Bohemia Sekt, le « champagne » des Tchèques pour les fêtes de fin d’année
C’est le vin pétillant que boivent l’immense majorité des Tchèques pour célébrer le réveillon de la Saint-Sylvestre. De la place Venceslas à Prague aux centres des plus petites villes de Bohême et de Moravie, ce sont aussi les bouteilles dont ils font sauter les bouchons au premier coup de minuit. Depuis la libération de Plzeň et de sa région par les troupes américaines au printemps 1945, suivie de l’arrivée peu après d’un Français désireux de produire du « champagne » en pays tchèques, depuis plus encore sa création en 1970 dans l’ancienne Tchécoslovaquie, Bohemia Sekt est indéniablement la marque de vins effervescents la plus populaire en Tchéquie. Reportage sur le site de production à Starý Plzenec, en Bohême de l’Ouest.
Paradoxalement, ne serait-ce que de prime abord, c’est dans la région où la bière est reine et où la pils (bière de type blonde traditonnellement brassée à Pilsen - Plzeň, en tchèque) coule à flots, que se trouve le site du plus grand producteur et de la marque la plus connue de vins mousseux et pétillants en Tchéquie. Loin de la Moravie du Sud, la région dont est issu l’essentiel du vin tchèque. Mais si très peu de vignes sont cultivées en Bohême de l’Ouest, ce n’est toutefois pas tout à fait un hasard non plus si ce site de production se trouve précisément à Starý Plzenec, là où, jusqu’en 1925, se trouvait... une brasserie.
« Notre société a été fondée en 1942, et à l’époque, Prague et (la ville thermale de) Karlovy Vary étaient les deux villes où était consommé l’essentiel du vin pétillant dans les pays thèques. Et Plzeň se trouve à peu près à mi-chemin entre les deux... D’un point de vue logistique, c’était donc pratique ! »
Co-responsable de la communication à Bohemia Sekt, Alice Králová, qui a effectué une partie de ses études en France et dont le mari compte parmi les meilleurs sommeliers en Tchéquie, ne le dit pas tout à fait en ces termes. N’empêche, un peu plus de quatre-vingt ans après sa fondation, alors que sa consommation s’est grandement popularisée et ne se limite désormais plus aux villes les plus riches, les choses sont bien simples : qui dit vin effervescent en Tchéquie, dit forcément Bohemia Sekt.
La société, qui emploie actuellement près de 300 personnes, écoule quelque 13 millions de bouteilles par an, soit, à l’échelle de la population tchèque (près de 10,9 millions d’habitants), une moyenne d’un peu plus d’une bouteille de vin pétillant par habitant. Un succès commercial jamais remis en cause par l’importation de vins étrangers, pas même de champagne.
Autre preuve de ce succès, si besoin en est encore, dans le train qui, lors d’une matinée de la mi-décembre, nous menait de Plzeň à Starý Plzenec, les groupes s’apprêtant à visiter le site de production de Bohemia Sekt, étaient déjà fort nombreux. Alice Králová :
« Pour nous, c’est vraiment la période la plus importante de l’année. Décembre est le mois durant lequel nous réalisons 25 % du total de nos ventes. Nous nous concentrons sur le marché tchèque, sur lequel nous vendons 98 % des vins que nous produisons. Et le produit qui a le plus de succès est incontestablement le Bohemia Sekt Demi-sec. C’est vraiment la bouteille symbole des fêtes de fin d’année en Tchéquie. On peut même dire que c’est une sorte d’icône. Depuis déjà plusieurs dizaines d’années, et malgré les autres types de vins que nous proposons, le demi-sec reste le produit favori des consommateurs. Mais je suis un peu étonnée du point de vue un peu négatif sur le fait que c’est le vin mousseux qui se consomme le plus notamment pour la Saint-Sylvestre. Au contraire, nous sommes très heureux que les Tchèques apprécient de célébrer le passage à la nouvelle année avec nos produits ! »
