Bientôt dans les salles en Tchéquie, « Les Arènes », le film qui montre la face sombre du foot pro

'Les Arènes'

Projeté récemment dans le cadre du Festival du film français en Tchéquie, « Les Arènes » est un drame sportif qui, à travers l’histoire de Brahim, jeune joueur talentueux qui s’apprête à signer son premier contrat professionnel dans un club réputé, raconte les dérives financières et les pratiques mafieuses dans les coulisses du football.

Avant sa sortie prévue dans les salles en Tchéquie au début du mois de février prochain sous le titre « Volný hráč » (« Joueur libre »), sa réalisatrice Camille Perton était à Prague pour présenter son film au public. Et la passionnée de foot qu’elle est, l’admet : qui aime bien châtie bien...  

Camille Perton | Photo: Festival du film français

« Oui, c'est tout à fait ça, mais ça faisait aussi partie de ma réflexion quand j’ai choisi de centrer la mise en scène autour des coulisses et non pas du terrain. Et j’ai pris un parti pris assez radical de ce point de vue-là, puisque le film ne montre quasiment pas de scènes de jeu, précisément parce que moi, je continue à avoir un vrai plaisir, un plaisir sincère de spectatrice quand je regarde un match de foot. Et ce plaisir n’est pas encore trop abîmé même après avoir découvert les coulisses de l’envers du décor. Mais effectivement, le film prend le parti de se concentrer sur cette partie un peu cachée à laquelle les spectateurs n’ont d’ordinaire pas accès. »

Face cachée, et face sombre...

« Oui, nécessairement, parce que c’est un milieu d’argent, un milieu qui, aussi, s’est enrichi considérablement dans un temps assez réduit. Et forcément, il y a des excès qui émanent de cet enrichissement et, à un moment donné, des gens qui essayent de plus ou moins tirer leur épingle du jeu, avec des méthodes qui sont contestables. Et moi, ça m’intéressait parce que, en fait, le football, ce n’est pas la mafia, néanmoins il y a des dynamiques mafieuses qui sont à l’œuvre dans ce milieu. Et ça fait naître des histoires, ça fait naître des personnages, du romanesque. Et il y avait là aussi le potentiel d’un film. »

Mes collègues qui s’occupent de la rubrique culturelle à la radio m’ont confié ce film, et donc cet entretien avec vous, en me disant ‘tiens, c’est un film sur le foot’. Suite à la sortie en France, le film a-t-il rencontré difficultés pour toucher le public ? Parce que justement, il y a cette idée que c’est un film sur le foot, ce qui, forcément, repousse un certain public...

« Oui, tout à fait. C’est une chose sur laquelle on m’a mise en garde très vite, dès l'écriture, le fait que, effectivement, les films de sport, et particulièrement ceux de foot, ne rencontraient pas le public parce qu’il y a vraiment une espèce de séparation entre le public de cinéma et celui du foot, et que l’endroit où ces deux sphères se rencontrent, c’est une portion assez congrue. Et je ne peux pas dire que j’ai fait mentir les chiffres parce que c’est difficile, effectivement, de faire exister un film comme celui-ci, d’autant plus un premier film où l’on a besoin de sortir d’une forme d’anonymat. Et là, le sujet n’a pas facilité les choses. »

« Mais moi, je continue à croire que les spectateurs de cinéma ont tort de ne pas s’intéresser au football et que le football, aujourd’hui, n’est plus seulement un sport. C’est un sujet de société et il y a beaucoup de choses à en dire, il y a beaucoup de choses à apprendre aussi de ce milieu qui est une sorte de version un peu paroxystique de beaucoup de choses que l’on croise dans la vie de tous les jours. Et je pense qu’il y a aussi un certain mépris de classe de la part des spectateurs de cinéma qui sont reluctants à l’idée de se tourner vers le sport. »

Même si on a l’habitude de faire le parallèle entre le foot et les jeux du cirque, avec des footballeurs qui seraient les gladiateurs des temps modernes, ce titre « Les Arènes » n’est-il pas un peu cliché ?

« Il y a un auteur qui me passionne depuis toujours qui s’appelle Pasolini. Il écrivait beaucoup sur le sport et était un grand fan de foot dont on disait qu’il était un poète à la fois antique et moderne, et je trouve qu’il y a dans le foot cette chose à la fois profondément antique et profondément moderne. Et j’avais envie, justement parce qu’il traite de la question de la place préoccupante de l’argent, de la question de la loyauté et de l’amour, que le film soit fait de cette manière-là. Du coup, j’avais envie  d’un titre qui, justement, n’est pas seulement inscrit dans son présent, mais fait le lien, effectivement, aussi avec ce qu’ont toujours été, en réalité, ces sports de divertissement à très grande échelle et les acteurs de ces sports qui sont parfois sacrifiés sur l’autel du divertissement. »

Camille Perton et Guillaume Narguet | Photo: Festival du film français

Même si la question de l’argent est omniprésente, quel est le véritable sujet du film ? Car il y a aussi l’histoire de Brahim, jeune joueur qui fête ses 18 ans au début du film et qui attend de signer son premier contrat professionnel. Est-ce donc aussi un film sur les valeurs et sur le prix du rêve pour ces jeunes gens ?

