Histoire d'une servante

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"La perte du paradis est le grand déficit de notre époque, dit l'écrivain Franz Werfel. Le compte ne peut être équilibré ni par la politique ni par l'économie car ce qui est humain leur échappe à toutes les deux. Un monde sans Dieu est un tableau sans perspective. Or un tableau sans perspective est la platitude même.

"La perte du paradis est le grand déficit de notre époque, dit l'écrivain Franz Werfel. Le compte ne peut être équilibré ni par la politique ni par l'économie car ce qui est humain leur échappe à toutes les deux. Un monde sans Dieu est un tableau sans perspective. Or un tableau sans perspective est la platitude même. Sans elle il perd tout sens..." Et Franz Werfel développe cette idée en disant que sans la perspective même nos droits naturels perdent leurs sens y compris le droit à ne pas être tué. Sans elle il n'existe qu'un seul droit, le pouvoir des faits, c'est-à-dire la loi de la jungle. Dans un monde sans perpective où l'on ne peut croire en aucune immortalité tout devient transitoire, rien ne demeure, tout devient périssable. Un tel monde serait voué à la perte, impuissant contre "la mentalité de l'homme de masse privé de structures, contre le robot, le Golem motorisé qui gratte ses plaies et tombe d'une convulsion dans l'autre." L'écrivain a formulé ces idées à la veille d'une de ces convulsions qui a failli balayer toute l'humanité, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il les a incorporé dans le roman racontant l'histoire d'une femme simple qui pendant toute sa vie cherche naïvement, peut-être, mais avec beaucoup d'énergie sa perspective, sa place au paradis. Cette histoire d'une servante s'appelle Le paradis volé.

Dans la biographie de Franz Werfel on trouve plusieurs traits qu'il partageait avec le compositeur Gustav Mahler. Il était juif germanophone, mais il est né et a vécu en milieu tchèque, il s'est établi à Vienne et finalement il a épousé Alma Mahler-Werfel, veuve du grand compositeur. Bien sûr il y avait aussi des différences importantes. A en croire Alma, qui partageait l'intimité des deux génies et qui pouvait les comparer, Gustav était un homme grave, fermé, tout absorbé par la musique, tandis que Franz était un esprit ouvert, cordial et brillant. Il est né à Prague en 1890 dans la famille d'un riche gantier. Sa tendre enfance est marquée par la présence de sa nourrice tchèque, Barbara Simunkova, qui est comme sa seconde mère, qui le garde et l'amène à la messe et qui est pour lui une personnification de l'amour, de l'espoir et du calme intérieur prenant source dans la foi profonde. C'est elle qu'il immortalisera dans son roman intitulé Barbara où la Dévotion. Mauvais élève, Franz n'est pas doué pour les métiers pratiques, mais il commence bientôt à écrire des poèmes. Encore au lycée, il voit paraître dans le journal viennois Die Zeit son poème Les jardins de la ville et en 1911 on publie à Berlin son premier recueil L'Ami du monde. Il devient subitement célèbre et on le considère comme le pionnier d'un nouveau mouvement littéraire - l'expressionisme. La Première Guerre mondiale est pour lui une période bien difficile car il déteste la guerre et le service militaire. La guerre finie, il s'installe à Vienne, mais garde la citoyenneté tchécoslovaque. Il épouse Alma Mahler qui se met à organiser aussi sa carrière littéraire. Il écrit de moins en moins de poésie et devient un romancier et dramaturge recherché et populaire. En 1929, il publie Barbara où la Dévotion et au début des années trente il écrit le roman Les Quarante jours de Musa Dagh inspiré par le génocide des Arméniens, roman par lequel il répond à l'avènement du nazisme en Allemagne. Après l'anschluss, il fuit Hitler, il se réfugie avec sa femme d'abord en France, puis aux Etats-Unis. En France il s'arrête à Lourdes. Profondément ému par l'histoire de Bernadette Soubirous, il décide d'écrire un roman sur cette petite fille qui avait le don de voir la Vierge. Le roman Le chant de Bernadette sera une de ses ouvres les plus célèbres. Installé à Hollywood, il continuera à écrire et donnera notamment la pièce Jacobowsky et le colonel dans laquelle il confronte un émigré juif avec un colonel polonais antisémite. Il travaille aussi sur le roman L'étoile de ceux qui ne sont pas nés, mais il n'aura pas le temps de l'achever car il meurt subitement en août 1945. Sa gloire littéraire ne se démentira pas encore longtemps. S'il n'y avait pas Franz Kafka, il serait sans doute l'écrivain tchèque de langue allemande le plus célèbre.

