Guy Régis Jr : « Très important de savoir que je venais dans un pays qui a pu mettre au pouvoir un homme de théâtre »
Invité en cette fin de semaine à Brno dans le cadre du Mois de la lecture d’auteur, l’écrivain, comédien et metteur en scène haïtien Guy Régis Jr a répondu aux questions de RPI.
Quelle a été votre première impression de la Moravie ?
« Alors, je trouve, en tout cas à Brno où je suis, un endroit très chaleureux. C’est une petite ville assez dynamique culturellement. Hier, j’étais dans un théâtre très, très beau, expérimental, avec plein de jeunes personnes aussi. Je ne m’attendais pas à avoir une population jeune aussi, très versée dans la culture. Donc, une bonne impression. »
Qu’est-ce que c’était, la Tchéquie, pour vous, avant de venir ici ?
« Václav Havel. »
« Et aussi un passé communiste, mouvementé, politique, avec un esprit révolutionnaire, etc. Tout ce qu’on peut imaginer d’un pays très politique. Et bien sûr, une part de l’Europe quand même, parce que c’est un petit continent, qui est bouleversant. »
Alors, je suppose que quand vous dites Václav Havel, c’est pour le côté politique, évidemment, mais aussi parce que vous êtes un homme de théâtre ?
« Surtout parce que je suis un homme de théâtre. Parce que je connaissais les textes de Václav Havel avant même qu’il soit président. Et il y a des auteurs tout près que l’on a étudiés, Svonimir Mozek, par exemple, en Pologne. Il y a vraiment un intérêt pour la tradition du théâtre politique. Et ensuite, bien sûr, pour la personnalité politique qu’il est devenu après, Václav Havel. Mais c’était très, très important de savoir que je venais dans un pays qui a pu mettre au pouvoir un homme de théâtre et metteur en scène. »
Où est-ce que vous avez découvert ces pièces ? À Port-au-Prince ?
« À Port-au-Prince, bien sûr, à la Bibliothèque de l’Institut français, j’aime autant dire que je viens de ce lieu, de cette maison de la culture-là, parce que c’est un lieu foisonnant avec des textes du monde entier. Immense bibliothèque près de la mer. Et où je me donnais, jeune, des programmes de lecture de plusieurs pays et je suis tombé sur Václav Havel, je pense, dans ces moments-là. »
Vous avez le souvenir d’une pièce en particulier ?
« Je n’ai pas le souvenir des pièces précisément, mais j’ai le souvenir, j’ai l’impression que c’était des pièces politiques, très politiques. Je me souviens que je lisais à l’époque vraiment des textes politiques, avec beaucoup plus d’intérêt quand même que les textes de Brecht. C’était beaucoup plus réel. »
L'exil comme thème principal de cette édition 2025
Ce mois de la lecture d’auteurs, qui est organisé dans deux villes tchèques, à Brno et Ostrava, a pour thème principal cette année l’exil. Qu’est-ce que c’est pour vous, l’exil ?
« C’est aujourd’hui, en tout cas pour moi, quelque chose de très diffus parce que je n’ai jamais... considéré ce mot m’appartenant moi-même parce que je pense que je pourrais toujours aller en Haïti tant que je veux. Je n’ai pas été poussé par un président, par une dictature. C’est la situation sécuritaire insupportable qui empêche justement de développer des projets de théâtre, parce que je dirige un festival de théâtre en Haïti et j’ai toujours considéré que j’y serai tant que j’ai ce projet-là de diriger les jeunes vers la création. »
« Un exilé c’est comme quelqu’un qui ne peut pas revenir dans son pays parce qu’il est invivable et qui non plus n’est pas à l’aise là où il est. Donc comme une espèce d’apatride forcé dans une situation bien étroite. Un jour, on ne sait pas où se plaire dans le monde, parce que vu la situation claire et nette d’être noir dans le monde, c’est déjà une situation complexe avec beaucoup d’animosité dans plein de parties du monde. Et donc ailleurs, ce n’est pas chez nous. Et à la maison non plus, ce n’est pas chez nous. »
« Pour moi, jusqu’à présent, l’exil, c’était littéraire. Et tout d’un coup, je me mets à le vivre personnellement. Mais il n’empêche que je pourrais être à Port-au-Prince actuellement. Je pourrais être dans un coin, à vivre comme un rat, comme beaucoup de gens qui continuent d’être à Port-au-Prince actuellement et qui ont le cœur qui saute très souvent. »
Il faut que je précise que sur la ligne sur laquelle nous parlons actuellement, votre numéro est un numéro haïtien. C’est comme ça qu’on reconnaît aujourd’hui quelqu’un qui n’est pas tout à fait exilé ? Ou finalement, la technologie moderne permet d’être un peu partout au même endroit ?
« J’ai gardé ce numéro parce que justement, en tant que directeur du Festival 4 Chemins, je continue à travailler avec une grande partie de mon équipe au pays. Je retourne chaque année pour le festival et... Je voudrais que les gens me contactent plutôt par ce biais-là. Donc, si je change de numéro tout d’un coup, je vais passer au numéro français. Bon, pour des raisons techniques, mais peut-être aussi pour des raisons de sentiment. »
« Content d’être dans la ville de Kundera »
L’exil a fait partie, évidemment, de la vie – et de l’œuvre d’un natif de cette ville de Brno où vous vous trouvez actuellement : Milan Kundera. Avez-vous un rapport particulier avec cet auteur qui a évidemment aussi écrit quelques pièces de théâtre ?