Même trente-six ans après la révolution qui a abouti à la chute du régime communiste dans l’ancienne Tchécoslovaquie, cette popularité de ce demi-sec sans prétention, au-delà du fait non négligeable qu’il est accessible pour la grande majorité des bourses en Tchéquie à un prix d’environ cinq euros dans les grandes surfaces, possède aussi une explication historique, liée au conservatisme des consommateurs :
« Sous l’ancien régime, c’était pratiquement le seul produit de ce type que l’on trouvait dans les commerces, avec les bouteilles de marques russes. Et aujourd’hui encore, bien que nous proposions plusieurs types de vins pétillants, le demi-sec reste le produit favori... Cela nous surprend toujours un peu, parce que nous pensions que l’évolution des habitudes de consommation serait plus rapide, que les Tchèques passeraient plus vite du sucré ou du doux à des vins plus secs. Mais la réalité est que cela fait déjà plus de trente ans et que les gens préfèrent toujours ce type de vin. »
Alors que Plzeň et ses habitants ont fêté, au printemps dernier, le 80e anniversaire de la libération de la ville, une autre histoire, plus ancienne et plus étonnante, se rattache, elle, à la production des toutes premières bouteilles de vin effervescent à Starý Plzenec. Josef Švéda travaille depuis près de 35 ans à Bohemia Sekt, jusqu’à en être devenu le maître de chai. Depuis les caves dont il connaît désormais la moindre bouteille, il revient, lui, sur les heureux événements de mai 1945 :
« Beaucoup d’histoires et d’anecdotes peuvent être racontées pour présenter notre société, et c’est vrai que la façon dont la production a vu le jour pendant la Deuxième Guerre mondiale est très intéressante. D’abord parce que des personnes qui étaient recherchées par les Allemands pendant la guerre se cachaient dans ces caves. Les débuts ont donc été assez mouvementés. En fait, dès 1942, la société qui s’appelait alors ‘Českomoravské sklepy šumivých vín’ (Caves de vins effervescents de Bohême et de Moravie) a aménagé le site de l’ancienne brasserie en fonction de ses besoins. »
« Les caves ont été progressivement vidées et agrandies, et, en 1944, les premières cuvées de vin effervescent ont été mises en bouteille. Ce qui tombait bien puisque, un an plus tard, les 37 000 premières bouteilles ont été achetées par l’armée américaine qui venait de libérer Plzeň. Cette libération a été fêtée comme il se doit à Starý Plzenec aussi. Les témoins de l’époque se souviennent qu’après la guerre, il y avait des bouteilles vides absolument partout. Mais il fallait célébrer la fin de la guerre... »
Qui pense donc que les soldats américains, une fois arrivés à Plzeň, capitale historique de la production de bière en Tchéquie, ont fêté la fin de la guerre uniquement avec du houblon, se trompe. Sur le ton de la plaisanterie, Josef Švéda s’en dit même persuadé : si les « boys » n’ont pas poursuivi leur avancée en Bohême jusqu’à Prague en mai 1945, c’est précisément parce que cette combinaison de bulles, entre bière et vin pétillant, suffisait amplement à leur bonheur, ainsi qu’à celui des jeunes femmes de Plzeň et de ses environs.
Les troupes américaines avaient d’autant moins de raisons de vouloir quitter Plzeň qu’une étiquette avec l’inscription Black Widow (La Veuve noire), nom du bombardier utilisé par l’armée US pendant la guerre, figurait alors sur ces 37 000 premières bouteilles de « mousseux », alors rouge, produites à Starý Plzenec selon une méthode de vinification qui était alors celle utilisée en Autriche voisine.
