En pleine mutation, l’industrie de défense tchèque tourne à plein régime
Lorsque nous avons enregistré cet entretien début février, l’histoire n’avait pas encore reçu un énorme coup d’accélérateur, au gré des multiples décisions du président américain Donald Trump qui s’apparentent chaque jour à un nouveau bouleversement. A la lumière de cette évolution, certaines questions développées avec Radka Konderlová, directrice générale pour la coopération industrielle au ministère tchèque de la Défense auraient peut-être été abordées différemment, mais il n’en reste pas moins que le fond de la discussion, sur la nécessité de modernisation de l’armée tchèque et de son étalonnage aux normes occidentales, ou le positionnement géopolitique de la Tchéquie dans un monde en pleine recomposition, reste d’une brûlante actualité. De ceci, mais aussi du soutien tchèque à l’Ukraine, trois ans après l’attaque de la Russie, et de bien d’autres choses encore, il est question dans cet entretien sur l’industrie de l’armement tchèque.
Radka Konderlová, vous travaillez au ministère tchèque de la Défense où vous êtes directrice générale pour la coopération industrielle. La Tchéquie est sur le point de conclure un accord de coopération militaro-technique avec le Nigeria, comme le rapportait le site d’information Aktualne.cz le 31 janvier dernier. Quelle est la signification de ce futur contrat ?
« Il faut d’abord dire que dans l’Afrique subsaharienne, le Nigeria est le second partenaire commercial de la République tchèque. Cette relation commerciale entre les deux pays est très fortement basée sur l’industrie de défense et les systèmes militaires, d’où pour nous l’importance d’avoir un accord bilatéral avec le Nigeria. Le Nigeria a toujours été un partenaire historique de la République tchèque, ce n’est donc pas quelque chose qui sort de nulle part. Il existe beaucoup d’autres accords avec d’autres pays africains, comme par exemple l’Égypte, le Maroc, le Sénégal etc. Ce n’est pas un accord qui sort de l’ordinaire. Et bien sûr le Nigeria joue un rôle vraiment très important aussi dans la situation géopolitique en Afrique. L’Europe a plutôt échoué dans le Sahel, et toute la partie du golfe de Guinée et de l’Afrique de l’Ouest jouent un rôle important pour l’Europe dans la lutte contre le terrorisme. Dans ce contexte, le Nigeria est un pays qui cherche justement des partenaires au sein de l’Union européenne, avec lesquels il pourrait non seulement développer les liens commerciaux mais aussi des relations plus politiques, géopolitiques. »
C’est en raison de ces relations historiques que le Nigeria a voulu se tourner vers la Tchéquie ?
« Aussi. On peut prendre l’exemple des systèmes militaires dans les années 1980 où la fameuse compagnie Aerovodochody a livré 24 avions aux forces armées nigérianes. Depuis ce temps-là, il y a toujours des liens entre la compagnie et les forces militaires aériennes du Nigeria parce que bien sûr il faut entretenir et réparer ces avions. Le cycle de vie des systèmes militaires peut être assez long. »
Quels sont les contours principaux de ce contrat ?
« Je pense que beaucoup a été déjà dit dans les médias. Cet accord bilatéral devrait être une confirmation des relations bilatérales importantes entre les deux pays. Ça devrait d’abord passer par des échanges commerciaux dans le domaine du matériel militaire. Quand vous livrez du matériel militaire, il y a évidemment aussi l’entretien et l’entraînement de ceux qui s’en servent dans les forces armées. Donc il y a un certain nombre de services qui doivent être livrés avec le matériel. »
Un œil sur l’Afrique
Côté tchèque, il y a l’idée de soutenir toutes les possibilités d’exportation des sociétés d’armement tchèques. Mais dans le même temps, un des objectifs de la politique étrangère tchèque actuellement est d’intensifier ses contacts avec les pays africains, dans le but d’affaiblir l’influence de Moscou qui a beaucoup investi dans la région en termes de désinformation et de présence sur place, notamment via le groupe Wagner. Comment peut-on comprendre cet accord puisque le Nigeria lui-même est considéré comme un allié du Kremlin ? Est-ce que cela signifie qu’il y a une forme d’inflexion du côté des autorités nigérianes ? Ou alors elles jouent un peu sur les deux tableaux : on commerce avec l’Union Européenne via la Tchéquie, mais on reste officiellement un allié du Kremlin ?
