Élections : « Andrej Babiš est la force mais aussi la faiblesse d’ANO »

Andrej Babiš

Un an après la tenue des législatives qui ont abouti à la formation d’une nouvelle coalition gouvernementale, se tenaient, les 9 et 10 octobre, les élections municipales et sénatoriales partielles. Pour les Tchèques, il s’agissait du premier passage dans les urnes depuis le retour au pouvoir d’Andrej Babiš et de son mouvement ANO. Directeur du département de science politique de la faculté de sciences sociales de l’Université Charles à Prague, et observateur attentif de la scène politique tchèque depuis de nombreuses années, Michel Perottino analyse leurs résultats au micro de RPI.

« Il faut prendre en compte le fait qu’il y a à peu près 6 000 communes en République tchèque. Donc les résultats des élections locales (municipales) sont un peu compliqués à décortiquer. A fortiori parce que l’on est là dans un système proportionnel où il faut composer des coalitions au niveau local. Ce que l’on observe dès à présent, c’est un tassement du mouvement ANO qui était prévisible sur le long terme avec une montée relative des Maires et indépendants (STAN – libéral), soit donc d’un parti qui est actuellement dans l’opposition au gouvernement. »

Michel Perottino | Photo: Guillaume Narguet,  Radio Prague Int.

« Et puis un tassement, voire une crise de quasiment l’ensemble de l’échiquier politique. De manière ponctuelle, certains partis ont réussi à tirer un peu leur épingle du jeu. Par exemple, les Automobilistes (une des trois formations de la coalition gouvernementale – eurosceptique et anti-écologiste), qui ne possèdent absolument aucune structure, notamment au niveau local, ont réalisé un très mauvais résultat auquel l’on pouvait néanmoins s’attendre. L’ODS (Parti démocratre civique – conservateur, principale formation de l’ancienne coalition gouvernementale) est en perte de vitesse, notamment à Prague et à Brno (deuxième plus grande ville du pays). »

« Plus globalement, c’est une situation qui était relativement attendue parce qu’elle reflète aussi ce qui est visible depuis plusieurs élections, notamment locales, à savoir une réduction du nombre de candidats qui se présentent sous la bannière d’un parti politique et, inversement, une augmentation du nombre de candidats indépendants ou de listes ‘indépendantes’ qui sont en fait souvent des conglomérats de personnalités locales et d’autres qui représentent des partis politiques. C’est pourquoi il est extrêmement difficile d’analyser ces résultats dans leur ensemble, tout simplement parce que nous sommes face à 6 000 situations particulières. »

Bien qu’il soit arrivé en tête dans six d’entre elles, on a quand même assisté à une perte de terrain pour le mouvement ANO dans les grandes villes. Rappelons ici que la République tchèque est divisée en quatorze régions, Prague ayant à la fois le statut de ville et de région. À Prague, ANO n’a réalisé que le quatrième meilleur résultat, ce qui n’est pas tout à fait étonnant, mais même dans une ville comme Ústí nad Labem, en Bohême de l’Ouest, où la situation économique et sociale est très différente de celle des grandes villes riches comme Prague et Brno, le résultat a été inférieur aux attentes d’Andrej Babiš. Malgré cela, le Premier ministre a déclaré qu’ANO restait la principale force politique en République tchèque...

« Si on remet cela dans un contexte un petit peu historique, rappelons que lors des dernières élections municipales, en 2022, Andrej Babiš avait fait du scrutin un référendum contre le gouvernement de Petr Fiala. Aujourd’hui, il est à la tête du gouvernement et ce n’est pas un hasard si, évidemment, il a changé d’avis sur la portée de ces élections. Ce qu’il faut bien voir quand on s’intéresse de plus près à ANO, c’est que c’est un parti très particulier dans le sens où il est extrêmement personnalisé avec un Andrej Babiš qui joue un rôle central et décide plus ou moins de tout quasiment seul. C’est un parti dont toute l’action tourne autour de la personne de son leader. Tout vient d’Andrej Babiš et tout revient à André Babiš. »

« De ce point de vue là, Andrej Babiš a en quelque sorte le désavantage de tous les avantages qu’il a pu avoir par le passé. Quand on crée et dirige un tel parti, il faut aussi pouvoir se reposer sur des candidats locaux. Or, quand on regarde sur le long terme, depuis 2013, les résultats d’ANO montrent que, quasiment à chaque fois, une nouvelle équipe de nouveaux candidats est formée. Par conséquent, il est très difficile pour Andrej Babiš de miser sur des relais locaux. C’est là un inconvénient en fait de la force principale d’ANO, qui est Andrej Babiš. »

C’est vrai que si l’on observe la campagne qui a précédé ces élections, on a du mal pour ce qui est d’ANO à ressortir une grande figure ou un autre personnage populaire.