Quatre ans plus tard, l’arrivée d’un Français dans les caves de Starý Plzenec marque un premier tournant marquant dans l’histoire des vins effervescents dans les pays tchèques. Avec des levures importées en Bohême, Louis Girardot révolutionne les procédés de production. C’est alors lui qui introduit la méthode de vinification dite traditionnelle ou classique utilisée en France pour produire du champagne, méthode de fermentation en bouteille aussi appelée « méthode champenoise ». Josef Švéda :
« Louis Girardot n’a pas été pas le premier maître de chai puisqu’il est arrivé à Starý Plzenec en 1949, au moment où ses biens et son site de production de vins effervescents dans l’ancienne Tchécoslovaquie venaient d’être nationalisés (après la prise du pouvoir par le Parti communiste). Il avait cette idée un peu ‘farfelue’ d’essayer de produire un champagne de qualité ici, avec les vignes des collines de Pálava autour de Mikulov (en Moravie du Sud), qui se trouvent sur des sols calcaires. Cette idée, à laquelle il tenait beaucoup, est probablement la raison pour laquelle il n’est pas rentré en France même après la confiscation de ses biens. Il s’est donc installé à Starý Plzenec où il a poursuivi son travail pendant trois ans environ. Et aujourd’hui encore, nous pouvons percevoir son influence dans le fait que nous utilisons toujours le même type de levures que celles qu’avait Louis Girardot pour la fermentation de ses vins pétillants. »
Bien qu’inconnu en France, Louis Girardot, qui était né à Épernay et avait travaillé chez Moët & Chandon, était un expert en vins effervescents. C’est pendant la guerre qu’il décide de partir s’installer dans le nord de la Bohême, concrètement dans la ville thermale de Teplice-Šanov, une région traversée par le 49e parallèle nord et présentant, donc, bien que 700 kilomètres plus à l’est, des conditions sensiblement identiques à celle de la Champagne en France. Et très vite, semble-t-il, comme le raconte Alice Králová, Louis Girardot, accompagné de sa femme française, s’est fort bien adapté à son nouveau cadre de vie :
« Je pense qu’il appréciait la campagne ici, les gens aussi sans doute puisqu’il a décidé de quitter la France. En fait, il a d’abord essayé de produire du vin en Hongrie et ce n’est qu’ensuite qu’il est venu en Bohême, à Teplice, où il avait du succès. Il a dû fermer son site à cause du régime. Alors, je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai entendu dire qu’il aimait aussi beaucoup les femmes tchèques. Et produire du vin effervescent était un bon moyen de faire leur conquête. Je suis plutôt d’accord avec lui puisque mon mari est sommelier... Je pense donc que Louis Girardot était très heureux, spécialement ici, à Starý Plzenec. Peut-être un peu trop, d’ailleurs, car sa femme, a finalement décidé qu’il leur fallait repartir vivre en France. »
Malgré ce départ, le Bohemia Sekt Louis Girardot Brut reste, aujourd’hui encore, le vin pétillant le plus noble produit à Starý Plzenec. Un produit phare qui est aussi le plus prestigieux et qui est servi, entre autres occasions, lors des grandes réceptions au Château de Prague, comme le montre une photo de 1996 mettant en scène l’ancienne reine d’Angleterre un verre à la main lors de sa première visite dans une Tchéquie nouvellement indépendante et devant laquelle Alice Králová attire notre attention :
« Quand Élisabeth II a rendu visite à Václav Havel, c’est effectivement du Louis Girardot que nous lui avons offert. Cela reste notre cuvée la plus prestigieuse, et ce, même si nous avons depuis développé la gamme Prestige sur laquelle nous travaillons beaucoup et dans laquelle nous proposons plusieurs types de vins. »
Une gamme Prestige dont la version Brut a remporté la médaille d’or dans la catégorie « vins effervescents » de l’édition 2025 du Mondial des vins blancs à Strasbourg et dont Josef Švéda n’est pas peu fier :
« La gamme Prestige compte actuellement cinq versions. La principale est sans aucun doute le Bohemia Sekt Prestige Brut, qui connaît un grand succès non seulement en Tchéquie, mais aussi à l’étranger, car environ 40 % de cette gamme est exportée en Europe. Je pense que c’est là une donnée chiffrée qui témoigne de la qualité du produit. Il est également possible de déguster des variétés mono-cépages, comme le Bohemia Sekt Chardonnay Brut. Il existe également une variante Prestige Rosé, qui se distingue par l’utilisation de raisins de couleur foncée, principalement du Pinot Noir. Et comme cerise sur le gâteau, il y a le Bohemia Sekt Prestige 36, une gamme qui s’apparente un peu plus au champagne, car il est principalement composé des cépages Chardonnay et Pinot Noir, et sa maturation sur lies dure au moins trente-six mois. »
Cette gamme Prestige tord aussi le cou à l’idée, toujours présente dans l’esprit de nombreux consommateurs, selon laquelle Bohemia Sekt ne produirait que des mousseux bon marché et de moindre qualité.