« Je pense qu’il faut vraiment relever le défi et rester pragmatiques. Moscou joue en effet un rôle très important, non seulement au Nigeria, mais dans beaucoup d’autres pays africains, mais il ne faut pas se dire qu’on laisse ce territoire ouvert à l’influence de Moscou et qu’on l’abandonne complètement. Surtout si le pays en question cherche vraiment des alliés dans une autre zone géopolitique, notamment dans le cas présent, avec l’Union Européenne. Donc il faut vraiment s’appuyer sur nos liens historiques. Dans le passé, c’est grâce aux généraux nigérians que l’ambassade du Nigeria a rouvert à Prague il y a quelques années. Je rappellerais aussi qu’avant de commencer à négocier cet accord, il y avait déjà un mémorandum entre les deux pays. »
Vous parliez tout à l’heure du fait qu’il y avait d’autres coopérations de ce type déjà en cours, et vous évoquiez aussi l’aspect historique. Pouvez-vous nous rappeler dans quelle mesure ces anciennes bonnes relations de la Tchécoslovaquie communiste avec certains pays africains, avant la chute du régime en 1989, contribuent aux relations actuelles et aux potentielles coopérations dans le domaine de l’armement ?
« A l’époque de la Tchécoslovaquie, vous aviez deux camps qui s’affrontaient en Afrique aussi : un camp qui était plutôt allié des pays occidentaux, des États-Unis, et un second camp, avec des pays qui étaient alliés de l’Union soviétique. La Tchécoslovaquie faisait partie de ces pays satellites de l’Union soviétique, et on avait donc des relations assez fortes avec ces pays africains alliés de l’Union soviétique. D’ailleurs, il y avait beaucoup d’étudiants africains qui venaient faire leurs études en Tchécoslovaquie, surtout dans le domaine de la médecine ou dans les universités techniques d’ingénierie. On pourrait parler de l’Angola, même si le cas de l’Angola est assez spécifique, mais aussi du Mozambique, et d’autres pays. »
Le défi de la modernisation de l’armée tchèque
Le grand défi des années à venir pour l’armée tchèque, c’est sa modernisation, qui est devenue d’autant plus cruciale depuis le début de la guerre en Ukraine. Récemment, le gouvernement tchèque a annoncé avoir, pour la première fois depuis son entrée dans l’OTAN, atteint l’objectif de 2% de ses dépenses du PIB pour la défense. Quels sont les principaux retards que doit désormais rattraper l’armée tchèque pour sa modernisation ?
« C’est un chiffre qui a été déjà plusieurs fois cité par notre chef d’Etat-major : il faut rappeler que la dette interne pour la modernisation des forces armées tchèques, tourne autour de 25 milliards d’euros en termes d’investissement. Si vous prenez le budget de la défense de l’année dernière, où on a effectivement atteint les 2% du PIB, si on prend seulement tout ce qui va dans l’investissement pour moderniser nos forces armées, on parle d’un chiffre entre 3,5 milliards et 4 milliards d’euros. Donc vous voyez vraiment la différence au niveau des chiffres, toutes ces années où on a sous-investi dans la modernisation du matériel militaire et des forces armées tchèques. Il y a donc vraiment un besoin primordial de beaucoup plus d’investissements. Il y a des projets d’armement souvent cités dans les médias, des plus grands projets d’investissement et de modernisation des forces armées tchèques qui proviennent aussi des objectifs de capacités qui nous sont donnés par l’OTAN. Ces capacités militaires sont réparties entre les différents pays de l’Alliance, en fonction de leur situation et de leur position géopolitique au sein de l’OTAN. Donc pour nous, les projets principaux sont les véhicules blindés et la brigade lourde, puis le projet le plus coûteux de la modernisation des forces aériennes ou de la modernisation de l’armée tchèque, tout court, c’est la plateforme F-35, donc les avions de chasse américains. Et il y a encore d’autres projets. »
Et les CAESAR, ces canons automoteurs français, font donc partie de ces autres projets de modernisation ?