« Exactement. En fait, c’est surtout Andrej Babiš qui mène campagne lors des élections locales. Ce qui est impossible à faire dans 6 000 communes. Cela nécessite beaucoup de travail, et c’est d’ailleurs ce qui explique une fatigue assez visible, d’où aussi par exemple ses réactions épidermiques, notamment samedi dernier. Mais logiquement, cela reste un énorme désavantage parce qu’il ne peut pas être partout. Et le résultat, en fait, il est là aussi, notamment si l’on prend en considération le fait qu’il existe aussi une relation entre les élections locales et la politique qui est menée au niveau national. Du coup, une partie de l’électorat a pu vouloir voter contre Andrej Babiš, notamment dans les grandes villes. Ailleurs, dans la majorité des communes, même si cela a pu être le cas aussi, les enjeux sont trop locaux pour pouvoir faire une analyse similaire. »

Et puis ce contat doit aussi être relativisé par la faible participation à ces élections, qu’elles soient municipales ou sénatoriales (respectivement 48 et 43 %).

Photo: Jana Přistoupilová,  Radio Prague Int.

« Absolument. C’est une participation qui reste faible, même très faible. Les élections locales et sénatoriales sont en République tchèque des élections de second ordre, surtout par rapport aux législatives ou présidentielles. Et, il faut bien le dire aussi, une partie de l’électorat d’Andrej Babiš, qui est plutôt un électorat âgé, n’a pas forcément voulu faire le déplacement pour ces élections. »

Quelles étaient les questions de politique nationale qui ont été les enjeux de ces élections municipales et sénatoriales ?

« Le thème le plus récurrent a sans douté été le projet de budget de l’État pour 2027 (largement déficitaire) qui a été présenté par le gouvernement en place. »

Outre ANO, parmi les autres formations de la coalition gouvernementale, le parti d’extrême droite SPD (Liberté et Démocratie) a lui aussi obtenu un résultat très décevant, surtout par rapport aux dernières élections municipales...

« Effectivement, le SPD, comme d’ailleurs les Automobilistes, ont réalisé un très mauvais score, même si cela était assez prévisible dans la mesure où, si l’on tient aux sondages, leur soutien tourne généralement autour de 5 à 7 %. Ils sont très loin du compte dans les grandes villes en particulier, mais pour le reste, c’est finalement à peu près comparable à ce qu’ils ont réalisé lors des dernières élections législatives. Mais comme pour ANO, eux aussi sont particulièrement faibles à l’échelle locale tout simplement parce qu’ils ne disposent pas de suffisamment de candidats à présenter. C’est la réalité. »

« Le SPD, comme d’ailleurs certains partis de l’opposition, est un parti extrêmement petit. Ce sont des partis qui comptent moins de 3 000 membres, et sont souvent bien en deçà de ce chiffre. Donc, pratiquement, comment voulez-vous faire pour présenter une liste de candidats dans toutes les villes ? Et en trouver de nouveaux est extrêmement compliqué, car il faut leur expliquer pourquoi ils devraient faire ce ‘hara-kiri social’. Le mouvement ANO a au moins pour lui la perspective d’un succès dans les urnes, et ce même si son potentiel de coalition dans les mairies est beaucoup plus limité que pour les partis de l’opposition qui préfèrent coopérer entre eux plutôt qu’avec ANO. »

Toujours au sujet de ces municipales, que vous inspire l’affaire de la non-participation annoncée quelques jours avant les élections, y compris par le Château de Prague, du président de la République, Petr Pavel, en vacances au Maroc ? Finalement, qui était là pour voter dans la petite commune de Černouček vendredi après-midi moins d’une heure après du bureau de vote? Petr Pavel…

Le président Petr Pavel a voté dans la commune de Černouček | Photo: Lucie Heyzlová,  ČRo

« Effectivement, le président de la République a dans un premier temps annoncé qu’une erreur dans son agenda avait provoqué cette incompatibilité, donc son absence attendue des élections locales. Ce droit de ne pas aller voter était d’une certaine manière même revendiqué, en particulier par son épouse. Rappelons que par le passé, Andrej Babiš, en tant que Premier ministre, n’avait pas participé au deuxième tour d’élections sénatoriales. L’ancien président Miloš Zeman en avait fait de même après avoir expliqué qu’il n’y avait pas de candidat satisfaisant à ses yeux. Pour cette fois, c’était un petit peu plus embêtant au niveau politique dans le sens où Petr Pavel aurait donné la priorité à ses congés au détriment de ce que l’on peut considérer comme une obligation pour un président de la République. La question est de savoir si le président est un citoyen comme un autre. A-t-il la liberté de ne pas aller voter ? C’est compliqué. »

« À mes yeux, c’est un faux pas de sa part quand on prend en considération linstitution d’une part et la perspective des prochaines élections présidentielles dans un peu plus d’un an d’autre part. De ce point de vue-là, son attitude est difficilement compréhensible et c’est pourquoi ANO et les autres partis du gouvernement ont énormément accentué cette erreur politique. Le fait que le président soit finalement revenu à ses frais - et manifestement les frais ont dû être assez élevés -, c'est d'une manière de rattraper cette faute. Tout en l’admettant publiquement, c’est vrai, mais acculé comme Petr Pavel l’était, je pense qu’il n’avait pas vraiment d’autre possibilité que de revenir coûte que coûte. »

Quid des élections sénatoriales ? Un Sénat dont l’importance peut certes parfois être considérée comme relative, néanmoins, cette fois, il a un rôle particulièrement important puisque l’opposition au gouvernement d’Andrej Babiš y est nettement majoritaire. Une situation qui, quoiqu’il en dise, gêne Andrej Babiš. Et là aussi, son mouvement ANO a obtenu des résultats mitigés.

