Quelques noms qui dominent désormais la scène littéraire tchèque

« Nous aimerions éveiller l’intérêt de ceux qui ne lisent pas de livres ou qui cessent de lire. » Telles sont les ambitions des organisateurs du concours annuel Magnesia Litera. La cérémonie de distribution des prix du concours a eu lieu samedi 18 avril et nous connaissons donc le palmarès de cette compétition prestigieuse qui couvre presque toute la scène littéraire tchèque et est divisée en dix catégories. Nous allons vous présenter sommairement les œuvres et les auteurs qui ont remporté cette année les prix Magnesia Litera dans les catégories les plus importantes.          

Le triomphe du réalisme magique de Dora Kaprálová

Dora Kaprálová (1975) n’est pas une débutante sur la scène littéraire. Cette écrivaine tchèque vit et travaille à Berlin ce qui la rapproche de Jaroslav Rudiš, un autre écrivain tchèque établi dans la capitale allemande. Elle est l’auteure de toute une série de livres qui ont séduit les lecteurs par leur originalité et lui ont valu déjà plusieurs prix littéraires. Son dernier livre démontre qu’elle ne perd pas son don de surprendre ses lecteurs par le choix de ses thèmes, par son regard étonnant et par son style.

Dora Kaprálová | Photo: Kateřina Šulová,  ČTK

Il est difficile  de définir le genre de ses livres. S’agit-il encore de romans ou d’un genre inédit dont elle seule détient le secret ? Son livre qui a remporté non seulement le prix Magnesia Litera dans la catégorie prose mais a été proclamé Livre de l’année, toutes catégories confondues, est intitulé Mariborská hypnóza - L’Hypnose de  Maribor.  Et l’auteure remarque que le projet initial d’écrire ce livre était bien différent du résultat final :

« Au début de la genèse de ce livre, il y avait la proposition des éditeurs Petr Minařík et Pavel Řehořík de me rendre dans la ville de Maribor pour y écrire un Baedeker littéraire. Pour des raisons familiales, je ne pouvais y rester que quinze jours et je me suis rendu compte que je n’aurais pas assez de temps pour connaître mon sujet et que finalement, je n’avais pas envie d’écrire un Baedeker. J’ai donc cherché un moyen pour saisir mon sujet et aussi un animal qui ne vit que pendant une courte période, pour voir mon sujet par le regard d’un être dont la vie, de la naissance à la mort, est limitée. Et cet animal est la mouche domestique.»

'L’Hypnose de  Maribor' | Photo: Větrné mlýny

C’est donc en empruntant la perspective d’une mouche que Dora Kaprálová nous raconte sa vision d’une ville et du monde. Dans ce livre marqué par le réalisme magique, l’auteure confond la magie blanche et la magie noire, partage avec le lecteur ses réflexions sur le sens la littérature, dénonce le parasitisme en ligne, brosse un portrait étonnant d’un hypnotiseur et raconte aussi une histoire d’amour assez particulière. L’amour, cette hypnose suprême, est donc un des grands thèmes de ce Baedeker qui n’en est pas un :

« Quand je suis arrivée à Maribor j’ai trouvé dans les archives une mention marginale sur l’hypnotiseur Svengáli qui a vécu dans cette ville. Tout cela s’est confondu et il en a résulté une espèce de love-story parce que je voulais écrire depuis toujours une histoire d’amour. Tout compte fait, il est devenu évident que ce livre ne serait pas un Baedeker littéraire mais plutôt une nouvelle. On pourrait dire que ce livre est le résultat d’une erreur, que c’est un sous-produit. »

Quand la poésie devient l’affaire de cœur d’un chirurgien

Radovan Jursa | Photo: Karel Asmus

L’auteur du recueil qui a remporté la victoire dans la catégorie poésie est un cardio-chirurgien. Il s’appelle Radovan Jursa  (1970) et il a choisi le cœur comme motif symptomatique de son livre intitulé Koncept transparence – Le concept de la transparence. Le cœur est depuis les temps immémoriaux un thème très fréquenté de la poésie mais ce chirurgien qui connaît le cœur intimement dans sa réalité anatomique, a su éviter tous les clichés et les banalités liés avec ce symbole de l’amour. Il dit à propos de son livre dans lequel les poèmes alternent avec les textes en prose :

