Après les élections, les craintes pour l’avenir de l’audiovisuel public tchèque
Avec l’arrivée au pouvoir du parti populiste ANO d’Andrej Babiš et la future coalition qui se profile avec deux partis d’extrême-droite, les craintes d’un scénario à la slovaque ont refait surface quant à l’avenir de l’audiovisuel public.
L’expérience des trois voisins de la Tchéquie, Pologne, Hongrie, Slovaquie ces dernières années a de quoi mettre tous les voyants au rouge en Tchéquie, alors que le mouvement ANO d’Andrej Babiš vient de remporter les élections législatives : la Slovaquie, notamment, fait figure d’épouvantail avec une mainmise de l’audiovisuel public dès l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Robert Fico.
Le 1er mai dernier, la nouvelle loi sur l’audiovisuel public voulue par le gouvernement sortant est enfin entrée en vigueur – et ce n’est pas faute d’avoir mis du temps. La redevance pour la télévision a été augmentée de 15 CZK pour passer à 150 CZK par mois et pour la radio de 10 CZK pour passer à 55 CZK par mois. A noter qu’elle n’avait pas augmenté depuis 20 ans pour la Radio tchèque et depuis 17 ans pour la Télévision tchèque. L’idée était de contribuer à la stabilisation des médias publics et d’assurer la viabilité à long terme de leurs activités. L’éventail des contribuables auxquels s’applique l’obligation de paiement s’est également élargie.
Au cours de sa campagne électorale, le candidat Andrej Babiš en a fait un de ses principaux chevaux de bataille, faute d’avoir pu empêcher le passage de la réforme gouvernementale visant à augmenter la redevance audiovisuelle.
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Or les médias en général et Andrej Babiš, c’est une longue histoire : il faut rappeler que lui-même, en plus d’être un milliardaire ayant fait fortune dans l’agroalimentaire, a été un magnat de la presse pendant plusieurs années, afin d’appuyer ses ambitions politiques. S’il a revendu son groupe d’édition Mafra en 2023, soit dix ans après son acquisition, celle dernière a totalement bouleversé le paysage médiatique tchèque, déclenchant à la fois des investissements d’autres milliardaires, provoquant le départ de nombreux journalistes des journaux historiques de Mafra dans d’autres médias, entraînant la fin des équipes d’investigation dans le groupe, mais aussi – point positif – diversifiant la scène médiatique en permettant l’émergence de nouveaux titres – en ligne mais pas seulement.
A l’issue des élections législatives donc, la question des médias publics pourrait, elle, se retrouver très rapidement sur le devant de la scène : outre le parti ANO, les deux autres (SPD et Motoristé) actuellement engagés avec le vainqueur dans des négociations pour former un gouvernement ont tous inscrit dans leurs programmes électoraux des propositions, visant à modifier le fonctionnement des médias publics, nommément la Télévision tchèque et la Radio tchèque. Dans son programme, et disant s’inspirer de modèles existants en Finlande, au Royaume-Uni ou en Autriche, ANO propose notamment la fusion pure et simple des deux médias (option que refusent leurs directeurs respectifs Hynek Chudárek et René Zavoral) et la suppression de la redevance audiovisuelle – leur financement devant être intégré au budget de l’Etat. Des ambitions qui, selon leurs détracteurs, mettraient en péril l’indépendance des médias publics.
« Des médias publics forts, indépendants et financés de manière stable sont difficiles à contrôler. C’est pourquoi certains hommes politiques sont attirés par la perspective d’une institution commune financée par le budget de l’État, comme des papillons par la lumière. Ils y gagneraient un nouvel instrument, avec de nouvelles règles et une nouvelle direction. Ils affirment s’inspirer de l’Europe de l’Ouest, mais regardent en réalité vers l’Est », écrivait en début d’année le journaliste Filip Rožánek dans un commentaire pour le site Seznam Zprávy. Rappelant par ailleurs qu’au cours des 25 dernières années, seuls l’Estonie (pays dix fois moins peuplé que la Tchéquie), la Slovaquie et la Hongrie parmi les États plus importants, avaient opté pour un tel regroupement. Avec les conséquences néfastes que l’on sait sur l’indépendance éditoriale.
Les médias publics sont également dans le viseur direct d’un des potentiels partenaires gouvernementaux d’Andrej Babiš, le parti d’extrême-droite SPD de Tomio Okamura qui, sans preuves, n’a eu de cesse de les accuser d’être biaisés et de censurer son parti. Le mouvement des Motoristé, de la même couleur politique, a un ton plus modéré à l’égard des médias publics : s’il rejette l’idée d’un financement par l’État, il conteste toutefois également le paiement de la redevance pour les détenteurs de téléphones portables et de téléviseurs.
Selon une étude du Reuters Institute de 2023, la Radio tchèque est le média qui bénéficie de la plus grande confiance du public (59 %) suivi de la Télévision tchèque (57 %). Cette réputation qui reste globalement au beau fixe n’a pourtant eu de cesse d’être sapée par les oiseaux de mauvais augure qui capitalisent sur la polarisation d’une société qui, tout aussi globalement, fait moins confiance aux médias dans leur ensemble.
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Pourtant, le dernier classement de l’organisation Reporters sans frontières a placé la Tchéquie en 10e position de l’index de la liberté de la presse. Une place record dans l’histoire du pays, qui découle entre autres des efforts menés ces dernières années en faveur d’un audiovisuel public stable et indépendant, permettant de faire des médias publics tchèques « un modèle du genre en Europe centrale ». Un modèle qui pourrait se voir directement menacé et « très vite » remis en cause, comme le soulignait encore le site Seznam Zprávy au lendemain des élections.








