Franz Werfel, l'ami du monde

Franz Werfel, photo: Max Fenichel/ÖNB, Bildarchiv Austria, public domain
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« Werfel est un miracle », écrit Franz Kafka à son amie Felice en 1912. « Quand j'ai lu son livre L'ami du monde pour la première fois, j'ai cru que mon ravissement me rendrait fou. » Qui était cet homme qui a suscité un tel enthousiasme chez un écrivain génial ? Franz Werfel (1890-1945) est considéré comme le pionnier de l'expressionisme. Mais ce n'est là qu'une facette d’une œuvre profondément humaniste qui a valu à son auteur une renommée internationale et subjugué d'innombrables lecteurs dans le monde entier. Franz Werfel est né le 10 septembre 1890, il y a donc tout juste 130 ans.

Un juif œcuménique

L'ami du monde (Der Weltfreund) est le titre du premier recueil de poèmes publié par le jeune Franz Werfel. Le livre propulse le jeune auteur immédiatement parmi les grands espoirs de la littérature de langue allemande. Son père, un riche fabricant de gants de Prague, doit se rendre à l'évidence : promis à une carrière littéraire, son fils ne lui succèdera pas à la tête de l'entreprise familiale. L'historien de littérature Martin C. Putna rappelle le vœu que le jeune écrivain juif a fait au début de sa carrière :

« Bien que juif mais évidemment pas tout à fait orthodoxe, il s'était promis dès sa jeunesse de saisir, d'évoquer et d'honorer dans ses œuvres littéraires toutes les manifestations du bien, de la piété et de l'action de Dieu dans l'âme de l'homme, sans égard à une confession concrète. Nous pourrions donc considérer Franz Werfel comme un juif œcuménique. »

La judaïté et le christianisme

Franz Werfel,  photo: Mahler Foundation

Comment expliquer le grand paradoxe de la personnalité de Franz Werfel, écrivain qui, sans renier sa judaïté, a pourtant exalté la piété catholique dans plusieurs de ses romans? Enfant, il est confié aux soins de la nourrice Barbora Šimůnková, une femme simple qui devient pour lui comme sa grand-mère. La foi profonde et sincère de cette catholique tchèque qui lui apprend les coutumes et les traditions chrétiennes, laisse une empreinte ineffaçable dans l'esprit du futur écrivain. Beaucoup plus tard, il érigera à sa « mamie » un monument sous la forme du roman intitulé Barbara ou la piété.

Die Fackel,  April 29,  1911,  source: public domain

Fils d'un riche fabricant juif, Franz Werfel n'est qu'un piètre étudiant qui préfère la lecture des romans de Karl May à l'ennui de l'instruction scolaire. S’il passe quand même son baccalauréat et entame des études universitaires, il préfère la compagnie de ses amis littéraires qui se réunissent au célèbre café Arco. Adolescent, il étudie et travaille à Leipzig puis à Hambourg, avant de revenir finalement à Prague pour travailler dans une maison d'édition. Parmi ses amis figurent Franz Kafka, le journaliste Willy Haas ou encore le dramaturge Paul Kornfeld, mais aussi le journaliste et écrivain viennois Karl Kraus qui publie les textes du jeune poète dans sa revue Die Fackel. Quand la Première Guerre mondiale éclate, le jeune soldat Werfel est d’abord envoyé sur le front de Galicie. Mais ses amis viennois obtiennent sa mutation et le poète passe alors les dernières années de la guerre dans la rédaction d'un journal militaire à Vienne.

Alma, égérie de grands hommes de son temps

Alma Mahler

C'est là, dans la capitale autrichienne, que Franz Werfel rencontre la femme de sa vie. Alma est la veuve du compositeur Gustav Mahler et l’épouse du célèbre architecte Walter Gropius. Après maintes péripéties dans les rapports compliqués entre ces deux individualités artistiques, l'écrivain épouse Alma en 1929. Elle deviendra sa muse, son égérie et sa collaboratrice. Tantôt passionnée, tantôt orageuse, leur liaison durera jusqu'à la mort de l'écrivain en 1945.

Le génocide arménien

Photo: Éd. Victor Attinger

Dans son premier roman publié en 1924, l'écrivain rend hommage au grand compositeur lyrique Giuseppe Verdi, dont la musique le passionne. Intitulé Verdi, le roman de l'opéra, le livre est une confrontation de deux génies et de deux principes de création artistique personnifiés par Verdi et Wagner. L'auteur ne laisse place à aucun doute dans son ouvrage : il préfère le maestro italien au compositeur allemand.

C'est un voyage en Arménie qui inspire à Franz Werfel un de ses romans les plus célèbres. Les Quarante jours du Musa Dagh, livre qui paraît en 1933, tire de l'oubli le génocide des Arméniens dans l'Empire ottoman au cours de la Première Guerre mondiale. L'éditeur Filip Outrata rappelle que ce livre vénéré par les Arméniens comme leur bible et traduit dans beaucoup de langues, a également suscité un certain nombre de réactions négatives :

Photo: Éd. Albin Michel

« C'est un livre controversé depuis le début. Il était très populaire dans le monde. En Allemagne, où Werfel a vécu dans sa jeunesse, le livre a été interdit parce qu'il ne convenait pas à l'idéologie du nazisme naissant. Werfel a exprimé dans ce livre son idée personnelle, le regard d’un membre du peuple juif qui ressentait une proximité étroite avec le sort des Arméniens, tout comme plus tard avec celui des Tchèques et des Tchécoslovaques au cours de la Deuxième Guerre mondiale. »