« Oui, ça en fait partie : avec les CAESAR, on passe des anciennes normes soviétiques aux normes de l’OTAN. Donc on passe à des canons de calibre 155 mm, ce qui fait partie de la standardisation de nos forces armées à l’OTAN. »
Puisqu’on parle de l’OTAN, comment la Tchéquie se positionne-t-elle par rapport au réarmement massif de son voisin polonais qui entend consacrer en 2025 4,7% de son PIB à la défense et aspire à devenir la première puissance militaire d’Europe. Au cours du premier week-end de février, Petr Fiala, le Premier ministre, a déclaré que la Tchéquie pourrait à l’avenir dépenser 3% de son budget pour la défense. Y a-t-il une forme d’émulation ici, au sein de l’Europe centrale ?
« Plusieurs choses entrent en jeu. Au ministère de la Défense tchèque, on est parfois très envieux de l’entente politique en Pologne sur le besoin d’investir massivement dans la défense, une entente qui est transpartisane. Ceci est dû à l’histoire de la Pologne qui a un passé très difficile avec la Russie, puis avec l’Union soviétique. Ce pays a toujours l’ennemi principal de la Pologne, d’où cette entente transpartisane en matière d’investissement et de dépenses dans le domaine de la défense. Et puis, il faut savoir qu’en Pologne, l’industrie de défense est majoritairement sous tutelle du ministère de la Défense. Il existe une grande compagnie qui s’appelle PGZ (Polska Grupa Zbrojeniowa) qui appartient à l’Etat, et donc, tous les projets d’armement passent par cette entreprise. C’est d’ailleurs un petit peu similaire à la situation en France où vous avez différentes compagnies importantes : vous avez mentionné les CAESAR, fabriqués par la société Nexter, désormais KNDS, vous avez également Thalès. Mais l’Etat français a toujours des parts dans la structure des compagnies de défense. Or ce n’est pas le cas ici, en Tchéquie où l’industrie de la défense est en majorité privée. »
Ce que vous dites, c’est que c’est un avantage en Pologne, parce qu’il y a une forme de centralisation combinée à cet aspect transpartisan au niveau politique. Et qu’en Tchéquie, ce côté transpartisan fait défaut…
« Oui. Et je pense qu’avec la campagne préélectorale actuelle les différences s’exacerbent. Vous avez différents partis sur l’échiquier politique : certains sont favorables à plus d’investissement dans la défense, mais d’autres disent qu’il faut investir davantage dans le domaine social, de l’éducation, de la santé, etc. Donc, aboutir à un compromis n’est pas aussi simple qu’en Pologne. »
Investissements, réarmement, OTAN
Revenons sur la déclaration, fin janvier, du président américain Donald Trump concernant la hausse de la contribution des pays de l’OTAN. Est-ce que c’est une source d’inquiétude ou de défi à relever ici en Tchéquie ? Et peut-être, comment est-ce que la Tchéquie et le monde de la défense en Tchéquie perçoivent cette radicalisation des positions américaines en la matière, qui dans les faits, est une sorte de chantage : si vous ne payez pas, vous ne faites pas partie du club…
« Dans le domaine des dépenses, de la partie du budget qui va à la défense exprimée un pourcentage du PIB, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais pendant le premier mandat du président Trump l’OTAN avait rappelé qu’il fallait enfin arriver à 2% du PIB dans l’ensemble des pays. Donc, avec le second mandat du président Trump, son discours va être encore plus exacerbé. Il va venir avec un pourcentage que la plupart des pays de l’OTAN ne seront pas capables d’atteindre dans un délai de temps qui est très court. Même ma ministre de la Défense dit toujours que les 2%, c’est le seuil minimal. Ce n’est pas le plafond. Avec Trump, je pense qu’on va être forcés, l’Europe va être encore une fois forcée d’investir plus pour devenir un pilier très fort de l’OTAN qui serait capable de se défendre lui-même sur son territoire. »
Alors qu’elles disposent justement de nombreuses commandes, les entreprises tchèques de l’industrie de l’armement se plaignent depuis un certain temps de l’attitude des établissements bancaires qui, souvent, refusent de financer leurs projets. D’ailleurs, au Forum européen sur le financement de la défense, les banques tchèques sont des acteurs qui ont continué de dire un peu de leur réticence au financement de la défense. Comment sortir de cette dichotomie entre des gens qui veulent produire et des gens qui ne veulent pas financer ?
