terme. En fait je n'ai jamais pensé devenir musicien professionnel, j'ai toujours pensé que je serais écrivain, mais en même temps je me suis toujours beaucoup nourri de musique dans ma vie, peut-être encore plus que de littérature. Je suis vraiment un de ces écrivains, il y en a eu beaucoup dans l'histoire, qui sont obsédés par la musique. Je n'en parle pas tellement dans mes livres, mais dans ma vie, c'est une chose centrale. »

Dans votre roman « Le voyage en France » vous décrivez le voyage d'un Américain pour qui le séjour en France est une déception, une désillusion. Est-ce que la France reste encore le pays de la culture, le pays de rêve, le rendez-vous des artistes ?

« En écrivant cette histoire d'un Américain naïf qui est un peu un personnage de Candide et qui va découvrir une France mythique, c'est-à-dire la France des tableaux impressionnistes et des cafés artistiques, une espèce de la légende française de la Belle époque. En fait, j'ai joué dans ce livre-là aussi avec mes propres rêves. C'est à dire, en réalité dans ma culture littéraire, musicale, artistique, j'ai une grande passion pour cette France des années 1900. Mais une chose qui m'a toujours beaucoup frappé, c'est que ce modèle reste toujours très présent, notamment à Paris qui est vraiment une ville de la fin du XIX siècle, où l'empreinte de l'architecture est tellement forte, qu'on vit toujours un peu dans ce monde-là et pour beaucoup de gens étrangers la référence française est toujours un renvoi à ce monde-là, renvoi à l'époque de l'impressionnisme, de ces grands mouvements artistiques, des poètes, de Baudelaire, de Rimbaud, de Debussy, à cette période où Paris était vraiment une capitale cosmopolite et un peu la pointe de la modernité artistique. Donc, il y a toujours quelque chose qui nous renvoie vers cette époque-là. Mais en même temps, à l'évidence, ce Paris-là est devenu un décor d'une vie qui est complètement différente, c'est à dire d'une vie on dirait aujourd'hui mondialisée, qui est à peu près la même à Prague, à New York, à Londres ou en Australie. Ce qui m'intéresse beaucoup dans mes livres, c'est cette espèce de frottement entre une mythologie présente, un décor présent, une mémoire historique présente et une vie qui a émergé là-dedans et qui n'a plus rien à voir avec le lieu où elle se déroule. C'est un sujet qui revient souvent dans mes livres, et dans « Le voyage en France », j'ai utilisé le sujet presque comme une espèce de fable puisque je prend un jeune Américain qui croit que la France ressemble toujours à un tableau de Claude Monet et qui vient et va être pris dans une confrontation entre le réel et l'imaginaire. »

C'est donc un roman sur une illusion et aussi sur une désillusion. Maintenant vous êtes en Tchéquie, vous faites donc un voyage en Bohême. Quel a été votre impression quand vous êtes venu pour la première fois. Est-ce que c'était aussi une désillusion ?

Mon roman « Le voyage en France », j'ai envie de dire, ce n'est pas un roman sur la France, c'est un roman sur le problème existentiel de l'Européen. On a dans la tête, dans les décors, dans la société où on vit toute une espèce de passé historique très fort, très présent et à la fois le monde dans lequel on est en train d'entrer est quelque chose de complètement différent. Il y a toujours cette espèce de schizophrénie qui est propre à l'Européen, qui ne sait plus très bien où il habite. Le problème ne se pose pas effectivement de la même façon aux Américains et aux Australiens, mais il est spécifiquement européen, un nouveau monde dans les vieux habits. Et je pense que cela se pose de la même façon ici. Dès la première fois, quand je suis venu à Prague, ce qui m'a fasciné, c'était la violence avec laquelle l'industrie touristique se heurte au décor sublime de la ville, qui est un décor réel, qui existe toujours, où les gens ont vraiment vécu, et là-dessus s'est greffé quelque chose qui n'a plus rien à voir, puisque l'industrie touristique c'est vraiment quelque chose du nouveau monde. Et dans ce sens-là, je peux ressentir ici exactement la même chose que je ressens tous les jours à Paris dans mon quartier de Notre-Dame, même si la situation historique est un peu différente. Peut-être dans les pays ex-communistes, d'une certaine façon, le choc est parfois encore plus violant parce que cela s'est produit plus tard et donc l'irruption de notre modernité économique, sociale etc. sur le reste du vieux monde est encore plus accentuée... »

(La suite de cet entretien sera présentée dans la rubrique "Rencontres littéraires" la samedi 20 mai 2006.)