Les dernières lettres de Milena Jesenská

Milena Jesenská en 1940, photo: Archives de bureau de sécurité

« Milena Jesenská, Milena - est une personnalité exceptionnelle, un destin tragique dont les étapes ultimes se dessinent au fil de ces pages ». C’est avec ces mots qu’Hélène Belletto-Sussel résume le livre intitulé « De Prague à Ravensbrück ». Avec Alena Wagnerová, Hélène Belletto-Sussel a réuni dans ce livre les lettres adressées entre 1938 et 1944 par la journaliste Milena Jesenská à son ami Willi Schlamm, à son père Jan Jesenský et à sa fille Jana Krejcarová. Le livre est sorti aux éditions Septentrion. Voici la seconde partie de l’entretien qu’Hélène Belletto-Sussel a accordé à Radio Prague :

Milena Jesenská en 1940,  photo: Archives de bureau de sécurité
Les lettres de captivité rédigées par Milena pendant son internement dans le camp de concentration de Ravensbrück n’ont été retrouvées que grâce à un enchaînement de hasards. Comment se fait-il que ces lettres aient été conservées ?

« C’est très curieux. Ces lettres ont été retrouvées par une jeune femme, une bohémiste polonaise qui travaillait sur cette époque (Anna Militz). Elle est allée consulter des documents dans les archives de la Sécurité d’Etat à Prague. Et c’est là qu’elle s’est aperçue qu’il y avait cette liasse de lettres. Elle a appris ce qui s’était passé. Ces lettres ont été laissées par quelqu’un dans un restaurant. On pense que ce quelqu’un est tout simplement Jana Krejcarová, Honza, la fille de Milena, qui a oublié cette serviette comportant les lettres dans un restaurant. Le patron du restaurant a apporté ces lettres à la police et, par malheur, les agents de la Sécurité d’Etat les ont détruites, mais par bonheur ils les avaient photographiées avant. Cela donne des photographies qui ne sont pas d’une excellente qualité mais qui ont néanmoins le mérite d’avoir conservé les lettres. Et c’est ainsi que celles-ci ont été gardées dans le dossier. Elles avaient intéressé les agents de la Sécurité d’Etat parce qu’il y avait un dossier consacré à Jaromír Krejcar, le second mari de Milena, qui avait émigré. Il avait émigré une première fois sous le nazisme, puis il était revenu avant d’émigrer une seconde fois, à Londres pour fuir le régime socialiste de Tchécoslovaquie à l’époque. »

Que nous disent ces lettres des dernières années de la vie de Milena Jesenská ? Malade et sans ressources, comment a-t-elle supporté cette dernière grande épreuve de sa vie ?

« Ces lettres - il n’y en a pas beaucoup, à peine une dizaine - s’étendent sur une période qui va de 1938 à 1944. C’est peu de choses donc. Milena avait le droit d’écrire une lettre par mois, on peut donc penser qu’un certain nombre de ces lettres ont disparu. Au début, elle est emprisonnée à Prague, elle a l’espoir que tout cela n’est que provisoire et qu’on va la sortir de là. Ensuite, elle est à Dresde, mais elle ne parle pas encore de maladie, mais plutôt de sa fille Jana qui est une fille un peu difficile mais charmante. Le ton de ces lettres est encore relativement ‘enjoué’. Il faut modérer ce mot, mais … »

Dans ses lettres, elle donne plutôt le sentiment d’aller bien…

Ravensbrück,  photo: Bundesarchiv,  Bild 183-1985-0417-15 / CC-BY-SA 3.0
« Elle fait semblant d’aller bien, elle ne veut pas que l’on s’inquiète pour elle, mais elle a beaucoup de forces. Milena est quelqu’un de très courageux, elle a aidé des gens à fuir. Il ne faut pas oublier qu’avant son arrestation, son appartement a été une espèce de plaque tournante, de lieu où passaient les gens qui devaient prendre la route de l’exil. Ce n’est donc pas une faible femme. Elle a du courage, elle fait semblant d’aller bien, mais elle a des ressources réelles. Evidemment, ce n’est pas facile, elle est quand même en prison. Elle est d’abord incarcérée à Dresde et elle trouve que le juge qui s’occupe de son affaire, et dont elle ne s’est aperçue que plus tard que c’était un nazi convaincu, est formidable, qu’il est très bien avec elle. Se trompe-t-elle ? Ce juge d’instruction a-t-il été correct ? Il est difficile de le savoir. En tout cas, elle est ramenée à Prague et confiée à des gens - j’abrège - qui l’envoient à Ravensbrück. Et c’est à Ravensbrück qu’on se rend compte que tout va mal malgré l’aide de son amie Margarete Buber-Neumann et le fait que Milena avait un travail à l’infirmerie qui lui permettait de ne pas faire les corvées. Elle s’affaiblit de plus en plus, elle est malade. Elle est réellement malade. »

Plusieurs lettres de cette période sont adressées à Jan Jesenský, le père de Milena. Nous savons que les rapports entre le père et la fille n’étaient pas toujours faciles. Comment ces rapports ont-ils évolué à la fin de la vie de Milena ?