« Le fait que les banques étaient réticentes - ou le sont toujours - à financer les systèmes militaires, et surtout les systèmes militaires létaux, est dû au fait qu’il y a eu un sous-investissement dans le domaine militaire pendant des années. Les priorités étaient tout simplement ailleurs : je peux citer l’économie verte et d’autres. Le domaine de la défense n’était pas ‘très sexy’, si l’on peut dire, pour les banques. Mais les temps ont changé. On voit bien que du côté des ennemis, si on parle de la Russie ou bien de la Chine, ils sont capables d’investir lourdement dans la défense, très souvent aux dépends d’autres secteurs, comme le social, l’éducation ou l’écologie. Mais pour pouvoir réarmer l’Europe, pour restocker l’Europe, pour être capable de se défendre, on doit avoir des armées qui sont capables de se défendre. Et ça passe par l’investissement dans l’armement et par la production d’armes ou de systèmes militaires qui doivent être financés. Très souvent, ce sont des systèmes qui sont extrêmement chers et les compagnies ne sont pas capables de financer elles-mêmes par leurs propres ressources. »
Donc il y a une forme de discussion quand même avec les directions des établissements bancaires ?
LIRE & ECOUTER
« Oui. En Tchéquie, puisqu’on a vu que c’était vraiment un problème, surtout pour les PME, qui sont très souvent moins fortes financièrement, on a entamé, grâce à notre ministre, l’année dernière, un dialogue régulier avec l’Association bancaire tchèque, où on discute des différentes facettes de ce problème, que ce soit du commerce extérieur ou des projets d’armement du ministère de la Défense, et surtout de ce qu’on appelle les programmes de coopération industrielle. Il s’agit en fait de l’implication de l’industrie tchèque dans de gros projets d’armement qui sont assurés par des entreprises étrangères. Si vous avez une PME qui est impliquée dans ce programme, qui vient vers sa banque et que sa banque lui dit que malheureusement il ne sera pas possible de financer ce type de projet, c’est là où on commence un dialogue vraiment par l’intermédiaire de cette Association tchèque des banques avec laquelle on essaie de résoudre ce problème. Mais bien sûr, ce sont des cas individuels, on ne peut pas faire du cas par cas, et il faut qu’il y ait une approche commune au sein de l’Union européenne, parce que la Tchéquie n’est pas le seul pays à faire face à ce problème. On essaie de résoudre ce défi en travaillant beaucoup avec la Banque d’investissement européenne, qui a déjà beaucoup changé son attitude envers l’investissement et le financement du secteur de la défense, surtout dans le domaine des technologies à double usage. »
Pour des raisons historiques, il y a toujours eu, même depuis la partition de la Tchécoslovaquie, une forme de complémentarité entre l’industrie de défense des deux pays, Tchéquie et Slovaquie, et une volonté de travailler ensemble. D’ailleurs, de manière assez symbolique, sur un salon de l’armement, vous avez souvent le stand tchèque et le stand slovaque placés côte à côte, comme si les deux pays étaient indissociables. Alors que les relations entre Prague et Bratislava sont considérablement tendues depuis l’arrivée au pouvoir de Robert Fico en Slovaquie et que le gouvernement tchèque a mis les rencontres intergouvernementales en stand-by, qu’en est-il ? Comment cela se passe-t-il au niveau de la coopération tchéco-slovaque dans le domaine de la défense ?