Les clés du ciel

En 1939 paraît un roman que Franz Werfel présente comme un de ses livres préférés. Il l'intitule Le Ciel dilapidé et raconte encore une fois l'histoire d'une femme simple et pieuse. Elle s'appelle Agnes Hvizdová, est cuisinière et investit progressivement ses biens dans les études théologiques de son neveu, espérant que les prières du futur prêtre lui ouvriront les portes du paradis. Agnes Hvizdová ne se doute pas qu'elle est victime d'une supercherie et que ses biens ont été dilapidés. Malgré cette grande déception, l'histoire de cette femme trop confiante ne s'achève pas dans le désespoir. La journaliste Milena M. Marešová évoque les questions et les thèmes qui donnent à ce roman une dimension philosophique :

'Le Ciel dilapidé',  photo: e-artnow

« Les thèmes du roman sont le désir de comprendre la mort et la question fondamentale de savoir si les événements, les efforts et les aspirations terrestres ont un sens et peuvent préparer à la vie posthume. Il pose aussi la question de savoir ce qu’il faut faire pour mériter le ciel et s'il est possible d’avoir un intercesseur, un avocat qui glissera son pied dans la fente de la porte du Ciel et permettra ainsi à l'âme humble d'entrer dans la béatitude éternelle. »

Le chant de Bernadette

Franz Werfel se trouve à Capri lorsqu’Hitler procède à l'annexion de l'Autriche. Conscient du danger qui le menace, il décide de ne pas rentrer à Vienne et s'installe avec sa femme en France. Ce n'est toutefois qu'un refuge temporaire et le couple se voit obligé de prendre encore la fuite. Avant la traversée des Pyrénées, les fugitifs se cachent quelques jours à Lourdes, et c'est là que Franz Werfel promet à Dieu d'écrire un livre sur sainte Bernadette, patronne de la ville, s'il l’aide à s'évader avec sa femme. Arrivé aux Etats-Unis, il tient sa promesse et intitule son livre Le Chant de Bernadette. Martin C. Putna explique les connotations de ce titre :

Photo: Éditions de la Maison française

« L'ouvrage qui, pour le monde entier, est devenu l’œuvre sur Lourdes, est le Chant de Bernadette - Das Lied von Bernadette. Bien sûr, c'est un roman mais le chant dans le titre fait référence à une certaine tradition. Quand on dit le chant en allemand - das Lied - cela évoque les grands chants épiques et héroïques du passé comme Nibelungenlied - la Chanson des Nibelungen. Et soudain voilà le Chant de Bernadette ... »

L’amour qui devient foi

Dans ce livre, l'écrivain évoque la naissance d'une légende avec les moyens de roman psychologique. La petite Bernadette Soubirous voit apparaître une belle dame dans une grotte et s'éprend éperdument de cette apparition fascinante. La fillette ne pense plus qu'à cette femme infiniment aimable et revient encore et encore à la grotte pour la rencontrer. Elle ne se rend pas encore compte qu'elle assiste à un miracle et que cette dame pleine de grâce qui lui sourit, est la Vierge Marie. Martin C. Putna résume :

Bernadette Soubirous,  photo: public domain

« Cette jeune fille très simple, qui n'est pas mentalement arriérée mais qui n'est pas non plus une intellectuelle - on pourrait même dire que c'est une sorte de Forrest Gump des Pyrénées - devient l’héroïne du roman. Il arrive quelque chose d'inattendu à cette jeune fille, quelque chose qu'elle ne sait pas expliquer. Bien qu’étonnée, elle vit cette expérience avec sa simplicité naturelle. Dans sa vision, c'est un fait réel et véridique, et sa conviction se répand petit à petit parmi les gens pour aboutir à une apothéose. Sa vision est officiellement reconnue et elle est canonisée. »

Il est difficile de résister au charme de ce livre qui raconte une histoire ancienne avec beaucoup de fraîcheur et de détails qui rendent très émouvante la petite fille naïve qui en est l’héroïne. Le livre paraît en 1942 et occupe pendant trois mois la première place sur la liste des bestsellers aux Etats-Unis. Tiré à des millions d'exemplaires, le roman est porté à l'écran. Même beaucoup de ceux qui ne croient pas à l'histoire de Bernadette Soubirous apprécient cette histoire sur un amour qui devient foi.

Franz Werfel,  photo: Carl Van Vechten/Library of Congress,  public domain

Les dernières années

Photo: Plon

Le Chant de Bernadette est l'avant-dernier roman de Franz Werfel. Etabli aux Etats-Unis, naturalisé américain et considéré comme un des grands romanciers de son temps, il vit avec sa femme pendant la guerre dans la région de Los Angeles parmi les célébrités de Hollywood et travaille sur le livre L’Etoile de ceux qui ne sont pas nés. Ce sera son dernier roman, qu'il ne verra pas paraître, son cœur  malade ayant flanché le 25 août 1945.

Avec Franz Kafka et Reiner Maria Rilke, Franz Werfel fait partie du trio des plus grands écrivains pragois de langue allemande. 130 ans après sa naissance, ses livres sont toujours lus et publiés. On n'est pas prêt d'oublier l'écrivain humaniste qui a dit :

« L'amour est le grand manque de notre époque. »