C'est en 1939 que paraît aux éditions Bermann - Fischer de Stockholm le livre Le paradis volé de Franz Werfel. Son héroïne est une vieille cuisinière tchèque, Teta Linek. Elle règne dans la cuisine des Argan, une famille aristocratique de Vienne. C'est une femme d'accès difficile mais une véritable maîtresse de son métier. Elle est déjà vieille et mène une existence simple et solitaire. Elle a coupé les rapports avec sa famille avec une seule exception. Pendant de longues années, elle paye de ses maigres ressources les études de son neveu Mojmir, promis à devenir prêtre. C'est lui qui par la force de sa foi et de ses prières doit lui assurer la vie éternelle, sa place au paradis. Le seul lien qu'elle entretient avec ce garçon qui vit en Moravie, sont ses lettres. C'est par écrit que le neveu informe sa tente de ses études, interrompues plusieurs fois par la Première guerre mondiale et par une maladie grave. Après des années de privations elle ne participe même pas à la cérémonie de l'ordination du jeune prêtre, mais elle recevra au moins la photo du neveu en soutane. Son rapport vis-à-vis du jeune révérend devient plus profond. "Chaque jour, matin et soir, lisons-nous dans le roman, elle contemplait longuement la photographie encore ornée des nobles fleurs qui était suspendue au-dessus de son lit. Comme toujours, elle ne ressentait aucun amour pour le fils adoptif qu'elle avait gagné à la force du poignet et n'avait vu qu'une fois dans sa vie. Mais dans l'indifférence d'autrefois, il entrait à présent une fierté maternelle, pour le prêtre, l'être supérieur qui n'était pas sorti de ses entrailles mais de sa volonté." Elle continue à envoyer de l'argent à cet homme qui est pour elle une garantie vivante de son salut. Et puis tous ces espoirs s'effondrent. La famille des Argan ne peut plus l'employer à cause de ses difficultés à la suite de l'Anschluss et Teta Linek décide de rendre visite à ce neveu qui lui doit tout. Elle se lance à sa recherche et le retrouve finalement à Prague. La vérité sur la vie du neveu faillit la tuer. L'homme qu'elle trouve n'est pas un prêtre, mais un tricheur qui n'a jamais fini les études de théologie et mène une existence louche d'un parasite. Les lettres, que Mojmir lui envoyait pendant de longues années, n'étaient que de petits éléments d'un grand mensonge. Voici comment l'auteur décrit son état d'esprit: "Plusieurs fois dans la chambre sinistre elle s'est demandé si son péché n'était plus grand que celui de son neveu, car elle lui avait payé une éducation qui l'a détourné de Dieu, au point de lui faire considérer l'hostie comme une simple farine de froment mêlée à un peu d'eau. (...) Pourra-t-elle oublier ce neveu réel en chair et en os et croire encore au neveu idéal de la photographie? Qui recollera les morceaux de son espérance céleste? Que faire? Où aller?"

Seule, trahie, sans espoir du salut éternel, Teta Linek rentre à Vienne. Elle doute de tout, elle se sent rejetée par Dieu, elle ne cesse de se demander pourquoi tout cela lui est arrivé. Au bord du désespoir, elle décide de participer au pèlerinage annuel des catholiques de Vienne à Rome. Et c'est grâce à ce pèlerinage qu'elle connaîtra Johannes Seydel, un jeune prêtre, un vrai, qui sera aussi du voyage. Il saura la comprendre, lui donnera l'absolution, comblera le vide douloureux laissé dans son âme par le neveu ingrat. Plus, il donnera un nouveau sens à sa vie finissante et accompagnera Teta Linek jusqu'à l'accomplissement de son destin. Elle, qui considérait l'amour comme une faiblesse, se mettra à aimer Johannes comme une servante, comme une mère mais aussi comme une jeune fille humble mais jalouse. Elle sait maintenant que son principal péché était l'absence d'amour. "Dieu n'avait pas repoussé sa servante, ni anéanti outrageusement le travail de toute sa vie comme elle l'avait cru pendant ces semaines de désarroi. Quelque chose de tout à fait surprenant lui avait été envoyé d'en haut."

Je vous ai parlé du roman Le paradis volé de Franz Werfel. Les citations ont été tirées de la traduction française de ce livre traduit de l'allemand par J.-T. Chambon et paru aux Editions Jacqueline Chambon.