« A la fin de sa vie, Milena était coupée de tout le monde, elle n’avait pratiquement plus de correspondance avec personne. En même temps, elle n’avait droit qu’à très peu de courrier, à une lettre par mois. La personne la plus plausible, la plus évidente pour elle, était donc son père. Il est vrai que la relation père-fille n’était pas facile, qu’elle était même extrêmement difficile et tendue - on se rappelle les circonstances du mariage de Milena, rien n’avait jamais été facile. Mais son père était à Prague, il n’avait pas été inquiété, il était médecin et pouvait lui fournir des médicaments. Et il pouvait lui envoyer des colis de nourriture puisqu’à partir d’un certain moment la situation est devenue particulièrement difficile à Ravensbrück. Il n’y avait presque plus rien à manger et on avait autorisé les détenues à recevoir des colis de nourriture. Tout cela, c’est son père qui pouvait le faire, tous ses amis étaient soit en exil, soit dans des situations difficiles. Certains se sont suicidés comme le couple Rudolf et Grete Thomas. Milena n’a plus personne, et finalement c’est son père qui lui apparaît comme une figure rassurante, susceptible de l’aider. Et puis à un moment où elle se sent de plus en plus faible, c’est aussi une façon de se raccrocher à quelque chose qui a été son enfance. Pour elle, c’est un refuge. »

Milena est morte à Ravensbrück en 1944. Comme vous l’avez dit, elle avait laissé à Prague sa fille Jana Krejcarová, surnommée Honza, qui avait hérité de beaucoup des facultés de sa mère et a aussi joué un certain rôle dans la vie culturelle tchèque. En quoi Jana Krejcarová ressemblait-elle à sa mère ?

Jana,  la fille de Milena Jesenská,  photo: ČT Art
« Je crois qu’elle ressemble beaucoup à sa mère. Jana a été élevée par Milena et a vécu avec elle jusqu’à l’âge de onze ans et l’arrestation de sa mère en 1939. A cet âge-là un enfant est très perméable. Jana a vu comment vivait Milena. Elle a vu son attitude avec les gens opprimés, persécutés, etc., et elle en a gardé des facultés de résistance et un certain goût de la rébellion. Jana était peut être fragilisée. Ce n’était pas une vie rassurante pour une enfant toute petite. Cela peut expliquer pourquoi Jana a eu des problèmes dans sa vie, des problèmes de stabilité, d’alcoolisme, etc. Et malheureusement elle est morte au moment où elle avait trouvé la stabilité. Jana ressemble donc beaucoup à sa mère par ses qualités de générosité, d’ouverture aux autres, de réflexion, et aussi par ses qualités d’intelligence. J’ai lu des choses qu’elle a écrites et qui sont tout-à-fait remarquables. »

Elle a donc hérité aussi d’un certain talent littéraire…

« Oui, un certain talent littéraire. Est-ce ce inné ? Est-ce parce qu’elle a vu l’activité de journaliste à Přítomnost de sa mère, dans un milieu où on l’parlait, remuait des idées et réfléchissait beaucoup ? Je ne sais pas si s’est inné, mais on peut dire qu’elle a hérité ce talent de sa mère. »

Pendant longtemps, Milena Jesenská n’a été connue que comme une amie épistolaire de Franz Kafka. Grâce à Margarete Buber-Neumann, qui avait déjà publié un livre sur Milena en 1963, le grand public a pu découvrir la personnalité exceptionnelle de cette femme. Pourquoi faut-il publier ses lettres aujourd’hui ? Pourquoi faut-il parler de sa vie ? Quelles sont les causes de son rayonnement incessant au début du XXIe siècle ?

Photo: Langen Müller
« J’espère que son rayonnement va reprendre aussi un peu en France. Malgré le livre de Margarete Buber-Neumann, on ne peut pas dire qu’elle soit très connue en France. Et c’est ce qui est dommage. Cela dit, je crois qu’il faut chercher la cause de son rayonnement au-delà de Kafka. Il faut le chercher dans son activité de journaliste, dans son activité de femme intellectuelle. On pourrait la récupérer dans le mouvement féministe, mais je crois que Milena est au-dessus de cela. Je crois qu’elle représente la liberté, la liberté de pensée, de réflexion, d’action. Je crois qu’elle représente aussi, et c’est très important aujourd’hui, une très grande honnêteté intellectuelle et politique et un très grand courage. Et je crois que c’est tout cela qui fait son rayonnement. C’est son courage et sa générosité. »