CzechMarket #12.2 – Ouf, les Français sont là !

Hana Machková, photo: ČT24

Pour clore sa série consacrée aux Français qui sont arrivés en République tchèque dans les années 1990 pour y faire des affaires, Radio Prague s’est entretenu avec Hana Machková, fondatrice de l’Institut franco-tchèque de gestion (IFTG), directrice de l’École supérieure d’économie de Prague (VŠE) et même, depuis peu, Chevalière de la Légion d’honneur. Œuvrant depuis le début de sa carrière pour le renforcement des liens entre la République tchèque et la France, Hana Machková est probablement la plus française des Tchèques et, l’un n’empêchant pas l’autre, certainement la plus avertie sur la vie des affaires françaises en son pays.

Hana Machková, photo: ČT24
« Aujourd’hui, il me semble que c’est comme si c’était la honte pour les entreprises françaises d’embaucher du personnel qui parle français. Tout est ‘international’, ‘global’… »

‘Corporate’...

« ‘Corporate’ (rire), etc. Et je pense que c’est dommage que les Français soient devenus autant globaux. Mais je suis peut-être la seule à penser cela. »

Si je comprends bien, les entreprises françaises installées en République tchèque parlent et font parler leurs employés en anglais ?

« Oui, la langue officielle, c’est l’anglais. Et c’est vrai que c’est indispensable. Mais vous avez par exemple Decathlon où la langue officielle est le français, parce que c’est une entreprise familiale française. Vous aviez Carrefour également. Mais c’est rarissime. Vous êtes dans un pays où les francophones sont peu nombreux, donc c’est vrai que cela aurait limité la communication. Il y a aussi très souvent des cadres étrangers. Ici, TPCA (Toyota Peugeot Citroën Automobile, ndlr) est représenté par un Espagnol qui, certes, maîtrise très bien le français et qui est francophile comme moi, mais c’est un Espagnol. »

« Donc d’accord, l’anglais est essentiel, mais pourquoi ne pas valoriser aussi ceux qui parlent français et qui facilitent la communication ? Et qui facilitent aussi la compréhension dans le cadre de l’entreprise, parce qu’il y a des différences culturelles ! Souvent les Français qui venaient ici me disaient : ‘Vous savez, quand on part en Asie, nous avons plein de formations sur les différences interculturelles. Quand on vient en République tchèque, il n’y a rien parce qu’on considère que les Européens sont tous pareils.’ Mais ce n’est pas vrai. Il y a beaucoup de petits malentendus. »

Avez-vous un exemple ?

Photo illustrative: ŠJů, CC BY-SA
« Je peux vous citer des milliers d’exemples. Au hasard Komerční banka. Quand les Français sont arrivés, les Tchèques ont été choqués par la méthode de gestion à la française puisqu’ils étaient habitués à l’ordre, c’est-à-dire qu’il faut faire ça, ça, ça. Un, deux, trois. Les Français sont arrivés, ils ont invité les gens autour de la table et ont demandé aux Tchèques de s’exprimer et de proposer des solutions. La réaction des Tchèques a été de me dire : ‘Mais vous savez Madame, les Français ne savent pas ce qu’il faut faire. Ils sont arrivés et ils nous demandent des conseils.’ Et les Français m’ont dit : ‘Mais vous savez Madame, c’est très difficile parce que les Tchèques ne s’expriment pas. On leur demande de nous donner leur avis et ils ne disent rien, ils sont là, silence total. Et après la réunion ils arrivent, chacun de leur côté, pour nous parler.’ »

« Les entreprises allemandes étaient à Prague dès le 18 novembre 1989 »

Depuis vingt-cinq ans, vous avez rencontré un tas de Français. J’aimerais vous demander dans quel état d’esprit ils sont arrivés dans les années 1990, puis dans les années 2000. Et dans quel état d’esprit arrivent-ils aujourd’hui ?

« Alors, en 1990, ils n’étaient pas encore là. L’Oréal est arrivé en 1993, si je ne me trompe pas. Je m’en souviens, j’étais à l’ambassade de France et tout le monde était ravi : ‘Ouf, L’Oréal est là ! Enfin les entreprises françaises arrivent !’. Les Allemands, eux… La révolution a eu lieu le 17 novembre et les Allemands sont arrivés le 18, je dirais (rire). Alors, c’est vrai, il y avait un rideau de fer entre nous, et je pense que les Français ont un peu hésité à venir parce que culturellement… Vous savez, cela demeure dans les têtes aujourd’hui : j’enseigne en France, je rencontre souvent des étudiants qui ne sont jamais allés dans un pays de l’Est, et quand je leur demande si c’est loin, ils me répondent : ‘Oui, c’est très loin’. Bref, je pense que la distance était plutôt dans les têtes. »

