Bohumil Hrabal : Itinéraire de l’écrivain du siècle

Photo: Filip Jandourek, ČRo

Un siècle entier s’est écoulé depuis le moment où est né dans la ville de Brno en Moravie l’enfant qui allait recevoir le nom de Bohumil František Kilian avant de devenir Bohumil Hrabal. Rien ne signalait que cet enfant illégitime né le 28 mars 1914, dont le père avait refusé d’épouser sa mère, serait un jour considéré par beaucoup comme le plus grand écrivain tchèque du XXe siècle. Aujourd’hui il est évident que Bohumil Hrabal a été un écrivain incomparable qui a fait le bonheur de plusieurs générations de lecteurs, a marqué par sa griffe de nombreux auteurs et influencé l’ensemble de la culture tchèque.

Bohumil Hrabal, photo: Slovník české literatury
Déjà, l’arrivée au monde du futur romancier a été dramatique et romanesque à souhait. Il s’est confié à ce propos dans un entretien accordé en 1989 à l’écrivain Christian Salmon :

« Un beau dimanche ma mère a annoncé à ses parents, avec beaucoup de ménagement qu’elle était enceinte et que son ami ne voulait pas l’épouser. Mon irascible grand-père nous a trainés dans la cour, ma mère et moi; il a sorti son fusil et a crié en morave : ‘Mets-toi à genoux que je te tue !’Heureusement, ma grand-mère, qui avait le sens de l’à-propos, est sortie à ce moment-là dans la cour et a dit : ‘Venez mangez, la soupe va refroidir.’ »

Photo: Site officiel de la brasserie de Nymburk
Jusqu’à l’âge de trois ans le petit Bohumil vit avec ses grands-parents à Brno. Entre-temps, sa mère épouse František Hrabal, comptable d’une brasserie, qui adopte le fils de sa femme et lui donne son nom. Au lendemain de la Première guerre mondiale la famille s’installe dans la ville de Nymburk qui sera le théâtre des jeux du petit Bohumil et figurera dans toute une série de ses livres inspirés de son enfance.

Après le baccalauréat, le jeune homme s’inscrit à la Faculté de droit à Prague mais suit également des cours d’histoire de littérature, d’art et de philosophie. Quand débute la Deuxième guerre mondiale, ses études sont interrompues car les nazis procèdent à la fermeture des écoles d’enseignement supérieur tchèques. Il travaille donc comme cheminot et chef d’une petite gare, expérience qu’il exploitera et fera fructifier notamment dans sa nouvelle « Trains étroitement surveillés ».

Kladno
Après la libération, il achève ses études mais, docteur en droit, il n’exercera pratiquement jamais son métier. Pourtant sa vie professionnelle sera extrêmement riche. Il sera entre autres représentant de commerce, ouvrier d’aciérie, courtier d’assurances, cheminot, emballeur de vieux papiers et figurant au théâtre. Cependant, c’est l’expérience d’ouvrier dans les aciéries de Kladno qui laissera la trace la plus profonde dans sa vie et contribuera à la maturation de son génie littéraire. Il est témoin de la vie des ouvriers dont nombreux sont victimes de représailles communistes après le coup de Prague en 1948, il partage leur existence difficile, il est emballé par le langage de ces gens ordinaires. C’est à Kladno qu’il renonce à la poésie qui le tentait et invente un style personnel qu’il appellera « le réalisme total ». L`écrivain Bohumil Hrabal est né. Il se souviendra beaucoup plus tard :

« J’ai très vite appris à écrire à la machine, écrire spontanément, attraper l’idée, imperturbablement, un jour, deux jours, dix jours quand ça va, je jette sur le papier le courant de ma pensée… »

Les Petites perles au fond de l’eau, photo: Československý spisovatel
En 1956, Bohumil Hrabal se marie avec Eliška Plevová qu’il appelle Pipsi. Elle sera pour lui une compagne fidèle et une inspiration littéraire jusqu’à sa disparition prématurée en 1985. Hrabal vit avec elle dans le quartier de Libeň à Prague qu’il immortalisera aussi dans de nombreux récits. C’est en 1963 qu’il adopte officiellement la profession d’écrivain. Il publie successivement une série d’ouvrages qui frappent par leur originalité et lui attirent l’attention des lecteurs et de la critique. Ses recueils de contes « Les Petites perles au fond de l’eau », « Les Palabreurs », « Cours de danse pour adultes et élèves avancés » s’inspirent de différentes situations de sa vie mais sont transfigurés par son imagination exacerbée. Sa nouvelle « Trains étroitement surveillés » est portée à l’écran par Jiří Menzel et le film remporte un Oscar à Hollywood. Il devient un des auteurs les plus prisés de sa génération mais son essor se heurte à la situation politique. Après l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’Armée soviétique, l’écrivain qui refuse de se compromettre avec le régime instauré dans le pays par l’occupant, tombe en disgrâce. Jakub Chrobák de l’Université d’Opava constate cependant que les difficultés de cette période n’ont pas entamé la créativité de l’écrivain:

« Hrabal a été interdit de publication de 1969 à 1976, donc pendant sept ans et il le supportait tant bien que mal. D’une part, il manquait de contact avec son lecteur, d’autre part, cette période de disgrâce a été aussi celle de son plus grand envol créateur. Et c’est typique pour lui. Ce calme, cette ‘trop bruyante solitude’ a été très fructueuse pour sa création. »

Tendre barbare, photo: Odeon
La moisson littéraire de cette période est étonnamment riche. Hrabal écrit et publie en partie en samizdat ses œuvres les plus remarquables inspirées par sa jeunesse et celle de ses parents dont « La Chevelure sacrifiée » et « La Petite ville où le temps s’arrêta » mais aussi par exemple le célèbre texte « Tendre barbare » évoquant la vie tumultueuse du peintre et graveur Vladimír Boudník, son ami. C’est à cette période qu’il publie également en samizdat son roman « Moi qui ai servi de le roi d’Angleterre » considéré en général comme son chef d’œuvre.

En 1975 Hrabal fait paraître dans la revue artistique Tvorba une courte autocritique et cette concession au régime qui lui vaudra la possibilité de publier de nouveau ses œuvres dans des maisons d’éditions officielles, provoquera un certain malaise dans les milieux de la dissidence. Cependant, selon Jakub Chrobák, on exagère parfois quelque peu la portée de ce compromis qui n’est pourtant pas resté sans conséquences pour l’œuvre de l’écrivain:

'Une trop bruyante solitude', photo: Mladá fronta
« Si Hrabal, à cette époque-là nuisait à quelqu’un, c’était à lui-même, ou plus précisément à ses textes. Cela a frappé notamment ses livres ‘Tendre barbare’ et ‘Une trop bruyante solitude’, qui ont paru dans des versions tronquées. Déjà en écrivant il pensait à ce que dirait le censeur. Ses ouvrages de cette période sont donc trop polis. »

Ce n’est qu’après la chute du régime communiste et la Révolution de velours en 1989 que l’écrivain peut finalement publier ses œuvres dans leur version originale. Lu, admiré et aimé par ses lecteurs, traduit dans de nombreuses langues, couvert d’honneurs, il ne change pas son train de vie. Il partage son existence toujours entre Prague et sa maison de campagne et reste habitué de la brasserie « Au tigre d’or » où il reçoit un jour les présidents Václav Havel et Bill Clinton. Il meurt en 1997 après la chute d’une fenêtre de l’hôpital de Bulovka à Prague. Les circonstances de cette mort inattendue n’ont jamais été élucidées.

Selon Jakub Chrobák, nous ne comprenons pas bien cet écrivain car son visage réel disparait sous beaucoup de mythes dont le plus grand est sans doute qu’on se représente Hrabal comme un bonhomme toujours cordial :

Bohumil Hrabal, photo: ČT
« Nous devrions comprendre Hrabal comme il est compris dans le monde qui voit en lui un véritable expérimentateur, un homme qui a réussi à dompter le langage humain, mais un langage à un moment où il ne nous reste plus rien. Les palabreurs de Hrabal et tous ses personnages importants ne sont pas seulement les amateurs souriants de la vie, ce sont aussi des gens menacés par la botte du destin qui s’apprête à les écraser. Il ne leur reste qu’une seule possibilité, le langage qu’ils utilisent en hurlant. Et ce hurlement est peut-être toujours précieux, utile et compréhensible. »

Quand je me suis demandé en préparant cette émission en quoi Bohumil Hrabal est et restera unique, quels sont les traits principaux de son génie, j’ai retrouvé un texte que j’ai rédigé il y a longtemps mais que je me permets quand même de citer, puisque je pense qu’il résume mieux que je ne saurais le faire aujourd’hui ce que cet écrivain m’a donné :

Photo: Filip Jandourek, ČRo
« En lisant Hrabal on sent à chaque page, à chaque ligne que le monde et les humains l'intéressent profondément et qu'il n’est pas capable de rester indifférent au sort de ceux qui l'entourent, de ces personnages multiples qui semblent insignifiants au premier abord. Hrabal se rue sur ces petits personnages voués à disparaître sans laisser de traces, il se glisse dans leur peau et arrive, grâce à son génie, à leur donner du relief, à les magnifier par sa fantaisie et par le feu de son style poétique. Toujours étonné, il traite les gens, les animaux, les accidents de la vie comme les grands événements de l'histoire du monde. Il réserve à tout cela une place dans sa mémoire prodigieuse, dans ce puits insondable, d'où, tel un trésorier, il les fait ressortir, au moment propice, pour les faire briller dans la lumière du jour. Bien sûr, il les transforme, il les déforme parfois, il se les approprie, il les enrichit par son imagination déchaînée. De surcroît, il arrive à transmettre au lecteur son intérêt passionné pour ses personnages, il réussit à l'engager, à le fasciner. »