« D’une certaine manière, oui. En première lecture, le film, il parle de ça, effectivement, du prix à payer pour conserver ses valeurs dans un monde très tourné vers l’argent, de la difficulté que cela représente. En même temps, le film est aussi traversé par d’autres thématiques. Je pense, par exemple, à la question du désir, parce que c’est aussi un jeune garçon qui est à l’orée de l’âge adulte et qui fait la rencontre d’un monde nouveau, d’un territoire nouveau qui est incarné par cet agent qui est très sulfureux, un homme très attirant aussi. C’est donc aussi la découverte du désir, l’entrée de celui-ci dans la vie de ce jeune garçon. »

« Cette question traverse beaucoup le film et celui-ci peut aussi se lire sous le prisme d’une sorte de triangle amoureux entre ce jeune joueur, son agent historique, avec qui il forme un couple bienveillant mais un peu ronronnant, et cet agent qui vient perturber la dynamique dans laquelle ils s’inscrivaient. »

Vous avez rencontré, des journalistes, des médecins, des agents, et passé également un certain temps dans un centre de formation. Quand on est issu d’un milieu extérieur au foot et à ses coulisses, comment prépare-t-on un tel film ?

Photo: Pilot film

« Effectivement, j’ai d’abord fait un travail d’investigation sur la partie plus technique du sujet, et qui m’énormément intéressée à titre personnel. En fait, j’avais d’abord une curiosité immense pour tout ce qui se passait dans les coulisses de ce milieu. Et la rencontre avec les jeunes joueurs au centre de formation, ça a été encore autre chose, parce que j’ai eu un accès plus intime à la trajectoire de ces jeunes garçons. J’ai pu découvrir à quel point ils portent en eux toute cette contradiction entre une espèce de candeur de leur âge, parce que ce sont des jeunes qui ont 15-16 ans et sur lesquels reposent des espoirs démesurés, et une maturité en même temps déconcertante, parce qu’ils sont extrêmement conscients de la responsabilité qui leur incombe du fait de leur potentiel, du fait de leur talent. »

« J’ai trouvé ça assez bouleversant de rencontrer ces jeunes et de voir à la fois la chance immense et en même temps l’immense tragédie que c’est dans leur vie d’être à ce point différent des autres. Il y a un peu une sorte d’injustice, mais qui traverse toute la société, qui est que l’on est plus ou moins armés pour faire face à des enjeux comme ceux-là. »

« Il y a des jeunes qui vont savoir très bien s’entourer, savoir choisir le bon agent parce que leurs familles sont derrière et qu’elles sont capables d’avoir du sang froid et de réagir avec intelligence. Et puis il y a des familles qui sont totalement dépassées par l’enjeu et qui vont vouloir prendre des raccourcis, accélérer les processus, qui ont aussi tout simplement peur que tout ça s’effondre parce qu’en fait, pour beaucoup, mettre un pied dans un centre de formation, ça paraît déjà être arrivé au bout du chemin, alors qu’en fait le chemin est encore long et que l’on peut à tout moment tout perdre. Et je crois que la perspective de rentrer au quartier - parce qu’effectivement je me place dans la perspective de jeunes qui sortent plutôt de banlieues lyonnaises - en ayant le sentiment d’avoir échoué, c’est une catastrophe parce que l’on est passé à deux doigts de la perspective d’une espèce d’ascenseur social totalement fulgurant et vertigineux. »

Photo: Pilot film

Ces agents de joueurs sont aujourd’hui omniprésents partout dans le monde, et on en trouve évidemment également en Tchéquie. Néanmoins, votre film présente un milieu très particulier, celui des cités et des quartiers, donc des milieux populaires en France. Si on se place dans le contexte tchèque, celui-ci n’est pas le même dans le sens où les jeunes footballeurs proviennent de milieux très différents et possèdent aussi une mentalité très différente. Pour vous, était-ce important de présenter cet aspect de la culture française ?

« Oui, je suis originaire de Lyon,  et c’est une ville que je connais bien aussi sociologiquement. Et pour avoir été dans les centres de formation en France, ceux-ci sont peuplés quasi exclusivement de jeunes qui sont issus de ces quartiers et de l’immigration. Et ça présente aussi une réalité, oui, sociologique. Et je pense que le phénomène d’ascension sociale est d’autant plus violent et brutal quand on vient d’un milieu qui n’y est pas du tout préparé et où peut-être, les familles ne sont pas armées pour répondre à ces exigences-là et garder la tête froide. Donc, pour moi, ça aurait été étrange de ne pas m’nscrire dans cette réalité sociologique étant donné que j’en ai été au premier chef dans les centres de formation. »

Vous êtes passionnée de foot et de sport, et aimez aussi beaucoup le cinéma américain des années 1980. Un cinéaste comme Martin Scorsese a tourné « Raging Bull », un film magnifique sur le boxeur Jake LaMotta et la présence de la mafia dans les coulisses de la boxe dans les années 1940 et 50. Ce film a-t-il constitué une source d’inspiration ?

« Oui, c’est un film que j’aime énormément. Ce que je retiens le plus de ‘Raging Bull’, c’est la relation entre les deux frères. Cette question du lien familial et de comment on la fait perdurer, comment on survit dans un milieu aussi brutal et violent. Et j’aime beaucoup la tendresse du personnage du frère de Jake LaMotta qui est aussi son agent d’une certaine manière. Je trouve que ça dessine un personnage très beau et un horizon possible aussi. Parce que tout n’est pas noir et il faut des personnages comme ça qui ramènent de la douceur et qui ramènent de la droiture morale. »

N’avez-vous pas envie désormais, ou peut-être plus tard, de tourner un film avec une belle histoire sur le foot ?

« Si je veux voir des belles histoires sur le foot, j’allume la télé le dimanche à 21 heures et je regarde les matchs. »