Germaine Kanova, née à la photographie en Europe centrale

Derrière le nom de Germaine Kanova se cache une photographe de guerre – et des stars – oubliée jusqu’à encore très récemment, alors qu’elle est l’auteure de très nombreuses photos documentant la Libération et la victoire contre les nazis il y a 80 ans. Jusqu’au 4 janvier 2026, la citadelle de Port-Louis, près de Lorient, accueille une exposition intitulée « Germaine Kanova. Regard d’une photographe sur la Libération », organisée par le Musée de la marine et l’Etablissement de communication et de production audiovisuel de la défense. Pour parler de la vie de Germaine Kanova – et de son époux, Otta Kahn, originaire de Bohême – Radio Prague Int. a interrogé Anne Belaud-de-Saulce, conservatrice en chef du patrimoine et administratrice du Musée national de la marine.

« Ce projet d’exposition est en lien avec le 80e anniversaire de la libération de la poche de Lorient. En mai 1945, on a découvert au pied de la citadelle un charnier avec 69 fusillés et l’identification a montré que la plupart de ces fusillés avaient en moyenne une vingtaine d’années. Cela a profondément marqué le territoire : en 2015, j’avais déjà fait une exposition pour le 70e anniversaire et je ne souhaitais pas refaire la même chose pour le 80e anniversaire. Je me suis tournée vers la photographe Germaine Kanova qui a fait un reportage très marquant de la découverte de ce charnier et tout de suite, je me suis aperçue qu’elle avait eu une vie assez étonnante, pour ne pas dire extraordinaire. L’exposition est présentée cette année au musée de la Marine de Port-Louis. Elle présente la vie de cette photographe avec son œuvre avant et après-guerre, avec un zoom sur la découverte du charnier de Port-Louis. »

Germaine Kanova est née Osstyn. Son patronyme, Kanova, porte la désinence typique des langues slaves. Germaine Kanova a en effet épousé en secondes noces un certain Otto Kahn. Elle manifestement modifié son patronyme en prenant son nom, Kahn puis Kanova. Peut-on dire quelques mots de cette relation ?

Germaine Kanova avec son mari Otta | Photo: Olivier Richard

« Ce qui est assez étonnant, c’est que quand on a commencé les recherches sur Germaine Kanova, on ne connaissait pas son nom de jeune fille. Comme vous l’avez souligné, on l’appelait Germaine Kanova, mais l’orthographe changeait en fonction des éléments en notre possession. Et puis, on ne connaissait ni sa date de naissance, ni sa date de décès. Faire des recherches a été quand même assez compliqué, mais en même temps, c’était une espèce d’enquête. Germaine Kanova est née à Boulogne-sur-Mer en 1902. Elle est d’une famille assez modeste. On a assez peu d’éléments sur ses jeunes années, mais très vite, on pense que c’était un esprit assez libre, ce qui va se confirmer par la suite. A 18 ans, elle part en Écosse avec son premier mari. Et il semblerait que c’est en Angleterre qu’elle rencontre Otto Kahn, son deuxième époux, un marchand de cristal de Bohême, avec lequel elle va avoir une vie assez étonnante. En Angleterre, ils fréquentent un cercle d’amis liés au milieu artistique. Il est vraisemblable qu’Otta fait de la photographie aussi. »

Donc, ils sont un couple de photographes…

Germaine Kanova | Photo: ECPAD / Défense

« Exactement. A Vancouver, on a conservé un livre d’or dans la bibliothèque de l’université. Il s’agit d’un livre qui correspond aux années d’avant-guerre, où les deux époux recevaient dans leur résidence anglaise. Et on voit que les photographies d’Otta et de Germaine y sont remerciées à parts égales. Ils fréquentaient tous les deux un milieu artistique extrêmement diversifié. Otta va beaucoup voyager, et Germaine va le suivre. Ils voyagent dans toute l’Europe. »

Se rendent-ils en Tchécoslovaquie ?

« Oui. Ce qui est très intéressant, toujours dans les carnets conservés à Vancouver, c’est qu’on a des photographies de la Tchécoslovaquie d’avant la guerre, avec des montreurs d’ours, des femmes en costume traditionnel portant des paquets sur la tête. On est vraiment dans une autre période, totalement disparue aujourd’hui, mais qui montre un très bel aspect, un aspect très sympathique de la Tchécoslovaquie. »

Comment Germaine Kanova découvre-t-elle la photo ? Via son mari ou quelqu’un d’autre ?

