Chapitres de l’histoire

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Traduite de génération en génération, la légende de saint Venceslas a fait naître un culte peu commun. Pour les Tchèques, saint Venceslas figurait et figure toujours en première position parmi une douzaine des saints perçus comme leurs patrons. C'est Vaclav Richter qui vous en dira plus.

Le culte de saint Venceslas, en tchèque Vaclav, revient comme un leitmotif tout le long de l'histoire du peuple tchèque. C'est vers lui que les Tchèques se tournent lors des moments difficiles, lors des épreuves qui menacent de les faire disparaître de la carte européenne, chaque fois lorsque l'existence de leur nation est en danger. Tantôt on souligne sa dévotion, tantôt son courage, parfois on le présente comme un artisan de la paix parfois comme un prince courageux qui a su résister aux puissants voisins allemands. Malgré le défilé des monarques qui se succèdent après sa mort sur le trône des Premyslides et même plus tard, c'est toujours lui qui est considéré comme un prince spirituel, comme un souverain éternel qui ne leur confie la couronne que pour le temps de leur règne. Dans cette perspective, les princes et les rois tchèques ne sont en réalité que les représentants de saint Venceslas sur la terre. Ce souverain éternel personnifie l'idée même de l'Etat. Avant, l'Etat était identifié avec le souverain et mourait avec lui. Avec saint Venceslas, l'Etat devient une institution durable qui ne dépend pas de la personne du souverain. "Venceslas marque non seulement le début de l'historie de cet Etat, constate l'historien Dusan Trestik, mais aussi le début de l'idée de cet Etat, des rapports des gens vis-à-vis de cet Etat qu'ils considèrent comme le leur. Venceslas marque aussi le début du chemin de la civilisation européenne moderne." Canonisé probablement vers la fin du 10ème siècle, Venceslas donne aussi une nouvelle importance à la dynastie des Premyslides et solidifie la position du peuple tchèque au sein de la chrétienté. Des dizaines de générations de ces compatriotes imploreront dans leurs prières sa protection et le prieront de ne laisser périr ni eux ni leurs descendants. Au cours des siècles, il y a plusieurs regains d'intérêt pour ce saint qui personnifie la sagesse, la piété et la compassion mais aussi la fermeté et le courage. L'empereur Charles IV, lui même baptisé Venceslas, adopte et développe le culte de ce saint national. Il fait fabriquer la couronne du Royaume de Bohême, joyau d'un grand prix et d'une rare beauté qu'on ne pose sur la tête des rois que lors des cérémonies de couronnement mais qui doit reposer la majorité du temps sur le crâne de saint Venceslas, relique la plus chère du peuple conservée dans la cathédrale Saint-Guy au Château de Prague. Jan Hus, critique et réformateur de l'Eglise catholique qui mourut au bûcher, aime à évoquer le martyre et le saint patron Venceslas dans ses sermons et l'appelle "soldat de Dieux". Les hussites qui s'insurgent au 15ème siècle contre l'Eglise corrompue invoquent, eux aussi, le patron du pays tchèque dans leurs chants et partent au combat avec l'image du saint sur leurs boucliers. La période baroque apporte une nouvelle vague d'adoration de saint Venceslas. Après la défaite de la Montagne Blanche qui marque la fin de l'indépendance tchèque et le début de la période de germanisation qui risque de devenir fatale au peuple tchèque on se réfugie de nouveau sous la protection du saint national. "Toi, Venceslas, le plus exquis et le plus grand parmi les patrons du pays tchèque", écrit le jésuite Bohuslav Balbin dans sa Défense du peuple et de la langue tchèques publiée en 1672. Il prie le saint d'aider le peuple à survivre à la colère de ses ennemis mais aussi à son indifférence vis-à-vis de son propre avenir. Ainsi il devient précurseur de ceux qui vers la fin du 18ème et au cours du 19ème siècle feront de saint Venceslas le symbole de leur combat pour la renaissance nationale. Lorsque le Président Tomas Garrigue Masaryk fonde, en 1918, la Tchécoslovaquie indépendante, il revient une fois de plus vers le culte du patron national. Il tire de la vie et de l'oeuvre de Venceslas la leçon morale et politique. Dans un discours en 1929, Masaryk la présente ainsi à ses contemporains: "Saint Venceslas était le prince de la paix, mais il défendait vaillament et a sauvé l'Etat des Premyslides. Ses adversaires étaient obligés de poursuivre sa politique... La vie et la mort de saint Venceslas nous enseignent que la vie saine d'un peuple est basée sur l'érudition et la morale, sur la morale sanctifiée par la piété véritable."

Déjà au début du 19ème siècle, le marché aux Chevaux, la plus grande place de Prague, est orné par une statue équestre de saint Venceslas. On s'habitue à se rassembler autour d'elle dans les moments historiques cruciaux. Plus tard, le marché aux Chevaux devient place Venceslas et la statue de pierre du sculpteur Jan Jiri Bendl est remplacée par le monument de bronze réalisé par Josef Vaclav Myslbek qui représente saint Venceslas à cheval sur un haut piédestal entouré de quatre autres saints tchèques. C'est vers ce monument qu'on se réfugie, c'est autour de lui qu'on organise des manifestations d'abord contre la domination des Habsbourg, plus tard contre les Allemands qui occupent le pays et finalement contre l'occupation soviétique. La lance brandie par le patron se transformera en un mât supportant le drapeau tchèque lors des immenses manifestations qui rassembleront, place Venceslas, des centaines de milliers de personnes lors de la révolution de velours en 1989. C'est là où l'on écoute le discours d'un autre Venceslas, Vaclav Havel, dissident qui deviendra président de la République. Ainsi le monument devient le coeur de la capitale, le point central du pays, l'autel de la nation.

Depuis des siècles la légende de saint Venceslas inspire d'innombrables artistes en Bohême et en Moravie mais aussi à l'étranger. Sa légende est évoquée par un vieux chant de Noël anglais, dans des chroniques anciennes de plusieurs pays. L'aura poétique qui nimbe ce saint n'échappe pas non plus à Paul Claudel qui dirige, au début du 20ème siècle, le consulat de France à Prague. Le grand poète français évoque le martyr et sa grand-mère, sainte Ludmila, dans un petit recueil de poésies intitulé Images saintes de Bohême. Le prince Venceslas est pour lui un roi dont le sacrifice a marqué à jamais son pays et son peuple.

"... D'autres ont hérité, d'autres ont épousé leur terre.



Mais la Bohême a bu son souverain : pas un champs



Qui ne soit abreuvé de sa chair et pénétré de son sang,



Pas un coeur qui du Roi répandu n'ait reçu la couleur indélébile!



Après moisson d'un jour, après l'oeuvre du jour servile,



Ressort sur l'écu de l'Europe et témoigne de nouveau,



Où est le centre de l'Europe, où est le noeud de ses eaux,



Ressort encore, éclate encore et vit, et refleurit, et reparaît de nouveau,



Témoigne encore immortellement nouvelle et toujours fraîche,



La tâche que fait le sang de saint Venceslas sur la neige!"