« S’implanter ici a également été très difficile parce que les pays de l’Est se sont tous ouverts en même temps. C’était extrêmement complexe de réussir à capter les parts de marché, et parfois cela n’a pas été compris par les sièges en France qui se demandaient comment il était possible que Suez, par exemple, ne soit pas capable sur un marché nouvellement ouvert d’acquérir tout de suite une très grosse part de marché. Pourquoi ? Parce qu’il y avait des Allemands, des Autrichiens, des Anglais, des Espagnols, des Italiens… Tout le monde a senti l’opportunité. »

« Au début, il a fallu aussi beaucoup s’adapter. Le succès d’Opavia est dû au fait que Danone a très vite compris qu’il fallait proposer aux Tchèques des produits qu’ils connaissent s’il voulait conserver les parts de marché. Lancer une marque internationale coûte très cher. En rachetant Čokoládovny à l’époque, Danone a tout de suite obtenu 60% des parts de ce marché. Pour ne pas les perdre, ils ont opté pour une très belle stratégie : développer la marque locale et se positionner comme une entreprise locale. »

« Quand les Français arrivaient, déjà c’était en équipes nombreuses, et ils arrivaient avec des tâches difficiles qui étaient d’acquérir de grandes parts de marché sur un marché hyper compétitif. C’est une explication de l’échec de Carrefour selon moi : Carrefour s’est implanté en 1997 ou 1998 et ils sont partis, à ma grande douleur d’ailleurs parce que c’était une entreprise qui soutenait la francophonie, qui prenait nos stagiaires, le directeur était diplômé de l’IAE de Paris, notre partenaire. Nous avons eu une très belle coopération. Malheureusement, Carrefour n’était que le numéro 8 sur le marché tchèque. Ils ont donc arrêté leurs activités ici et se sont concentrés sur la Pologne où cela marche très bien. »

Alors pourquoi cela a marché en Pologne, et pas en République tchèque ?

« Parce qu’en Pologne, ils sont arrivés plus tôt et y ont beaucoup plus investi qu’ici. Cela ne veut pas dire que c’est une mauvaise entreprise. Seulement, un jour, c’est devenu trop cher. Ils ont cédé leurs hypermarchés en Tchéquie à Tesco et Tesco leur a cédé ses activités à Taïwan. C’était un troc. Vous savez, les multinationales savent travailler ensemble. »

« Il y a aujourd’hui plus d’étudiants français chez nous que d’étudiants tchèques en France »

Pour en revenir à ma question, j’imagine que l’on n’arrive pas en République tchèque aujourd’hui comme il y a vingt-cinq ans. Dans quel état d’esprit les gens arrivent-ils donc aujourd’hui ?

« Déjà, je dois dire qu’aujourd’hui les relations entre la France et la République tchèque sont bonnes. Alors l’état d’esprit… Eh bien, nous sommes des Européens. On fait partie de l’Union européenne. Ce n’est plus une telle découverte. Au début, c’était plutôt une aide à un pays qui a besoin de se développer. Aujourd’hui, nous sommes des partenaires et nous travaillons comme des partenaires. Les Français nous considèrent aujourd’hui comme un pays où il est possible d’entreprendre, où on peut apprendre quelque chose et qui vaut le coup d’être découvert. Par exemple, je vais vous donner un chiffre qui va vous surprendre, mais il y a plus d’étudiants français qui viennent en échange chez nous que d’étudiants tchèques qui partent en échange en France. »

En nombre ou en proportion ?

Photo: Archives de Radio Prague
« En nombre ! Je reçois plus de Français que j’envoie d’étudiants en France. Ce qui est pour moi fantastique parce que cela montre que les Français considèrent mon université comme une bonne université où ils ont des choses à apprendre. Nous organisons des séminaires de découverte pour les groupes d’étudiants français. Je reçois quatre groupes de l’IAE de Paris par an et ce séminaire de trois-quatre jours à Prague fait partie intégrante de leur programme. Ce sont des masters en ressources humaines, en International MBA, en marketing et du DISTECH (Techniques de distribution de l'IAE de Paris, ndlr). De même, nous organisons un séminaire pour l’IAE de Lyon et, récemment, l’EM Strasbourg a décidé d’envoyer leurs masters trois jours pour leur faire découvrir les pays d’Europe centrale. Ça aussi, c’est une forme de coopération, cette fois entre les établissements. Il y a beaucoup de touristes français, mais venir se former ici, ça c’est la nouveauté. Qui aurait dit ça il y a vingt-six ans ! (rire) »

« Enfin, il y a de plus en plus de jeunes Français qui viennent s’installer. Le taux de chômage est de 5%, même 4,1% ce mois-ci : un rêve pour les Français. Prague propose des conditions de vie correctes. Le coût de la vie est plus faible qu’à Paris. C’est un pays où la sécurité est quasi-totale. Je pense qu’ils vont être de plus en plus nombreux à s’installer ici. »