Trude Fleischmann | Photo: Anna Schulz,  Wikimedia Commons,  public domain

« Elle a dû commencer un petit peu la photo avec son mari, mais c’est lors de ses voyages, en Europe centrale qu’elle va rencontrer une photographe intéressante à Vienne. Il s’agit de Trude Fleischmann. Nous sommes dans les années 1920-1930 et quand on regarde les photographies du début du XXe siècle, on est toujours sur des portraits extrêmement figés, avec des gens très sérieux. Trude Fleischmann fait partie d’un groupe de trois jeunes femmes qui vont changer le mode de photographie. Déjà, les photographes femmes sont assez peu courantes, et en plus, Trude Fleischmann fait des portraits en gros plan, avec un fond très flou. Grâce à la famille de Germaine Kanova, on possède un portrait de Germaine signé de Trude Fleischmann. On voit bien que par la suite, les portraits de Germaine reprennent ces caractéristiques : ce sont souvent des gros plans, avec un fond flou, ou alors un fond noir. Dans les portraits de Trude Fleischmann, les personnes sont représentées légèrement décalées, elles ont toujours la tête un petit peu penchée, et on s’aperçoit que c’est une constante dans l’œuvre de Germaine Kanova. »

Quand la France est envahie puis occupée, Germaine Kanova est à Londres, et très vite, elle va se rapprocher de la communauté de la France libre. Elle commence à faire des portraits de personnalités de la France libre, notamment de Gaulle, mais d’autres personnalités, comme Romain Gary. Ces photos-là sont-elles visibles dans votre exposition ?

Utilisation d'une longue-vue binoculaire depuis un poste d'observation,  30 décembre 1944  | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Ces photos-là ne sont pas exposées, parce qu’on n’avait pas accès à toutes les photographies, mais effectivement, Germaine Kanova va participer à l’effort de guerre depuis l’Angleterre. Elle produit notamment une affiche qui sera transformée en tract, et qui sera envoyée en France par le biais d’avions.  Elle photographie en effet le général de Gaulle. Elle a toujours cette habitude de faire signer ses invités ou ses portraits dans des livres d’or, et le général de Gaulle dira d’elle que c’est une bonne Française. Elle va aussi faire un portrait de Churchill : c’est une toute petite photo que sa famille possède, que j’ai retrouvée par hasard. On a donc des portraits assez savoureux, toujours avec un petit décalage. C’est une autre manière de voir les choses. »

Des officiers allemands du secteur de Lorient sont contraints de défiler devant les fosses contenant les corps de 69 résistants fusillés par les Allemands à l'été 1944 à la citadelle de Port-Louis,  23 mai 1945,  Port-Louis | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Je pense qu’elle était quelqu’un qui a toujours souhaité aller de l’avant. En 1944, elle arrive en France après le Débarquement, dans des conditions qu’on ne connaît pas, et on sait qu’elle était 1944 à la libération de Paris. En septembre, elle rejoint le maquis de la pointe de Grave près de Royan, en Charente-Maritime : là, c’est une véritable maquisarde, elle dort dans des granges. On a une lettre assez émouvante où elle raconte qu’elle rampait dans la boue, l’appareil photo sous son pull pour pouvoir photographier les lignes allemandes, et qu’elle se tenait prête à le jeter à tout moment si elle se faisait arrêter. Dans cette lettre, elle dit qu’elle ne comprend pas pourquoi elle a mis aussi longtemps à s’impliquer dans l’effort de guerre, et qu’elle regrette sa vie luxueuse et oisive d’avant, et qu’elle ne la reprendra plus. »

Un article du Monde qui lui est consacré mentionne que son mari soutient la résistance tchèque réfugiée à Londres et que Germaine Kanova aurait accueilli chez eux, les parachutistes tchécoslovaques responsables de l’attentat contre Reinhard Heydrich, soit Jan Kubiš, Jozef Gabčík, et un troisième de leurs compagnons, Josef Valčík. C’est avéré ?

« Cela m’avait échappé. Ce doit être sa famille qui a donné cette information. Je sais par contre qu’elle a fait une photographie du ministre des Affaires étrangères tchèque de l’époque, Jan Masaryk. »

Portrait du chauffeur du général de Gaulle dans le village du Bonhomme  (Haut-Rhin) lors d'une visite du général au 2e corps d'armée  (2e CA) sur le front des Vosges,  18 décembre 1944 | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

Germaine Kanova devient aussi photographe officielle dans la section cinématographique de l’armée française, et va accompagner les troupes de la France Libre, notamment celle du général Leclerc. Elle photographie aussi des camps et documentent ainsi le système concentrationnaire nazi.

Portrait d'une petite fille dans une salle de classe de l'école du village de Boersch  (Bas-Rhin),  16 janvier 1945 | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« En octobre 1944, Germaine Kanova s’engage au service cinématographique de l’armée, et là, elle est missionnée pour suivre la progression des troupes françaises en Alsace puis en Allemagne. C’est une commande de l’armée française. Les photographes, à l’époque, avaient des commandes, et il s’agissait de glorifier l’armée française. On a donc beaucoup de portraits de soldats victorieux, de soldats souriants. Elle photographie aussi les populations libérées. Elle arrive ensuite au camp de Vaihingen, un camp de travail qui servait à une usine d’armement tout près. Lorsque l’Allemagne est défaite, les prisonniers les plus faibles des camps voisins y ont été emmenés, et elle y découvre des personnes dans un état de santé catastrophique. Sur ses photos, ce sont des personnes encore vivantes, mais d’une maigreur squelettique. C’est très éprouvant à regarder. J’imagine que ça a été très éprouvant aussi pour elle de faire ce reportage. »

