Défense : face à la menace russe, « pas de sentiment d’urgence suffisant » dans la société et l’armée
Alors que le plan de paix pour l’Ukraine proposé par les Etats-Unis continue, malgré son remodelage, d’agiter les débats à l’international, le commandement de l’armée tchèque était réuni mardi pour son assemblée annuelle, avec, sans surprise, la menace russe au cœur des discussions.
« Nous créons une armée qui doit être capable de mener une guerre. Et je veux vraiment insister sur ce point : nous la créons pour que cette guerre n’ait jamais lieu. Nous n’allons pas discuter avec la Russie autour d’une bière. Nous ne pouvons discuter avec la Russie que depuis une position de force. Je répète depuis longtemps et partout que la Russie sera de plus en plus imprévisible et de plus en plus agressive. Ce constat est plus vrai que jamais aujourd’hui. »
« Si vis pacem, para bellum »
C’est avec ces mots rappelant l’adage latin « Si tu veux la paix, prépare la guerre » que le chef d’Etat-major de l’armée tchèque Karel Řehka a ouvert ce qui est « très probablement [sa] dernière assemblée annuelle » consacrée aux priorités de développement et aux principaux objectifs pour l’année prochaine, puisque sa mission à la tête des forces armées du pays doit théoriquement s’achever le 31 août prochain. Car pour ce soldat qui a reçu le 28 octobre dernier des mains du président tchèque, ancien soldat lui-même, la médaille du mérite, fait rare pour un militaire actif, « dans l’armée tchèque, tout comme dans le reste de la société tchèque, il n’existe toujours pas un sentiment d’urgence suffisant. »
S’il a rappelé que de nombreuses menaces comme le terrorisme continuaient de planer sur les sociétés occidentales, Karel Řehka n’a pas eu de mots assez forts pour souligner celle qui « saute aux yeux » : la Russie et son régime politique. Raison pour laquelle il a rappelé la base qui fait le cœur du métier de soldat :
« Tous les soldats de notre armée doivent être prêts au combat. Etre prêts pour le pire des scénarios, c’est ce pour quoi la société nous finance. La moindre minute que nous passons à faire autre chose que de nous préparer au combat est une perte de temps. La société attend de nous qu’en cas de guerre nous la défendions de la manière la plus professionnelle possible. Nous devons donc passer plus de temps à l’entraînement physique et au stand de tir, et moins dans toutes sortes de réunions. Nous devons nous entraîner et vivre de la même façon que si nous étions au combat. »
Dans un discours très critique de la lenteur des processus administratifs (et politiques) et de la lourdeur de la bureaucratie, le chef d’Etat-major a souligné – à contre-courant de l’idée d’un écosystème militaire rigide – l’importance de l’initiative personnelle si elle est justifiée, de même que la possibilité d’expérimenter et de faire des exceptions quand la situation l’exige. La Pologne, le Danemark ou les Pays-Bas ont été donnés en exemple d’armées modernes mais surtout flexibles.
Un modèle d’armée dépassé ?
En France, le récent discours du CEMA, le général Fabien Mandon, a fait des remous dans le petite monde politico-médiatique en mentionnant la nécessité d’être prêts à « accepter de perdre ses enfants » en référence à ses soldats de métier. Mardi, son homologue tchèque est allé plus loin en pointant du doigt les deux problèmes majeurs en matière de personnel : avec d’un côté des objectifs de recrutement fixés par le passé pas atteints, alors que les nouveaux sont encore plus ambitieux et de l’autre, l’absence d’un dispositif capable de générer et de renouveler une réserve militaire de taille adéquate, le chef d’Etat-major tchèque a jugé légitime de s’interroger sur la pertinence du modèle actuel des forces armées au regard du contexte sécuritaire européen. Une interrogation à laquelle il a répondu assez rapidement : « Je pense qu’il ne l’est pas (pertinent, ndlr). Mais, au niveau politique, personne n’a encore eu le courage d’ouvrir ce débat ».
Karel Řehka a par ailleurs souligné que l’armée avait déjà élaboré une « conception de mobilisation » reposant principalement sur le volontariat. « Nous n’avons jamais discuté ni envisagé le retour d’un service militaire obligatoire d’un an ou de toute autre forme généralisée », a-t-il assuré tout en rappelant que le modèle actuel de l’armée a été conçu à une époque où les forces tchèques étaient essentiellement destinées aux opérations de gestion de crise, le plus souvent hors du territoire national.
Un modèle qui est donc loin d’être adapté à la nouvelle donne géopolitique imposée par la Russie de Vladimir Poutine depuis le 24 février 2022. Et dont l’évolution risque toutefois aussi d’être conditionnée aux priorités du nouveau gouvernement de coalition en formation : or, comme l’a souligné le président Petr Pavel mardi, au même pupitre que le chef d’Etat-major, la déclaration programmatique du futur cabinet ne mentionne pas la Russie comme une menace, ni la responsabilité de la Tchéquie envers ses alliés, ni la volonté de respecter pleinement les engagements pris au sein de l’Alliance.






