Cinq mois avant les élections législatives, la Télévision tchèque dans la tourmente
Cela faisait plusieurs semaines que la crise couvait au sein de la Télévision tchèque : mardi, un vote à bulletin secret de son conseil de surveillance a démis de ses fonctions le directeur général Jan Souček. Une première depuis 23 ans. A quatre mois des élections législatives, ces remous internes sont perçus comme une mauvaise nouvelle pour ce média public respecté.
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Etonnante et paradoxale concordance des événements : le 1er mai est entré en vigueur l’amendement entérinant la hausse tant attendue de la redevance audiovisuelle qui visait à consolider le financement des médias publics ; pourtant, quelques jours plus tard, voilà que vient d’être limogé le directeur de la Télévision publique tchèque, Jan Souček, après à peine un an et sept mois à son poste (sur un mandat de six ans).
Cette crise qui agite le groupe médiatique, en tête des audiences en Tchéquie depuis plusieurs années, n’est pas totalement inattendue avec, depuis quelques semaines, plusieurs séquences à couteaux tirés via les réseaux sociaux entre le directeur et son organe de contrôle, des accusations de chantage à l’encontre de Jan Souček, chantage qui aurait été proféré par certains de ses membres, mais aussi des reproches à son égard en termes de management, comme le souligne Filip Rožánek, expert de la scène médiatique tchèque :
« Il s’agissait d’une réunion extraordinaire, alors que la réunion régulière a lieu dans une semaine. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la communication n’a pas été exemplaire ces derniers temps. Au vu de la manière dont la Télévision tchèque et son directeur général ont communiqué, le public a dû avoir l’impression que quelque chose ne tournait pas rond. Sans compter le vocabulaire utilisé par certains membres du conseil qui n’a pas sa place dans le service public. »
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Il y a quelques années, il avait été beaucoup question du conseil de surveillance de la Télévision tchèque : au tournant de l’année 2020, l’Union européenne de radio-télévision (EBU) s’était alarmée des menaces pesant sur l’indépendance de la Télévision tchèque, en raison de l’omniprésence en son sein de personnalités très politisées et très critiques de l’institution qu’elles étaient censées contrôler. Depuis deux ans, un changement de la loi permettant désormais l’élection des membres des conseils de surveillance des médias publics par les sénateurs, en plus des députés, a quelque peu renouvelé la composition du conseil de la TV tchèque, avec davantage de pluralisme – voire d’expertise – dans les profils.
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Pourtant, pendant son court mandat, Jan Souček semble avoir été pris en grippe tant par les tenants d’une vision libérale et démocratique de la vie publique que par ceux qui ne voient pas d’un mauvais œil les tendances illibérales au sein de la société tchèque. Le vote à bulletin secret a d’ailleurs entériné une décision majoritaire : 15 voix sur les 17 membres du conseil de surveillance.
Si Jan Souček a défendu la hausse de la redevance audiovisuelle, d’aucuns lui reprochent ses décisions en matière de gestion du personnel, sa communication avec le conseil d’administration et le public, et ce qu’ils considérent comme de l’ingérence dans le programme, avec la suppression de plusieurs émissions phare.
Ce double rejet de la direction choisie par Jan Souček a toutefois une conséquence unique : celle de donner, en pleine période pré-électorale, de l’eau au moulin à l’opposition menée par le mouvement ANO d’Andrej Babiš qui n’a eu de cesse de batailler contre la réforme de l’audiovisuel et de reprocher à l’institution sa partialité en faveur du gouvernement en place, alors même que ses représentants sont régulièrement conviés à des débats contradictoires.
« On pourrait dire que cet épisode est en quelque sorte une ‘récompense’ après l’augmentation de la redevance audiovisuelle. S’il y a bien une chose qui est née du débat autour de cette loi, c’est que désormais, dans la campagne électorale, vous avez des entités qui critiquent la Télévision tchèque ou qui veulent changer le système actuel des médias publics de fond en comble. Donc la Télévision tchèque sera certainement l’un des thèmes de la campagne électorale. Andrej Babiš, le leader du mouvement ANO, a d’ores et déjà annoncé qu’il souhaitait faire de la redevance et de sa suppression l’un des thèmes de la campagne. »
Les reproches de mauvaise gestion de la Télévision tchèque et de manque de transparence sont du pain bénit pour le principal leader d’opposition qui peut désormais reprendre ces arguments pour défendre son idée de fusionner les deux médias publics que sont la Télévision et la Radio tchèques, comme le souligne Filip Rožánek :
« Cette affaire tombe au pire moment, ce qui rend d'autant plus crucial le choix du prochain directeur ou de la prochaine directrice générale (l’élection est prévue pour le 18 juin prochain, ndlr). Quiconque sera nommé devra avoir l'envergure nécessaire pour tenir tête aux poids lourds de la scène politique après les élections d'automne. Quelle que soit la future composition de la Chambre des députés, la question de la fusion des médias publics refera surface, et les partisans de cette réforme chercheront à rallier une majorité pour la faire adopter. »
Alors que l’organisation de défense des journalistes Reporters sans frontières indique que la très bonne place de la Tchéquie (10e, +7 points) dans le classement de cette année est en grande partie liée aux efforts du gouvernement pour augmenter la redevance audiovisuelle et pérenniser un financement stable et indépendant des médias publics tchèques, le « modèle d’audiovisuel indépendant en Europe centrale et orientale » est fragilisé par cette crise interne à la Télévision tchèque.
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Une situation d’autant plus dommageable que, dans un monde déstabilisé par la désinformation et le monde parallèle des médias alternatifs, la Télévision tchèque reste, juste derrière sa partenaire qu’est la Radio publique en tête (62 %), le deuxième média à bénéficier de la plus grande confiance du public (59 %) selon une étude de 2024 du Reuters Institute. Là aussi, une situation plutôt exceptionnelle dans la région où les médias publics des pays voisins, comme la Slovaquie, sont sous pression, voire mis sous coupe réglée.











