Dans la Tchécoslovaquie communiste, ÚLUV ou l’art de moderniser la tradition

L’exposition 'ÚLUV, une histoire sans fin'

A Brno, le Musée régional morave propose jusqu’au 14 juin une exposition dédiée à une institution un peu oubliée, mais essentielle dans l’histoire du design tchécoslovaque : intitulée « ÚLUV, une histoire sans fin », elle s’intéresse au Centre de production de l’art populaire, un projet vieux de plus de 80 ans, unique en son genre, mêlant artisanat traditionnel, design moderne et vision sociale.

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Fondé juste après la Seconde Guerre mondiale, l’ÚLUV s’appuyait sur un héritage plus ancien, celui des coopératives artisanales des années 1930. Son ambition : puiser dans les techniques et motifs traditionnels, folkloriques, pour les transformer en objets contemporains accessibles au plus grand nombre. C’est ce que souligne Hana Dvořáková, ancienne directrice de l’Institut ethnographique du Musée régional morave et commissaire de l’exposition :

Hana Dvořáková | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Cette institution travaillait en s’inspirant de la culture populaire traditionnelle. Elle a puisé dans ce réservoir folklorique et ancien pour en extraire des techniques, des matériaux et des motifs traditionnels. Grâce à des designers de talent, elle les a en quelque sorte sublimés, transformés en objets du quotidien destinés non seulement à un groupe restreint de personnes, mais aussi à une génération, voire deux générations de Tchécoslovaques. »

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Loin d’un folklore figé dans le temps, l’ÚLUV proposait en réalité une vision moderne et vivante de la tradition. Un principe qui, finalement, reste tout à fait d’actualité de nos jours. Il suffit de regarder les différentes déclinaisons d’éléments folkloriques dans les cérémonies olympiques, où chaque pays réinterprète ses racines culturelles pour affirmer son identité.

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Les uniformes de la Mongolie aux derniers JO d’hiver de Milan-Cortina en sont un exemple frappant, mais pour rester en Tchéquie, rappelons-nous tout simplement des tenues officielles des athlètes tchèques aux JO de Tokyo en 2020 : elles avaient été réalisées à partir d’un tissu indigo imprimé, fabriqué via une technique proche du batik indonésien, le « modrotisk » ou « Blaudruck » en allemand. Cet artisanat traditionnel, commun à la Tchéquie, la Slovaquie, l’Autriche, l’Allemagne et la Hongrie, a été classé sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2018 et est aujourd’hui réactivé par de jeunes créateurs d’une manière on ne peut plus contemporaine.

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Idéologie et artisanat au service de créations intemporelles  

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Mais revenons au contexte de la Tchécoslovaquie communiste, car l’ÚLUV avait aussi une mission économique et sociale, en structurant le travail des artisans dispersés dans les régions et en leur fournissant des débouchés. Etonnamment, le régime communiste qui par ailleurs instrumentalisait les traditions et mettait en valeur un folklore stéréotypé comme lors des défilés obligatoires du Premier mai, a également développé en parallèle cette organisation qui se distingue, elle, par une véritable exigence esthétique. Car avec les produits qui sortent des lignes de production de l’ÚLUV, on est loin de l’économie planifiée :

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« En s’appuyant sur la tradition, l’ÚLUV devait en réalité contribuer à équiper les jeunes ménages en leur fournissant du petit mobilier, des objets décoratifs notamment ou en habillant les femmes – surtout les femmes d’ailleurs, même quelques vêtements pour hommes ou pour enfants étaient également produits. La mode féminine était le cœur de cible d’une partie de la création : elle s’appuyait sur des matières traditionnelles, des coupes traditionnelles, qui étaient transformées par l’imagination du designer de sorte que cela devenait quelque chose de tout à fait unique. Dans la grisaille normalisatrice de la production des grandes usines textiles, c’était soudainement quelque chose de tout à fait différent. Cela sortait du lot. »

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Ces créations tranchent avec la production industrielle standardisée de l’époque, introduisant une forme d’élégance et d’originalité dans le quotidien, ce qui explique aussi leur caractère intemporel. Certaines pièces visibles dans l’exposition, notamment des vêtements des années 1980 aux lignes simples, pourraient être portées aujourd’hui sans paraître démodées.

« Dans l’exposition, nous montrons une robe datant de 1988, créée par la célèbre créatrice contemporaine Liběna Rochová. C’est une robe en laine noire, de soirée, dont la coupe est très simple. Quand j’ai voulu emprunter la robe, la propriétaire m’a dit : ‘Tu as de la chance, je l’ai portée pas plus tard que la semaine dernière à un concert, elle est maintenant au pressing, mais tu l’auras pour ton exposition.’ C’est aussi la preuve du niveau du design de l’époque et, bien sûr, de la personnalité du créateur ou de la créatrice et cela témoigne de leur intemporalité absolue. »

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Krásná jizba » : le design à la portée de tous

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

L’un des piliers du succès des produits estampillés « ÚLUV » dans la Tchécoslovaquie communiste résidait dans son réseau de boutiques appelées : « Krásná jizba » (« belles chambres » ou « belles pièces »). Le concept était novateur : permettre aux ménages d’acquérir progressivement des objets de qualité pour aménager leur intérieur. Une stratégie qui était même fondée sur des études de marché, ciblant notamment les femmes jeunes ou d’âge moyen.

Ces magasins proposaient une large gamme d’objets, comme le détaille Hana Dvořáková :

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Le réseau Krásná jizba était constitué de points de vente où l’on commercialisait la production de l’ÚLUV. De la céramique aux vêtements, en passant par la décoration d’intérieur, les tapis, le petit mobilier et les souvenirs. Ces derniers constituaient en réalité une part importante de cette production, car l’ÚLUV contribuait également à l’économie des devises. Donc une partie de ces articles était destinée aux touristes. C’était une production marginale, mais leur qualité était indéniable. Sur les boîtes d’emballage, par exemple pour les œufs de Pâques décorés ou pour les bijoux fantaisie, le texte était rédigé en plusieurs langues, ce qui témoigne du fait qu’on tenait compte de l’export et du tourisme. »

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Les années 1990 : le déclin d’une institution pourtant précurseur

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Malgré son relatif succès dans une Tchécoslovaquie communiste par ailleurs plutôt conformiste, l’ÚLUV disparaît dans les années 1990, victime des transformations économiques, de l’arrivée de produits industriels bon marché et de la fast fashion. Son déclin en Tchéquie (en Slovaquie, il est encore actif de nos jours) marque la fin d’un modèle fondé sur la qualité relativement abordable et une certaine idée du collectif :

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« L’époque était soudain totalement nouvelle. Une des créatrices de la dernière génération l’a très bien formulé : l’ÚLUV était un univers de petits métiers d’art magnifiques, dans lequel tout le monde s’entendait très bien, tout le monde avait besoin des autres. Il s’agissait d’une création collective, il n’y avait pas de jalousie, car chacun poussait l’autre vers l’avant. Mais soudain, d’autres choses sont apparues sur le marché, moins chères et en grande quantité. Le grand public s’est tourné vers des gammes de produit qui n’existaient pas ici. »

L’exposition 'ÚLUV,  une histoire sans fin' | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

L’exposition s’appuie sur une collection exceptionnelle constituée à Brno entre les années 1960 et 1989, couvrant l’ensemble des productions de l’ÚLUV. Elle inclut même des objets encore utilisés aujourd’hui, témoignant de leur robustesse et de leur pertinence. A l’heure du design durable et de la promotion des circuits courts, l’ÚLUV apparaît comme un précurseur de l’artisanat adapté à la vie quotidienne moderne.