Défense : « La tradition industrielle tchèque a son importance dans le contexte présent »
Ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN - où il a été le collègue de l’actuel président tchèque - et aujourd’hui à la tête de l’Association des industries aérospatiales et de défense européennes (ASD), Camille Grand était présent à Prague pour le forum Globsec, l’un des principaux rendez-vous européens consacrés aux questions de sécurité, de défense et de technologies. Camille Grand connaît bien l’Europe centrale et ses enjeux stratégiques, notamment car il y a des origines – son grand-père était Josef Fišera, grande figure de la Résistance tchécoslovaque en France et reconnu Juste parmi les nations.
La dernière fois qu'on s'est rencontré ici, à cette même conférence Globsec, vous étiez dans un autre rôle…
« Oui, je suis effectivement venu au forum Globsec comme Secrétaire général adjoint de l'OTAN, puis comme chercheur au Conseil européen des relations internationales et maintenant comme secrétaire général de l'Association des industriels de l'aéronautique et de la défense européenne. »
Qu'est-ce que ça fait comme différence d'être dans ce nouveau rôle qui est le vôtre aujourd'hui ?
« Pas de différence fondamentale. Je dis à peu près la même chose que ce que je disais avant, donc je n'ai pas l'impression de m'être renié. On a une discussion qui est ouverte entre tous ces secteurs, entre les gens de l'industrie, les militaires, les politiques et les experts, pour savoir comment est-ce qu'on fait pour défendre l'Europe dans un contexte qui évolue à très grande vitesse. »
Pouvez-vous expliquer en quoi consistent les objectifs principaux de l’ASD ?
« L'ASD représente 98 % de l'industrie aéronautique et de défense en Europe. Donc c'est à la fois les très grands noms, Airbus, Saab, Thales, Leonardo, British Aerospace, mais aussi des entreprises qui sont beaucoup plus petites et qui sont là par le biais de leurs associations nationales, tchèques, polonaises, allemandes, françaises ou belges. Notre rôle, c'est d'être la voix de ces industries à la fois vis-à-vis des institutions européennes à Bruxelles, mais également dans le débat européen. Donc plus généralement, pour expliquer à la fois aux décideurs et au public pourquoi ces industries sont importantes et, dans le domaine de la défense, pourquoi elles sont importantes pour notre sécurité et comment est-ce qu'on peut travailler le mieux possible ensemble pour livrer au meilleur prix et dans les meilleurs délais les équipements nécessaires. »
On parle de lobby des industries de défense, mais aussi de l'aéronautique civile.
« Je pense que c'est d'informer à la fois les politiques et la population sur les enjeux de ces industries. On a longtemps expliqué qu'on ne pouvait pas rester au top de la technologie, avoir les capacités de produire, s'il n'y avait pas des investissements de défense suffisants.
On est aussi très attentifs à la réglementation européenne quand elle est un frein à la production d'équipements de défense et au rôle émergent de l'Union européenne comme partenaire de l'industrie de défense.
Donc il y a vraiment un travail qui est mené là-dessus, où on travaille de manière très étroite avec les institutions. Ce n'est pas un lobby, j'ai envie de dire, traditionnel, au sens où il y a beaucoup de choses qui se passent de manière très coopérative avec les États, avec les institutions européennes, avec l'OTAN, où on est plus dans le dialogue que dans le lobbying classique.
Mais évidemment, on est un acteur de la discussion à Bruxelles et au-delà sur toutes ces questions-là. C'est un peu comme ça qu'on conçoit notre rôle, que ce soit sur l'avenir de l'industrie aéronautique civile ou sur l'industrie de défense. »
Ce sont parfois, même sur le sol européen, des entreprises qui sont en concurrence entre elles. Est-ce parfois difficile de parler d'une seule voix ?
« En règle générale, non. Ces grands industriels de la défense sont évidemment en compétition, et parfois en concurrence féroce sur des marchés. Mais en même temps, ils savent aussi qu'ils vont se retrouver et qu'ils vont être un jour en compétition, le lendemain dans une relation beaucoup plus coopérative où ils vont mener un projet ensemble, et le surlendemain dans une relation où ils vont défendre ensemble à Bruxelles ou vis-à-vis du public le fait que l'industrie de défense est en train de monter en puissance, d'investir dans des capacités de production et de répondre à la demande de nos forces armées et de nos politiques. »
Czechoslovak Group, nouveau membre de l'ASD
C'est au cœur des sujets principaux traités ici au Globsec : l'industrie de la défense pour une défense européenne, avec de plus en plus de voix qui s'élèvent contre l'achat de matériel américain par des pays européens alors qu'on peut avoir des productions sur le sol européen.