« Pour l’action d’un gouvernement, avoir la majorité au Sénat n’est pas si important à partir du moment il dispose d’une majorité à la Chambre des députés qui permet de passer au-dessus d’un éventuel veto du Sénat. Et c’est vrai que la coalition gouvernement dispose d’une majorité confortable (108 députés sur 200). »

« Mais il ne faut pas non plus oublier que le Sénat joue un rôle important aussi parce que la Constitution ne peut pas être modifiée sans son accord. C’est là un point sur lequel ont insisté les partis de l’opposition. Et puis il y a une importance symbolique. Pour Andrej Babiš, il était intéressant de mettre à mal cette domination de l’opposition au Sénat et d’y faire avancer ses pions.

« Quant au résultat, je ne dirais pas qu’il est mitigé, mais plutôt qu’il n’est pas bon du tout. On a un mode d’élection qui est très différent de celui des législatives puisqu’il est au scrutin majoritaire binominal à deux tours, un mode d’élection qui est comparable à ce qu’on peut voir en France sans possibilité néanmoins d’avoir trois ou davantage encore de candidats au second tour. Et là aussi, encore une fois, c’est le désavantage d’Andrej Babiš puisque les candidats de l’opposition s’unissent pour faire obstacle aux candidats d’ANO. Et ce sont souvent ces candidats qui ont réalisé les meilleurs résultats au premier tour, cinq d’entre eux étant même élus dès le premier tour. L'opposition de centre-droit va donc conserver sa majorité au Sénat. »

« En fait, dès lors qu’Andrej Babiš n’est pas candidat lui-même, cela devient plus compliqué pour ANO. Et puis il est aussi amusant de remarquer que parmi les candidats d’ANO qui se sont qualifiés pour le second tour de ces sénatoriales, sept sont des femmes. C’est une chose qu’Andrej Babiš n’a pas manqué de souligner, en déclarant que c’était très important pour lui, qu’il fallait voter pour les femmes, alors qu’en réalité, la lutte contre les inégalités de genre n’a jamais fait partie de ses préoccupations. C’est là en quelque sorte du Andrej Babiš tout craché. »

En revanche, tous les candidats de STAN se sont qualifiés pour le deuxième tour et ce succès complète celui des municipales, à Prague et à Brno notamment.

« Effectivement, encore une fois, c’est aussi le résultat d’un engagement souvent personnel sur le long terme de personnalités politiques locales qui sont connues et reconnues pour leur travail sur le terrain. Donc, d’une certaine manière, c’est la rétribution d’un engagement citoyen ou politique, parfois sur le long terme. Quand vous avez des candidats qui sont connus dans la circonscription, vous avez plus de chances d’être élu, et c’est là, encore une fois, la différence avec la stratégie trop artificelle d’Andrej Babiš. C’est une certaine forme de politique classique qui devrait porter ses fruits aussi lors du second tour. »

Le quartier général de campagne du mouvement STAN | Photo: Michaela Danelová,  iROZHLAS.cz

Compte tenu du recul du parti conservateur ODS, les libéraux de STAN sont-ils devenus aujourd’hui la principale force de l’opposition ?

« Effectivement, on observe une montée en puissance de STAN, mais il suffit de regarder les sondages pour relativiser. Tandis qu’ANO se situe régulièrement au dessus des 30 %, STAN se trouve entre 15 et 20 %. Ce n’est pas mal, certes, mais ont est encore loin d’ANO. »

« Plus globalement, STAN est un parti ‘acceptable’ pour une assez large partie de l’électorat et qui bénéficie d’une très forte instabilité au niveau de l’électorat, notamment libéral. Les Pirates en font d’ailleurs les frais dans une certaine mesure. STAN est aussi un parti qui fait des propositions très rationnelles et mène une stratégie construite et logique. Et puis, encore une fois, c’est un parti qui possède un certain nombre de personnalités, notamment au niveau local, qui peuvent et savent tirer parti de cette situation et de la stagnation ou du recul des autres partis de l’opposition : de l’ODS donc, mais aussi de TOP 09 (centre-droit proeuropéen, autre formation de l’ancienne coalition gouvernementale) ou des chrétiens-démocrates, deux partis qui n’accéderaient peut-être même pas à la Chambre des députés à l’heure actuelle. »

Peut-on prétendre que ces élections ont montré qu’en s’unissant, les partis de l’opposition peuvent espérer remettre en cause l’hégémonie d’ANO à moyen terme ?

« On en revient toujours au même point : ANO est un parti extrêment centralisé autour de la personne d’Andrej Babiš. Aucune autre tête de doit y dépasser, mais Andrej Babiš commence aussi à avoir un certain âge (72 ans). Or, que deviendra ANO sans lui ? C'est une question qui mérite d'être posée. »