Dans les années 1950, la société est basée sur le système de la délation

Le rapport de police, photo: Archives d'ABS

L’« affaire » Kundera a connu un rebondissement il y a une dizaine de jours. Nous revenons aujourd’hui sur le parcours de Milan Kundera pendant les années 50 et 60. Avant de juger ou non l’homme, il est en effet nécessaire de comprendre cette période de mutation et d’éviter toute histoire polémique.

Miroslav Dvořáček, photo: Archives d'ABS
En mars 1950, Miroslav Dvořáček, pilote et agent de l’Ouest, est condamné à 22 ans de prison – 14 seront effectuées – suite à une dénonciation. Il sera affecté aux travaux forcés dans des mines. Parmi les personnes qui connaissaient ses activités figurait une certaine Iva Militká.

17 ans plus tard, en 1967, paraît « La Plaisanterie ». Dans ce roman, Milan Kundera raconte l’histoire d’un jeune homme, arrêté et envoyé dans les mines de charbon suite à une lettre sarcastique sur le Parti, écrite par dépit amoureux. Les points communs entre les deux histoires, réalité et fiction, sont troublants : la présence d’une femme comme point de départ, l’arrestation et l’envoi dans des mines.

Une coïncidence troublante, qui soulève bien des hypothèses, toutes plus fragiles les unes que les autres.

Le rapport de police, photo: Archives d'ABS
A commencer par celle d’une manipulation du régime. Le rapport de police accablant Kundera pourrait-il être un faux, datant, non pas des années 50 mais de la fin des années 60 ? En 1967-1968, Kundera devient une grande figure de l’opposition politique au régime. Il constitue une proie d’autant plus intéressante qu’il est déjà connu à l’étranger pour ses livres. Le système communiste plaçait le mensonge au cœur de sa stratégie, la question de la manipulation des archives est donc légitime. La police politique n’a-t-elle pas tenté de décrédibiliser Kundera en lui faisant jouer le rôle du dénonciateur ?

Aussi tentante soit-elle, la thèse du faux rapport de police soulève pourtant une objection de taille : pourquoi la police ne s’est-elle jamais servie de ce faux, s’il s’en agit d’un ?

Une chose est sûre, si Milan Kundera est, dans les années 50, un membre convaincu du Parti Communiste tchécoslovaque, il est en fait représentatif de sa génération, ni plus ni moins. L’écrivain est né en 1929. Il appartient à ces Tchèques qui ont vécu, enfant puis adolescent, la plus longue occupation allemande en Europe puisqu’elle commence dès 1938, avec l’invasion des Sudètes. La même année, les Français et les Anglais livrent l’allié tchécoslovaque à l’ogre hitlérien. Après guerre, le ressentiment des Tchèques face aux Occidentaux est palpable. Quant à leur sentiment de gratitude envers l’URSS, il est immense, un sentiment alors partagé partout en Europe, et même chez les non communistes.

En Tchécoslovaquie comme en France, ils sont nombreux les artistes et les écrivains qui croient sincèrement que le communisme réalisera une société plus juste. Lorsque le coup de Prague a lieu, en 1948, Kundera a 19 ans, l’âge de toutes les utopies. Le romancier Pavel Kohout présente de nombreux communs avec lui. Il appartient à la même génération puisqu’il est né en 1928, soit un an avant. Comme Kundera, il sera membre du Parti Communiste et de l’Union des Ecrivains dès les années 50, comme lui, il fera partie, en 1967, des écrivains s’opposant ouvertement au régime, devenant un symbole du Printemps de Prague.

L’historien Vladimír Kusin, dit, en parlant de cette génération : « la plupart de ceux, qui dans les années 60, cheminèrent vers le changement politique avaient cru au stalinisme encore peu de temps auparavant. Quinze ans plus tard, le recul aidant, ils prenaient conscience des implications complexes de leur propre expérience. ».

Et cette expérience, c’est celle d’une société, qui, dans les années 50, est basée sur le système de la délation, bien sûr encouragée par le régime. Les Tchèques sont constamment surveillés, du domicile jusqu’au lieu de travail. Les grandes purges du début des années 50 font des ravages dans la population. On évoque toujours les grands procès politiques mais ils furent une partie infime de la répression, celle-ci touchant la nation dans son ensemble. On estime que 100 000 personnes furent arrêtées et jugées et que 80 000 auraient été condamnées aux camps de travaux ! Les détenus étaient souvent transférés dans les mines de radium, comme à Jachymov, en Bohême du nord. C’est ce qui arrivera notamment à Jiří Mucha, écrivain et fils du célèbre peintre, qui décrira le camp de Jachymov dans « Les Soleils froids », publié en 1968.

En 1968, Milan Kundera était invité à donner une interview à la télévision française pour son roman « La Plaisanterie ». Il soulignait que la plupart des lecteurs et des critiques voyaient dans ce roman un livre politique alors qu’il s’agissait pour lui d’un roman d’amour. Un roman d’amour dans des circonstances historiques sans précédent, ajoutait-il. Doit-on voir là une piste éventuelle pour comprendre qui a dénoncé Dvořáček et pourquoi ? Après tout, Miroslav Dlask, accusé récemment d’être le délateur de Miroslav Dvořáček par l’historien de la littérature Zdeněk Pešat, était à l’époque le petit ami d’Iva Militká.

Le jeu des devinettes n’est en tout cas pas prêt de finir, vu l’intérêt des médias tchèques pour la polémique. Reste une interrogation en sourdine : si Kundera avait vraiment été le délateur, pourquoi aurait-il écrit un roman reprenant peu ou prou les mêmes événements, 17 ans plus tard ?