Développement durable et responsabilité sociale des entreprises en Europe Centrale (1ère partie)

Petia Koleva est enseignant-chercheur à l’université de Nantes. Ses domaines de recherche sont l’économie internationale, la responsabilité sociale des entreprises et, plus généralement, la transformation des organisations dans les pays d’Europe centrale et orientale. Sa participation au colloque intitulé : « L’Europe centrale dans la dynamique européenne », organisé récemment par le Cefres, le centre français de recherche en sciences sociales de Prague, est l’occasion pour nous de revenir sur la perception et l’application des notions de développement durable et de responsabilité sociale des entreprises en République tchèque et en Europe centrale.

« Si on résume, le développement durable comporte quatre piliers : l’efficacité économique, l’équité sociale, la préservation de l’environnement et la démocratie participative. Pour ce qui est de la responsabilité sociale, pour l’instant, contrairement au développement durable, il n’existe pas vraiment une définition qui est acceptée par tous. Pour ma part, je préfère citer la définition proposée par la Commission européenne, qui définit la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) comme la volonté d’intégrer au quotidien dans les opérations des entreprises et dans leurs relations avec les parties prenantes, des préoccupations sociales et environnementales au-delà des obligations légales. »

-Est-ce que vous pourriez nous parler des différences entre ces deux notions, au niveau de leur perception, et aussi au niveau de leur application, entre les pays post-communistes et les pays d’Europe de l’Ouest ?

« Le concept de développement durable est un concept relativement nouveau pour les pays de l’Est, qui est entré dans l’espace public surtout par le biais des négociations liées à l’adhésion à l’UE, et notamment le chapitre 22 sur l’environnement. Pour ce qui est de son existence, pendant la période socialiste, force est de constater que le développement n’était pas vraiment durable, au sens où on l’a défini précédemment. Certes l’Etat, les entreprises étaient assez soucieux de l’équité sociale, l’un des piliers du développement durable, ainsi que de l’avenir des générations futures, mais cela se faisait au détriment de l’évolution du mode de vie des générations présentes, auxquelles on a demandé de très forts sacrifices durant la période socialiste, sans compter les dégâts sur l’environnement découlant de la production socialiste. Donc on peut résumer en disant que l’attitude du pouvoir socialiste vis-à-vis de l’environnement était assez ambiguë : si il y avait une vraie politique de protection de la nature, entendue au sens de protection des espèces menacées ou des écosystèmes bien circonscrits, en revanche, la protection globale de l’environnement était quasiment inexistante. »

« Pour ce qui est de la notion de responsabilité sociale des entreprises, c’est une notion qui est en fait plus connue en Europe de l’Est, même si à l’époque elle ne portait pas ce nom-là. Rappelons que les entreprises socialistes avaient d’importantes fonctions sociales à remplir. On se rappelle bien des grands combinats socialistes qui avaient des infrastructures sociales telles que les crèches, les centres de vacances, etc., et qui en plus contribuaient fortement à la vie locale. Avec un combinat sur un territoire donné, c’était d’une part, avoir une garantie en matière d’emploi, mais aussi une garantie en matière de financement pour les activités sportives, culturelles qui se déroulaient dans cette région. Donc, le concept n’est pas nouveau. Il y a une prise de conscience qui se fait depuis quelques années : que la RSE ne peut pas se réduire uniquement aux aspects sociaux, elle était en quelque sorte hypertrophiée à l’époque socialiste, la priorité ayant été mise par les entreprises sur les aspects sociaux, au détriment, là encore, des aspects protection de l’environnement. Donc ce qui se passe aujourd’hui, et ce qui diffère par rapport à la période d’avant 1990, c’est la prise de conscience de la nécessité de protéger l’environnement. Là encore, les associations, au niveau local, les ONG peuvent jouer un rôle important. »

-Et quant à l’évolution, maintenant que les entreprises, dans les pays d’Europe centrale et orientale, sont livrées à elles-mêmes, est-ce qu’on n’a pas un peu perdu de responsabilité sociale ?

« En effet, c’était le cas surtout au début de la transition, lorsque les réformes libérales ont poussé les entreprises à se recentrer sur leur cœur de métier, en abandonnant leur fonction sociale, et en vendant, par conséquent, toutes les infrastructures sociales qu’elles possédaient. Assez paradoxalement, cela s’est fait à un moment où, parallèlement, en Europe de l’Ouest, s’opérait une prise de conscience du rôle que pouvaient jouer les entreprises face aux méfaits de la mondialisation. Je pense notamment à une politique qui maintenant consiste, en France, à proposer de plus en plus des services aux salariés des entreprises, voire une mutualisation des services, je pense notamment à la garde d’enfants, qui est très à la mode maintenant comme moyen de stabiliser la main-d’œuvre féminine. Il est assez curieux de constater qu’alors même qu’on poussait les entreprises d’Europe de l’Est à se séparer de leurs infrastructures sociales, en même temps une réflexion émergeait qui, en Europe de l’Ouest, a conduit les entreprises à réintégrer ce type de préoccupations sociales. »