« Effectivement, il y a en Europe des industriels parfaitement capables de répondre à la demande des armées européennes. 98 % des technologies de défense sont maîtrisées en Europe. On n'est pas du tout en retard sur ce plan-là. Et donc l'enjeu, ce n'est pas d'éliminer les fournisseurs américains. C'est d'avoir une situation dans laquelle l'industrie européenne peut répondre aux demandes de nos armées, peut y répondre dans les temps et le plus rapidement possible.
On a vu – et Czechoslovak Group (CSG) a contribué à ça – que, par exemple, dans le domaine des munitions, on avait un énorme problème en Europe il y a deux ans. Plus personne n'en parle aujourd'hui. C'est pour dire qu'on a complètement changé d'environnement de ce point de vue-là.
Deuxièmement, on doit aussi s'habituer au fait que les États-Unis ne seront pas forcément toujours là pour livrer les équipements. Il y a aujourd'hui plusieurs clients européens qui disent : “Mais j'ai commandé tel ou tel équipement aux États-Unis, des défenses antimissiles, des missiles”, et ils n'arrivent pas. Pourquoi ? Parce que les États-Unis, peut-être pour des raisons parfaitement légitimes, ont donné la priorité à leurs propres forces ou à d'autres clients au Moyen-Orient ou dans l'Indo-Pacifique.
Donc on a ce défi pour l'Europe : pouvoir répondre à nos besoins dans un contexte où on est sous une pression très forte et où il y a une demande très forte de nos forces armées. »
Czechoslovak Group est un groupe dont on parle beaucoup ces derniers mois, avec une introduction en bourse également à Amsterdam, quelques polémiques aussi, et cette initiative tchèque pour les munitions destinées à l'armée ukrainienne. C’est un groupe qui a rejoint l'ASD en janvier 2026. Est-ce que la Tchéquie, qui est décrite comme une terre industrielle avec une tradition dans la fabrication de matériel de défense, est toujours un pays dont la réputation en la matière reste solide ?
« Oui, absolument. On voit au sein de l'ASD – c'est très intéressant – plusieurs acteurs d'Europe centrale, dont le Czechoslovak Group, mais aussi PGZ en Pologne, d'autres entreprises de la région, montrer qu'elles sont tout à fait au cœur de cet écosystème européen émergent.
Ça s'est fait au départ parfois sur des matériels moins avancés ou moins sophistiqués, mais on voit une montée en gamme de tous ces acteurs qui deviennent aujourd'hui non seulement des partenaires, des sous-traitants, mais des producteurs d'équipements de premier rang et qui sont devenus tout à fait essentiels dans un certain nombre de segments.
C'est le cas des munitions. On voit qu'ils jouent un rôle aussi important dans l'industrie terrestre et que c'est en train de se globaliser et d'en faire des acteurs tout à fait majeurs du paysage industriel européen. Ce qui retrouve une tradition ancienne dans le cas de la Tchéquie ou de la Tchécoslovaquie, en l'occurrence, de tradition industrielle dans le domaine des équipements de défense, qui n'a jamais complètement disparu, mais dont on voit aujourd'hui toute l'importance dans le contexte présent. »
Est-ce qu'il y a d'autres entreprises d'ici, de Tchéquie, qui sont membres de l'ASD ?
« Membres directs, non, mais l'association tchèque est membre, absolument, et on a de gros acteurs présents en République tchèque qui sont des acteurs au sein de l'ASD via l'association tchèque. Je pense à Honeywell, par exemple, qui a une très grosse activité en Tchéquie. »
Dans quelle mesure le fait que vous soyez français est-il important, puisque l'industrie française de la défense a son rôle à jouer, mis en avant très régulièrement par Paris ?
« Ça joue évidemment un rôle à l'ASD. L'industrie française est une des industries très fortes, fortement représentée par l'intermédiaire du groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS). Et la plus grande partie des grandes entreprises françaises dans le domaine de l'aéronautique ou de la défense sont membres de l'ASD.
Mais c'est la même chose pour les Britanniques, les Italiens, les Allemands, les Espagnols, les Suédois ou les Tchèques.
Donc moi, je me dois d'être le représentant de l'ensemble de ces compagnies dans leur diversité et d'aider parfois à fabriquer du consensus quand chacun arrive avec sa culture nationale, ses préoccupations. Et c'est là que le fait d'avoir une expérience de diplomate peut être parfois utile. »
Et est-ce que le fait d'avoir des origines tchèques peut s'avérer utile dans le domaine ?
« Ça me donne quelque chose, je pense, de précieux : le fait d'avoir un grand-père né en Tchéquie et de comprendre la région, d'avoir des racines familiales dans la région, m'aide peut-être à comprendre mieux que d'autres les enjeux de cette partie plus orientale de l'Europe, les enjeux de sécurité, les enjeux politiques.
Et la nécessité de considérer, comme disait Kundera, que cette Europe oubliée fait bien partie de l'Europe et qu'on est tous ensemble. »







