En Moravie, un exceptionnel pichet romain découvert dans une tombe vieille de 1 500 ans

Un pichet romain découvert dans une tombe vieille de 1 500 ans

Les vestiges romains sont rares en pays tchèques, et toute découverte archéologique de ce type est donc exceptionnelle : à la frontière des districts de Vyškov et de Prostějov, en Moravie, les archéologues ont mis au jour un pichet romain quasi intact, déposé il y a 1 500 ans dans une tombe germanique de l’époque des Grandes Migrations. Une découverte rare qui éclaire les liens entre les populations installées sur le territoire de l’actuelle Moravie et le monde romain.

L’objet a été découvert lors de fouilles préventives menées en amont de l’aménagement d’une piste cyclable reliant Těšice à Ivanovice na Hané. Les archéologues y ont identifié plusieurs vestiges d’occupation humaine remontant jusqu’à l’âge du Bronze ainsi que des sépultures celtiques. Mais c’est cette tombe germanique qui a retenu toute leur attention. Alors que le tombeau a été pillé il y a plusieurs siècles, les voleurs ont toutefois laissé un trésor inattendu : un élégant récipient en terre cuite orangée, demeuré pratiquement intact.

Découverte d'un pichet romain | Photo: Institut de protection du patrimoine archéologique de Brno

Selon Pavel Fojtík, de l’Institut de protection du patrimoine archéologique de Brno, il ne fait guère de doute que le vase a été fabriqué à l’intérieur des frontières de l’Empire romain :

« Notre évaluation préliminaire indique que la tombe date du Ve siècle après J.-C. Le pichet lui-même est manifestement plus ancien. Il semble avoir été fabriqué entre le Ier et le IIIe siècle après J.-C. dans une des provinces romaines, très probablement en Pannonie ou dans la région rhénane. »

Selon lui, il est possible que la cruche en céramique soit parvenue jusqu’en Moravie par l’intermédiaire des Romains eux-mêmes. Elle a également pu être rapportée comme trophée à la suite d’une expédition militaire. Mais ainsi que le rappelle l’archéologue, comme le pichet était déjà ancien lorsqu’il a été placé dans la tombe, cela suggère qu’il constituait un bien précieux, transmis ou conservé pendant plusieurs générations :

Pavel Fojtík | Photo: David Jahoda,  ČRo

« Ce type de céramique était très prestigieux. Les productions des provinces romaines ont circulé dans une grande partie de l’Europe pendant plusieurs siècles encore. A l’époque des Grandes Migrations, les ateliers qui les fabriquaient avaient pour la plupart déjà disparu. Les objets plus anciens, qui conservaient leur prestige et leur attrait, étaient donc particulièrement appréciés. Nous pensons que c’est ce qui s’est produit dans ce cas. »

Le contexte de la découverte est également fascinant car la tombe a été pillée à un moment donné dans le passé, sans guère de considération pour ce qui s’y trouvait, hormis l’espoir d’y trouver des objets métalliques, voire plus précieux encore :

« La tombe avait été rouverte. Les restes humains ont été entièrement brisés et dispersés. Il ne subsistait dans la sépulture que des fragments d’ossements humains et ce récipient en céramique. Les pillards recherchaient probablement des objets en or et en argent. La poterie ne présentait aucun intérêt pour eux, ce qui explique qu’elle soit restée dans la tombe. »

Deux petites éraflures visibles sur le pichet romain pourraient d’ailleurs dater de cet épisode brutal.

Un légionnaire romain dans l'exposition « La porte de l'Empire romain » à Mušov,  dans la région de Brno | Photo: Institut archéologique de l’Académie des sciences,  Brno

Cet objet insignifiant pour les pillards s’apparente toutefois à un trésor pour les archéologues contemporains. Car il rappelle l’importance stratégique de la Moravie dans l’Antiquité. Durant le règne de l’empereur romain Marc Aurèle, au IIe siècle, Rome envisagea sérieusement d’étendre son contrôle au nord du Danube et de créer une nouvelle province sur le territoire occupé par les Marcomans. Le projet n’a jamais vu le jour en raison de la résistance des populations germaniques et du changement de politique intervenu après la mort de l’empereur. Les échanges commerciaux, eux, se sont par contre maintenu pendant des siècles. Ainsi, la présence de cet objet romain dans une tombe germanique illustre parfaitement ces contacts entre deux espaces culturels – le monde romain et le monde considéré comme « barbare » par ces mêmes Romains.

L'exposition « La porte de l'Empire romain » à Mušov | Photo: Martin Frouz,  Návštěvnické centrum Mušov

Cette découverte est d’autant plus précieuse que la frontière septentrionale du « limes » romain n’étant pas allé plus haut qu’autour de Bratislava (et donc du Danube) en Slovaquie (le camp romain de Gerulata en témoigne) le reste de l’Europe centrale, dont la Bohême-Moravie, apparaît souvent comme intouchée par l’influence romaine.

Il n’en est donc rien : qu’il soit arrivé en Moravie par le commerce, comme butin de guerre ou à la faveur des déplacements de populations caractéristiques de l’époque des Grandes Migrations, longtemps improprement appelées « invasions barbares » par l’historiographie française, le pichet romain de Těšice témoigne d’une circulation d’objets et d’influences bien plus intense qu’on ne l’imagine souvent.