« Les deux pays étaient en effet ensemble historiquement, au sein de la Tchécoslovaquie, et le secteur de l’industrie de défense a toujours été très important dans les deux pays. Vous avez raison de dire que dans les deux salons les plus importants, que ce soit le salon IDEB à Bratislava ou le salon IDET à Brno, les deux pays sont toujours côte à côte. D’ailleurs, je n’y avais pas fait attention avant que vous ne le mentionniez. Mais il y a un vrai partenariat qui existe toujours entre les deux pays. Oui, les rencontres intergouvernementales sont en suspens, mais ça ne veut pas dire qu’au niveau des ministres de la Défense ou au niveau de notre travail, il n’y a pas de contacts. Nos deux ministres se rencontrent dans le cadre de réunions régulières au sein de l’OTAN. À mon niveau, on a des rencontres régulières avec nos homologues au ministère de la Défense slovaque. D’ailleurs, la Slovaquie a décidé récemment de participer à un contrat d’achat de Tatras et se sont liés au même contrat que les forces armées tchèques. Donc ce même contrat va servir aussi pour le ministère de la Défense slovaque. C’est la même chose pour un des projets d’armement stratégique, notamment les véhicules d’infanterie blindée. De même, on a joint nos forces avec nos partenaires slovaques pour négocier avec la compagnie suédoise qui va livrer les véhicules des deux côtés. Donc je ne pense pas que l’image que nous recevons via les médias corresponde tout à fait à la réalité telle qu’elle existe. »
L’Ukraine, deuxième marché à l’export
Nous nous approchons du troisième anniversaire du début de la guerre en Ukraine lancée par la Russie le 24 février 2022. Actuellement, quelle est l’importance des exportations vers l’Ukraine pour les producteurs tchèques ? Sur la longue durée, est-ce que c’est le même volume ? Est-ce que ça continue au même rythme qu’il y a trois ans ?
« Je pense que je ne dirai rien de faux en affirmant que pour l’industrie de défense tchèque, l’Ukraine est devenue le second marché domestique avec des chiffres à l’export qui ont vraiment accéléré de manière exponentielle. Entre 2021 et 2022, les exportations de matériel militaire vers l’Ukraine ont été multipliées par 40. L’année suivante, donc lors de la deuxième année du conflit, les exportations de matériel militaire s’élevaient à 840 millions d’euros. »
Dans cette quantité de matériel que la Tchéquie a livré en masse à l’Ukraine, il y avait aussi du vieux matériel, datant de l’époque communiste. Qu’en est-il des stocks ? Est-ce qu’ils s’épuisent ? Est-ce qu’à côté de ça, la cadence de la production nouvelle peut suivre la demande qui vient de l’Ukraine ?
