Heydrich et la Solution finale (1)

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A l’occasion de la parution en tchèque de Heydrich et la Solution finale, aux éditions Domino, l’historien Edouard Husson est venu présenter son livre, lundi dernier, à l’Institut français de Prague. Nous l’avons rencontré et nous diffuserons cet entretien dans une émission en deux parties. Aujourd’hui, nous revenons sur un aspect mal connu du projet nazi : le sort réservé aux Tchèques et aux populations d’Europe centrale et orientale après la guerre.

Edouard Husson
Vous évoquez l’existence, chez Heydrich, d’une « question tchèque », ce qui est très peu évoqué. Après l’ennemi prioritaire que représentaient les Juifs, le projet des nazis concernait donc également les populations slaves non germanisables ?

« Oui. Il faut savoir que, parmi les premières détestations de Hitler, il y a les Tchèques. En effet, sa famille est originaire d’une région où Tchèques et Allemands coexistaient. Il a donc comme souci de se distinguer absolument des Tchèques, qui veulent contester aux Allemands la domination qui leur revient dans l’Empire Austro-Hongrois. »

Les historiens évoquent le projet des nazis de construire un musée de la race disparue à Prague. Est-ce lié au fait que Prague devait représenter le centre de coordination de la Shoah en Europe ?

« Peut-être. En tout cas, dans les projets imaginés par les nazis, il y a l’idée que, quand les Juifs auront disparu, il faudra rappeler à ceux qui les ont vaincus, et en particulier à leurs descendants, ce qu’était cet ennemi de l’Allemagne. Bien sûr, on est dans le fantasme idéologique pur mais sans provoquer, c’est un petit peu comme un musée du folklore indien aux Etats-Unis. Sauf que le folklore indien ne montre pas les Indiens comme des individus dangereux. Là au contraire, il se serait agi de montrer que les Juifs étaient particulièrement dangereux. »

« Pourquoi Prague ? Je ne pense pas que ce soit lié à la présence d’Heydrich. C’est plutôt parce qu’on avait une ville où les Juifs avaient toujours été protégés par les Habsbourg, la culture juive était puissante. Et je crois qu‘ il y avait aussi le symbole du cimetière juif de Prague, qui était si connu. Il s’agissait de perpétuer une mémoire, mais une mémoire qui soit celle des bourreaux. »

Comment compareriez-vous l’attitude des Tchèques vis-à-vis des Juifs, par rapport à des pays comme la Pologne, la France ou l’Italie, qui comptent un nombre important de Justes ?

« Il y a eu des Justes en terres tchèques, ce qui était tout à fait méritoire dans un régime de terreur. Plus on se rapproche de l’est européen, plus il devient difficile d’agir en faveur des Juifs, car on est éventuellement puni de mort si on les secourt. Les Tchèques sont en quelque sorte dans un état intermédiaire, quant aux risques encourus, entre un Ukrainien et un Italien sauvant des Juifs. C’était un acte de grand courage et il y a un certain nombre de Justes à honorer dans l’histoire de la République tchèque. »

Outre qu’il décrit sous un jour nouveau le processus de décision du génocide des Juifs en Europe, et nous en reparlerons en détail dans le deuxième volet de l’émission, Edouard Husson apporte un éclairage particulier sur la vision nazie, à long terme, du sort à réserver aux populations d’Europe centrale et orientale après la guerre.

En envoyant Heydrich à Prague comme Protecteur adjoint de Bohême-Moravie, fin septembre 1941, Hitler promeut celui qui a la vision la plus claire de ce que doit devenir l’ « espace vital » des Allemands. L’historien évoque ces points peu connus lors de sa conférence à l’Institut français :

Reinhard Heydrich
« Il y a un projet qui commence à être rédigé à l’été 1941, qui était en fait en gestation depuis la fin de l’année 1940, voire l’été. Ce projet s’appelle le Plan Général pour l’Est. C’est, comme le disent horriblement les nazis un projet de remembrement, de réaménagement démographique de l’Europe centrale et orientale, donc de l’espace vital après la victoire. »

« Il y est explicitement prévu qu’il y aura, dans chacun des peuples conquis, trois minorités, la minorité de ceux qui sont germanisables, c’est-à-dire des Aryens qui s’ignorent. Une part importante d’individus qui seront réduits en esclavage par les travaux forcés et qui seront au service de la "race des seigneurs ", des dominateurs allemands, que ce soit les paysans-colons ou les grands industriels allemands qui s’installeront dans la région. »

« Et puis un dernier groupe, qui sera soit déporté vers l’Est (c’est-à-dire les territoires soviétiques), soit éliminé directement, en fonction des circonstances. Ce groupe sera la victime immédiate du nouvel ordre raciste. »

« C’est exactement le projet qu’Heydrich veut appliquer à la population tchèque et il l’annonce dès le 2 octobre 1941. Mais il a le sens des rythmes. La priorité, c’est la mobilisation de l’industrie et de la main-d’oeuvre tchèque pour l’effort de guerre allemand. Le projet concerne l’après-guerre. »

Pour l’heure, le Juif reste l’ennemi prioritaire selon une logique qui fait de ce dernier un élément destructeur plus qu’inférieur. Les nazis ont une définition biologique du Juif (le bacille) quand ils ont une vision raciste des Slaves (les sous-hommes). Edouard Husson rend compte de cette distinction, tout en soulignant la convergence des destins à long terme dans l’idéologie nazie :

Reinhard Heydrich
« Ce Plan Général pour l’Est, devait représenter l’aboutissement de la domination nazie au service d’un espace vital qui assurerait la domination pour mille ans selon l’expression des nazis. Aujourd’hui, on connaît un petit peu ce qui s’est passé : de la part d’Heydrich, il s’agissait d’une mobilisation idéologique plutôt que d’un projet à mettre en oeuvre immédiatement. On se contente pour l’instant d’instructions visant à évaluer la qualité raciale des individus qui habitent le territoire de Bohême-Moravie. Pour les nazis, l’enjeu est, indirectement, sans en avoir l’air, de pouvoir interroger les médecins, se procurer des fiches médicales, procéder à un certain nombre de tests... »

Si le Juif restait donc l’ennemi prioritaire aux yeux des responsables nazis, la logique raciste du régime devait conduire, dans l’hypothèse d’une victoire allemande, à toucher la majeure partie des populations centre et est-européennes... Lorsque Londres envoie un commando tchèque pour assassiner Heydrich à Prague en 1942, il ne sait pas à quel point l’homme visé est un pilier du nouvel ordre européen voulu par les nazis...