« Oui, je le connais plutôt en tant que romancier, un grand auteur, un magnifique auteur. Et hier à Brno, on m’a beaucoup parlé de lui, justement, qui avait écrit des poèmes communistes, qu’il a voulu complètement effacer et ignorer après. J’étais content d’être dans la ville de Kundera, qui est pour moi un auteur moderne, contemporain, au sens esthétique du terme. Très, très intéressant. »
Le mois de la lecture d’auteurs se poursuit également en Slovaquie et puis une partie en Ukraine. Comment perçoit-on en Haïti ce conflit actuel en Europe ? Est-ce que c’est quelque chose de très lointain, difficilement palpable aux Caraïbes, ou est-ce qu’on a conscience de ce qui est en train de se jouer en Europe actuellement, là-bas ?
« On est un pays extrêmement, je dirais, « monde » en Haïti. On a une culture latine, la langue française. On a connu les auteurs étrangers. J’ai toujours été proche de la radio, de la télévision, des journaux pour entendre ce qui se passe dans le monde entier. Je pense que c’est le cas de beaucoup d’écrivains haïtiens. Si les Haïtiens sont de grands écrivains, c’est parce qu’ils ont un intérêt pour la littérature mondiale. »
« Je pense qu’autant que moi, les Haïtiens connaissent l’écriture de Václav Havel, ils ont connu la grande révolution en Tchéquie. On suit énormément ce qui se passe dans le monde et on a une grande passion pour la littérature mondiale. Et l’Europe, c’est quand même un continent bruyant. Donc ça nous arrive aussi. Ensuite, il y a tout ce vacarme politique et aussi un lien extrêmement fort pendant la période communiste où il y a quelqu’un comme René Depestre qui est resté un an ici en République tchèque. Et il a surtout rencontré cette jeunesse de l’internationale communiste. Je parle du beau rêve communiste, parce que c’est devenu autre chose après... »
« Donc il y a ce grand intérêt pour des nations-sœurs, pour des camarades du monde entier. Il y a ce que le monde... Comment le monde se transforme aussi dans ces endroits du monde. Je dirais qu’Haïti, comme pays justement, un rêve d’idéal politique, était bien plus proche de ces pays de l’Est que des pays d’Europe du Nord, etc. Même si on parle français, je crois qu’on avait un grand intérêt à ce qui se passait dans ces endroits-là du monde, parce que justement, ils traitaient de la question de l’humain. Ça nous paraît complètement étrange, la réflexion de droite, parce que justement, les grands écrivains haïtiens des années début XXe, on se battait plutôt contre les Américains, contre l’impérialisme américain et contre l’impérialisme tout court. Et quand je parle d’impérialisme, je parle de pays comme la France ou de certains pays qui ont quand même impérialisé le monde, colonisé le monde. Donc on a un vrai intérêt pour ces endroits du monde, pour les réflexions qu’ils ont menées et les combats qu’ils ont menés, ça c’est sûr. »
Jean Dominique, assassiné dans une station de radio il y a 25 ans
Je voudrais juste un dernier mot à propos d’un homme, parce que j’ai entendu que le déclic pour partir avait été pour vous un assassinat qui a marqué en 2000 Haïti, qui est un pays gangréné par la violence – vous y avez fait allusion. Est-ce qu’on peut rappeler de qui il s’agissait ? Je crois qu’il a été assassiné dans un studio de radio, c’est ça ?
« Absolument, il s’agit de Jean Dominique, qui était un homme de radio, plus qu’un homme de radio, un intellectuel, aimant le cinéma, justement qui dans cette période-là avait fait des voyages avec cette jeunesse communiste dans le monde entier. Et c’était quelqu’un qui était proche du pouvoir aussi. Il voulait absolument la démocratie pour son pays. Très, très cultivé, ce bonhomme. Il a été assassiné. Et la radio, en Haïti, parce que justement, il est mort dans une radio, ce n’est pas sans intérêt. Il y a 300 stations de radio. Après la dictature, c’est le média qui a pris plus d’espace. C’est l’organe de liberté, et même ça peut devenir complètement l’organe de licence pour que les gens disent tout et n’importe quoi. Et donc cet homme de radio était puissant, justement en raison de la radio. Et on l’a assassiné lâchement, c’était le 3 avril 2000. Et pour moi, ça a été un grand déclic, la prise de conscience que tout était possible dans ce pays. Si on pouvait assassiner quelqu’un comme ça, on pouvait tout. Et jusqu’à présent, on soupçonne énormément de gens qui ont fait cet assassinat. Pour l’empêcher, paraît-il, de devenir chef d’État. Alors qu’il avait plus de 70 ans, mais il faisait peur. »
Le festival littéraire d’Europe centrale Měsíc autorského čtení (« Le Mois de la lecture d’auteur ») a été fondé en 2000 à Brno et s’est étendu au fil du temps à d’autres villes de la région. Cette année, il se déroule à Brno et Ostrava en Tchéquie, à Trenčín, Prešov et Bratislava en Slovaquie, et, de manière limitée, à Lviv en Ukraine.
Le MAČ comprend deux volets principaux dans sa programmation : l’un, local, met en valeur les littératures des pays organisateurs, et l’autre présente la littérature étrangère.
Le festival débute chaque année le 1er juillet à Brno et se déplace ensuite, sans interruption pendant trente et un jours, d’une ville organisatrice à l’autre. Le programme principal propose chaque jour deux lectures d’auteur : celle de l’invité d’honneur et celle d’un représentant de la scène littéraire locale.






