Du Brésil au Caucase, ou comment l'école de cinéma décline sa diversité

lfs07_klub1.jpg

Dimanche dernier s'est achevée la 33e édition de l'école d'été de cinéma d'Uherske Hradiste. Suite et fin, donc, cette semaine de la série d'entretiens réalisés sur place avec deux spécialistes tchèques du cinéma. Avec la critique de cinéma Tereza Brdeckova, habituée de l'école depuis les années 70, nous évoquerons le temps où l'école en était à ses balbutiements ou encore la difficile production de films dans le Caucase. Mais tout de suite, c'est avec une touche un peu plus légère que nous commençons cette rubrique culturelle, avec David Cenek qui nous apprendra ce qu'il se passe quand un spoutnik tombe dans un poulailler brésilien :

« Comme chaque année, quand il y a un pays invité, on essaye de faire une sélection de telle façon qu'elle puisse montrer toute la diversité de la cinématographie, des débuts jusqu'à nos jours. On a donc essayé de sélectionner les films les plus importants, à partir du cinéma muet, en passant par les films du genre appelé 'chanchadas' des années 50 jusqu'au cinéma nôvo, les années 70 et après l'essor des années 90. »

Vous évoquiez les 'chanchadas'. Pour quelqu'un qui ne sait pas ce que c'est, pourriez-vous expliquer de quoi il s'agit ?

'Matar ou Correr'
« Les 'chanchadas' est un genre typiquement brésilien. Ce sont des films qui se sont d'abord inspirés du théâtre populaire et sont devenus des sortes de parodies qui étaient très à la mode dans les années 50 et 60. Mais d'après les historiens du cinéma, cela existe depuis 1900. Les 'chanchadas' les plus célèbres que l'on montre, ce sont des parodies des films hollywoodiens, des grands films historiques, des westerns. Dans la sélection, il n'y a que trois 'chanchadas', les plus célèbres. Ce qui peut être intéressant pour notre public, c'est un film qui s'appelle 'Matar ou Correr', soit 'Tuer ou courir', qui raconte une histoire de spoutnik soviétique qui tombe dans le poulailler d'une famille pauvre qui pense faire fortune avec ce spoutnik. Les agents russes et américains vont au Brésil pour récupérer le spoutnik. Mais il a aussi les Français, et l'agent français, c'est Brigitte Bardot, qui est envoyée au Brésil ! Mais Brigitte Bardot est jouée par une actrice brésilienne très célèbre à l'époque... »

Après les chanchadas, quelles sont les autres vagues ? J'ai entendu parler de 'udigrudi' et du cinéma nôvo...

« Le mouvement le plus important et qui a fait connaître le cinéma brésilien, c'est le cinéma nôvo. On a donc présenté presque l'intégrale des films de Glauber Rocha, le plus connu des réalisateurs, en France, en Espagne, ami de Godard, Antonioni. 'Udigrudi', en fait, c'est le mot qui signifie 'underground' au Brésil mais c'est un peu déformé. C'est une vague qui apparaît au Brésil juste à la fin du cinéma nôvo et qui essaye de faire le contraire. Ce sont des films pleins de sexe, de violence... Les films brésiliens de ce mouvement sont des films où il n'y a pas de morale, où tout est mélangé, où il n'y a pas vraiment d'histoire très claire. »

'Deus E o Diabo na Terra do Sol'
Quels sont les thèmes abordés ? Y a-t-il des thèmes comme les minorités sociales ou ethniques ?

« Le problème, c'est qu'il y a beaucoup de films programmés dans le cadre de l'école de cinéma. On est quand même limités. J'ai dû faire un choix assez précis. Je n'ai pas fait attention aux thèmes mais plutôt à l'importance du film, s'il a eu un Oscar, s'il a eu un important succès commercial, etc. Mais, en effet, les thèmes les plus abordés aujourd'hui, ce sont les problèmes sociaux au Brésil, la réflexion sur l'histoire, mais aussi les indiens. On a un réalisateur invité qui est indien. Il y a des films qui traitent de ce problème des indiens, de leurs conditions de vie au Brésil, comment le reste de la société les accepte - ou pas, quels sont les problèmes culturels, la disparition de leur langue, de leurs traditions et ainsi de suite. »


Tereza Brdeckova est écrivain et critique de cinéma, notamment dans l'hebdomadaire de référence, Respekt. Invitée de l'école de cinéma, elle a présenté les films du Caucase projetés cette année :

« Je suis une des plus anciennes participantes. Je viens à l'école de cinéma depuis 1972 quand l'école d'été a commencé. Le but n'a jamais été d'évaluer si quelque chose était mieux que l'année précédente, s'il y avait plus de films, plus de spectateurs, plus de chaleur... Parce que justement c'est un événement qu'on pourrait caractériser comme 'contre l'establishment', où la question de savoir qui est le premier ou le meilleur n'est pas très importante. »

Qu'est-ce qui a changé par rapport à l'époque d'avant 1989 ? Je suppose que la manière dont l'école se déroulait était complètement différente.