Radovan Jursa | Photo: Galerie Věž

« D’abord j’ai commencé à écrire des poèmes comme d’habitude. Il était difficile de me détacher de certains poèmes et je voulais rester encore avec eux, les faire mûrir encore avant qu’ils ne deviennent paroles. Alors je me suis mis à les accompagner par des récits. Parfois c’était un texte sur des recherches que je devais faire avant d’écrire ces poèmes, parfois c’était comme la suite libre d’un poème, parfois c’était un contre-point.  Bref, le poème est une espèce d’apparition, de révélation mais en ce qui concerne les textes prosaïques de mon livre, je pouvais les écrire à n’importe quel moment. En cela, j’étais complètement libre. »

Radovan Jursa | Photo: Magnesia Litera

Les héroïnes non-conformistes de Marie Škrdlíková

Marie Škrdlíková | Photo: Kateřina Šulová,  ČTK

Jak dlouho se spí, když kvetou orchideje - Combien de temps dort-on lorsque les orchidées sont en fleur, tel est le titre d’un recueil de nouvelles qui a braqué  l’attention de la critique sur Marie Škrdlíková (1999), une jeune femme qui a obtenu le prix Magnesia Litera dans la catégorie réservée aux auteurs publiant leur premier livre. Les protagonistes de ces contes sont des écolières récalcitrantes, des adolescentes qui se rebellent, des jeunes femmes qui ne se conforment pas aux idées reçues, des mères célibataires. L’auteure ne les juge pas, elle n’explique pas leur comportement, elle ne fait que les accompagner par son écriture et réussit pourtant à éveiller un intérêt et une empathie pour ses héroïnes dont la vie est risquée mais captivante. Sa méthode littéraire est simple et spontanée. Elle dit :

'Combien de temps dort-on lorsque les orchidées sont en fleur' | Photo: Lidové noviny

« Au début de la majorité de ces contes, il y a une impression, un moment de mon propre vécu ou que j’ai observé quelque part, et à partir de cela s’est développé un récit plus substantiel. Je cherchais à découvrir ce que pourrait amener un personnage dans telle ou telle situation, ou ce qui pourrait arriver après tel moment crucial. J’avais l’impression de regarder un film. Comme si je regardais une situation qu’il fallait retenir et fixer.  Oui, c’est ainsi que ce livre a été créé. »

Un prix littéraire pour la Radio publique tchèque

La rédactrice en chef de la station Vltava Jaroslava Haladová avec le prix littéraire Magnesia Litera | Photo: ČRo

Une catégorie spéciale est réservée à ceux qui ont contribué d’une façon remarquable à la promotion du livre en République tchèque. Cette fois-ci ce prix n’a pas été décerné à un individu mais à une institution. Le jury a distingué Vltava une des stations de la Radio publique tchèque pour apprécier les activités de cette chaîne de radio culturelle qui réserve une partie importante de ses émissions à la littérature et à la culture du livre en République tchèque. Cette distinction intervient au moment où la Radio publique tchèque fait l’objet d’un débat houleux sur son financement qui risque de menacer son indépendance. Réagissant au verdict du jury de Magnesia Litera la rédactrice en chef de la station Vltava Jaroslava Haladová n’a pas caché sa satisfaction et sa fierté et a expliqué pourquoi l’attribution du prix à la chaîne publique qu’elle dirige, est tout à fait justifiée :

 

Photo illustrative: Feyza Daştan,  Pexels

« Nous diffusons de nombreux livres sous forme audio, nous les lisons sous forme de feuilletons dans nos émissions. Si vous suivez la prose tchèque actuelle et si vous n’êtes pas un grand lecteur et vous préférez l’écoute, alors Vltava est votre station et diffuse pour vous. En même temps, nous diffusons aussi de nombreux programmes sur la littérature, nous présentons la scène littéraire et nous faisons découvrir à nos auditeurs de nouveaux auteurs. Je pense donc que le prix Magnesia Litera que nous avons obtenu est vraiment mérité parce que nous déployons beaucoup d’efforts pour promouvoir la littérature. »

Auteur: Václav Richter
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