« Vous mentionnez un problème qui n’est pas spécifique à la République tchèque ou aux pays d’Europe centrale et orientale qui ont aidé l’Ukraine en lui livrant leur vieux matériel quand c’était possible et parce qu’ils avaient déjà des projets de modernisation. Quand c’était possible d’envoyer ce vieux matériel qui datait encore à l’époque soviétique ça a été fait. Ça l’a aussi énormément aidée car l’Ukraine sait se servir de ces systèmes qui datent encore de l’Union soviétique. En outre, cela a permis d’accélérer le rythme de modernisation des armées en Europe centrale et orientale. Mais, vous ne pouvez pas puiser sans fin dans ce qu’on appelle des stocks organiques, donc des stocks dont vous avez besoin pour vous défendre aussi. Donc, je pense que la Tchéquie mais aussi beaucoup d’autres pays en Europe sont vraiment arrivés à la limite de ce qu’ils peuvent livrer. On a donc également eu cette initiative de livraison de munitions lancée par la Tchéquie qui a pour but d’assurer à l’Ukraine des livraisons permanentes de munition de gros calibre avec l’aide d’autres pays partenaires hors Union européenne. »
Nous disions que la guerre en Ukraine accélérait la disparition de ces générations de matériels issus du pacte de Varsovie. Pour ce qui est encore utilisé, il y a toujours besoin d’une maintenance, d’un entretien et d’une évolution sur ces vieux matériels. Or aujourd’hui, on passe en parallèle aux normes occidentales. Comment est-ce que les industriels tchèques gèrent ce changement de paradigme puisqu’on passe vraiment à des systèmes très différents les uns des autres ?
« Si on prend l’exemple de ces fameux canons de calibre OTAN, l’industrie tchèque qui produit ce type de systèmes militaires est complètement passée au calibre occidental. En ce qui concerne les munitions, cela change avec les projets d’armement pour les forces armées tchèques et ça passe par ces programmes de la coopération industrielle dont j’ai déjà parlé. Par exemple, comme on a signé un contrat avec la société KNDS, anciennement Nexter, pour acheter ses canons, il faut aussi acheter les munitions qui vont avec. Et ce que veut la République tchèque, c’est de toujours assurer la production et la livraison de la munition de base via des capacités locales. En temps de crise, vous avez besoin d’assurer ces choses-là localement, c’est-à-dire de fabriquer des munitions sur place, dans le pays. Donc, pour ça, il y a des partenariats entre la compagnie tchèque et la compagnie française pour accueillir cette capacité de production locale de ce nouveau calibre 155 qui est le calibre occidental. C’est juste un exemple pour un seul système militaire, mais il y en a plusieurs autres. C’est de cette façon qu’on accélère ce passage aux normes occidentales et au matériel en accord avec les systèmes utilisés dans le cadre de l’OTAN. »
Vous disiez que l’Ukraine était le deuxième marché d’exportation de l’armement. Quelles sont les principales destinations de l’armement tchèque en dehors de l’armée tchèque et de l’Ukraine ? Quels sont les autres marchés les plus importants ?
« On avait déjà mentionné l’Afrique. Je ne dirais pas que c’est le marché le plus important. Mais il faut peut-être commencer par dire que l’industrie de défense tchèque dépend des exportations à plus de 90%. L’armée tchèque n’est pas si grande et n’a donc pas la capacité d’acheter tout ce que l’industrie de défense tchèque produit. Or l’industrie de défense est vraiment très importante par rapport à la taille de notre pays. »
C’est historique en effet. Cela remonte à l’Empire austro-hongrois, et ça s’est poursuivi pendant la Première République tchécoslovaque, sous l’occupation lorsque les nazis ont récupéré tout ce patrimoine industriel, puis le régime communiste a suivi. Et cette filiation se poursuit au-delà de 1989 jusqu’à nos jours.
« Tout à fait. D’où ce besoin d’écouler cette production et de soutenir l’industrie de défense tchèque via les marchés d’exportation. Actuellement, les marchés qui sont très forts et qui deviennent de plus en plus forts, c’est le Proche et le Moyen Orient et l’Asie du Sud. Et j’ai déjà mentionné l’Afrique. Il y a aussi beaucoup de discussions entre l’industrie tchèque et des partenaires potentiels en Australie car ce pays est un partenaire de l’OTAN. On voit aussi des cas qui sont assez prometteurs en Amérique du Sud. Mais les marchés principaux, c’est vraiment le Proche et le Moyen Orient, l’Asie du Sud, l’Afrique et, bien sûr, l’Union européenne. »