Une colonne de véhicules et de blindés de la 1re armée française traverse le Rhin sur le pont flottant de Mannheim,  3 avril 1945 | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Ce qui est intéressant également, c’est qu’elle commente ses photos : un photographe de guerre avait l’obligation de commenter ses photos sinon elles ne pouvaient pas être publiées. Le CPAD, qui est le service cinématographique actuel de l’armée, du ministère de la Défense, a retrouvé des notes en lien avec les photographies du camp de Vaihingen. C’est vrai que c’est extrêmement émouvant. Certaines de ses photos ont été publiées en Une de certains journaux au moment de la victoire. Elles ont marqué durablement l’opinion publique. »

Ce qui est étonnant et fascinant, c’est que peu après la guerre, Germaine Kanova arrête la photo et disparaît des radars. Cela explique aussi pourquoi elle était peu connue. Sa relation avec son mari évolue également : il part au Canada, elle reste en France. Mais ils restent en contact et n’ont jamais divorcé…

« On a assez peu de détails sur cette question. Mais je suis tombée sur un article très intéressant. Germaine Kanova était très amie avec la première épouse de Romain Gary, qui a écrit ses mémoires. Elle y consacre tout un chapitre à Germaine Kanova, un chapitre assez élogieux, d’ailleurs, où elle dit que, Germaine Canova et son mari étaient comme des aimants qui ne pouvaient pas se passer l’un de l’autre, mais en même temps, qui, en présence, ne pouvaient pas vivre ensemble. Donc effectivement, après la guerre, Otta Kahn émigre au Canada mais elle va lui rendre visite de manière régulière. »

Un soldat,  probablement le caméraman Gilles Auzias de Turenne,  du Service cinématographique de l’armée  (SCA),  se repose sur le capot de son véhicule,  10 avril 1945 | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Quand elle quitte le service cinématographique de l’armée en 1945, Germaine travaille pour des journaux étrangers et se rendra en Pologne pour couvrir la fin de la guerre. Puis, elle n’arrête pas totalement la photographie, mais s’oriente vers une carrière de photographe de plateau. Elle travaille sur des films d’Otto Preminger et d’Yves Allégret. Elle photographie beaucoup d’artistes de l’époque en plein travail, et notamment Michèle Morgan. Dans les archives conservées par sa famille, on a retrouvé beaucoup de lettres de Michèle Morgan. Elles avaient lié une certaine forme d’amitié et s’écrivaient de manière régulière. De la même manière, l’actrice américaine Deborah Kerr était née le même jour et donc elles s’envoyaient tous les ans une petite carte d’anniversaire. »

Soldats de la Wehrmacht capturés lors des combats pour la libération de la Poche de Lorient,  23 mai 1945,  Port-Louis | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Germaine Kanova continue à faire remplir ses livres d’or : on voit après la guerre, toutes les personnes qu’elle a fréquentées et qui la comblent de compliments sur son travail de photographe de plateau. On a aussi bien Orson Welles que Gary Cooper ou Gary Grant, ou encore Maurice Chevalier, Line Renaud et son mari. A la fin des années 1950, on pense qu’elle quitte le monde de la photographie définitivement. Elle ouvre un bar à Saint-Sauveur-en-Puisaye, la patrie de Colette, qu’elle a photographiée avant la guerre : elle a fait un magnifique portrait qu’on présente dans l’exposition. Elle tient le bar quelques années avant de se retirer, à Antibes où elle décède en 1975. »

Quelle vie ! Enfin, elle a vraiment eu plusieurs vies en réalité…

Les dépouilles exhumées des résistants fusillés par les Allemands sont déposées dans des linceuls puis des cercueils par des prisonniers allemands,  23 mai 1945,  Port-Louis | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Exactement. Je n’ai pas le temps de tout dire, mais ça a été une des premières photographes à aller photographier le grand taureau de la grotte de Lascaux, peu après sa découverte. Elle raconte avoir rampé sous une voûte dégoulinante d’eau pour aller prendre ces premiers clichés. C’était une femme extrêmement sportive. On a également retrouvé des films où l’on voit Germaine Canova en action. C’est très furtif, mais ça montre un petit peu son tempérament : elle est juste derrière la première ligne de combat. Devant elle, il y a les hommes qui sont en train de tirer sur les Allemands. Voilà, elle ne restait pas derrière pour prendre ses photos. C’était quelqu’un d’extrêmement engagé et qui n’avait pas peur de se mettre en danger. »

Dans cette exposition il y a une très belle photo d’elle avec son mari Otta Kahn…

Soldat allemand emprisonné,  10 avril 1945 | Photo: Germaine Kanova,  © ECPAD/Défense

« Oui. Elle a fait beaucoup de portraits de sa famille et de son mari. Et Otta Kahn était vraiment un très bel homme. Germaine Canova aussi était une belle femme. C’était vraiment un très beau couple. Elle l’a photographié à plusieurs reprises. On voit Otta Kahn jeune homme, puis après, un petit peu plus âgé, mais toujours avec une belle prestance. C’était vraiment presque un couple de cinéma. »

Ils sont restés en contact jusqu’à la fin de leur vie ?

« Il y a eu un échange de courriers réguliers jusqu’au décès d’Otta Kahn. »

Auteur: Anna Kubišta
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