Car 1970 représente une autre date importante dans le développement de la société basée à Starý Plzenec. Parallèlement à la création de la marque Bohemia Sekt, la méthode de production des vins pétillants a alors évolué, avec le passage à un nouveau procédé, la méthode dite Charmat où la seconde fermentation et la prise de mousse ne se passent plus en bouteille, comme dans le cas de la méthode traditionnelle dite champenoise, mais dans de grandes cuves en inox closes et sous pression.
En plus d’être plus rapide, moins complexe et donc moins onéreuse, cette méthode de production permet aussi d’obtenir des vins effervescents certes moins fins au nez et en bouche, mais néanmoins fruités et frais en plus grandes quantités. Accompagnée d’une importante campagne de publicité à la télévision, cette petite révolution à l’échelle de la production de vins mousseux dans l’ancienne Tchécoslovaquie a alors grandement contribué à faire de Bohemia Sekt une marque extrêment populaire. Un succès qui ne s’est jamais démenti depuis, alors que Josef Švéda explique pourquoi la production avec la méthode Charmat est une nécessité :
« La qualité est une donnée certainement reliée à la marque. Bohemia Sekt possède une histoire longue de plus de 80 ans. La marque en tant que telle a été créée au début des années 1970 et depuis lors, elle est devenue un véritable phénomène parmi les consommateurs en Tchéquie, où la notoriété de notre marque est proche de 100 %. Avec une superficie de vignoble d’environ 18 000 hectares, la Tchéquie n’est pas autosuffisante. »
« En fait, près des deux tiers du volume total de vin consommé doivent être importés. Sans parler de la méthode traditionnelle de vinification, qui, elle, est orientée exclusivement sur les vignobles de Moravie, cela signifie pour les les vins pétillants produits selon la méthode Charmat qu’ils sont toujours le résultat d’une combinaison de ces vignobles moraves et de vins provenant des régions du nord de l’Italie, car les cépages que nous trouvons là-bas, tels que le Chardonnay ou le Garganega, présentent des caractéristiques semblables à celles des vins fruités typiques de la région d’Europe centrale. »
À la différence d’un grand nombre de Tchèques, c’est toutefois naturellement une bouteille de la gamme Prestige que Josef Švéda sortira de ses caves pour cette Saint-Sylvestre. Convaincu aussi, comme Louis Girardot avant lui, qu’avec le temps, indispensable à la production d’un vin effervescent de qualité, les consommateurs apprendront à apprécier davantage les « vins à bulles » :
« La promotion des vins de qualité est un travail continu, car il faut éduquer les gens. Je pense que la gamme Bohemia Sekt Prestige mérite vraiment sa place auprès des consommateurs, car elle est produite selon la méthode classique de fermentation en bouteille. Cela veut dire que même dans le monde moderne actuel, chaque bouteille est manipulée six à huit fois avant d’être mise en vente. C’est une méthode de production qui nécessite beaucoup de travail manuel et les vins effervescents qui en sont issus peuvent rester en cave pendant des années, ce qui explique bien sûr leur prix plus élevé. »
« À côté de ça, les vins pétillants de méthode Charmat sont évidemment plus abordables et ils présentent un spectre sensoriel plus simple. Le fait est que les consommateurs en Tchéquie les adorent, le débat sur ce qui est mieux ou moins bien n’a pas donc de raison d’être. Nous sommes heureux du succès de la marque Bohemia Sekt, notamment avec les vins résultant de la méthode Charmat. »
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