« L'esprit d'origine de cet événement vient en réalité du fait que ça n'a jamais été vraiment un festival. A l'origine, après 1969, c'est-à-dire après le début de l'occupation russe, il n'était pas resté grand-chose dans le domaine de la culture, sauf le plan de développement des clubs de cinéma, soit les salles d'art et d'essai, qui n'existaient pas avant. Ce n'était pas seulement en Tchécoslovaquie, mais aussi partout en Europe. On a créé ce réseau. Comme cela ne représentait rien qui allait contre le régime, personne n'a protesté. Pour apprendre aux directeurs de ces cinéclubs ce qu'ils pouvaient projeter aux spectateurs des petites villes de Bohême ou de Slovaquie, on organisait des séminaires où on projetait des films de la cinémathèque et qui étaient disponibles. A l'époque, il n'y avait pas grand-chose à faire, tous les gens qui travaillaient avant dans la culture et tous les intellectuels étaient dans une situation très compliquée. Ils cherchaient des endroits pour se rencontrer. Ils se retrouvaient donc dans une petite ville de Bohême, Pisek, pour voir des films et parler avec les autres. C'était très beau : il y avait deux ou trois salles au maximum, on était 300 ou 400 et tout le monde regardait les mêmes films, quelque quatre films par jour. Ensuite, au restaurant, on en discutait après. Par exemple, le cinéma polonais était formidable à l'époque. J'avais dix-sept ans à l'époque et on apprenait à comprendre le cinéma et le monde aussi. C'est quelque chose qui a complètement disparu aujourd'hui : l'école est tellement grande désormais que c'est atomisé, comme tout à l'heure actuelle. »

En même temps, j'ai discuté avec Luce Vigo qui me disait qu'elle avait été agréablement surprise par le nombre de jeunes qui viennent à l'école d'été. D'après elle, c'est plutôt bon signe...

« C'est fait pour les jeunes ; c'est une légende que les jeunes ne regardent que les blockbusters américains. Ils consomment tout simplement l'offre qui est la plus proche, et c'est souvent les blockbusters. Si on leur propose quelque chose d'autre, ils regarderont. Quand j'étais jeune, il n'y avait pas ce type de cinéma américain, pas ici, donc on regardait d'autres choses. Ce qui était très malin de la part du directeur de l'école de cinéma, Jiri Kralik, c'était d'organiser des concerts, etc. C'est-à-dire que vous avez de nombreux jeunes qui ne sont pas venus pour regarder des films mais pour un concert, et tant qu'à faire, ils vont voir des films, puisqu'ils sont déjà là. Ca commence souvent comme cela. »

Revenons à la production de films dans le Caucase puisque c'est une des sections de l'école d'été. Vous avez présenté un des films projetés, un film géorgien, « Tbilissi Tbilissi » :

'Tbilissi Tbilissi'
« C'est un film très poétique et en même temps quasi documentaire sur la réalité de la Géorgie sous Chevarnadze et aujourd'hui aussi, car peu de choses ont changé dans la vie quotidienne. L'auteur du film, Levan Zakareishvili, décédé l'année dernière, était vraiment l'enfant prodigue de sa génération. 'Tbilissi Tbilissi' est un film qui a été terminé l'année dernière, qui est passé à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, qui a fait le tour du monde, mais son auteur était déjà trop éloigné du monde du business occidental et a été incapable de communiquer. Ce film est donc resté sous le lit de son fils à Tbilissi et n'a jamais été distribué. Ce réalisateur a été confronté dès son plus jeune âge à la très dure réalité de la Géorgie : son grand-père a été exécuté par les bolcheviks, son père envoyé dans les camps.Il a finalement essayé d'étudier le cinéma en Géorgie puis auprès d'Andreï Tarkovski à Moscou. Ce n'est qu'après l'indépendance de la Géorgie en 1990 qu'il a pu tourner son premier long métrage, tout de suite très apprécié à Cannes. Après, la guerre en Abkhasie a commencé. Toute sa génération est partie à la guerre, tous ces jeunes hommes ont tué, ont été blessés... C'était aussi son cas. Cela lui a donc pris près de 14 ans pour terminer son film 'Tbilissi Tbilissi'. Il est décédé peu après. J'ai eu la chance de travailler avec lui, de l'aider à terminer ce film ; on s'est souvent parlé, on était obligé de se parler en russe, ce qui était pour nous très pénible. J'ai réalisé qu'une des questions était l'interprétation de la notion de liberté. Pour lui, comme pour beaucoup de gens du Caucase, la liberté, cela signifie 'liberté de mon Etat, de ma patrie, de ma culture'. Ils sont capables de se battre pour des causes qui sont inexplicables pour moi. Pour moi, la liberté, c'est être moi-même. Cette région si riche culturellement souffrira jusqu'à ce qu'ils acceptent que la liberté soit quelque chose d'individuel et personnel. »

'Tbilissi Tbilissi'
Pour revenir à ce que vous évoquiez de la guerre, c'est une génération marquée par la guerre et on le voit au début dans « Tbilissi Tbilissi » avec le petit chien qui a une patte en moins et son maître amputé d'une jambe. Le film semble construit sur de nombreuses petites saynètes comme ce professeur de cinéma qui se retrouve à vendre du beurre et des aliments sur le marché...

« L'idée de ce film est justement de montrer que le pays s'est transformé en un bazar énorme où les professeurs sont obligés de vendre du beurre au souk, où les gangsters deviennent ministres. Tout le pays est en effet très marqué par la guerre. »