Il y a 80 ans, le procès d’un dignitaire nazi devenait un événement national grâce à la Radio tchèque

K. H. Frank

Le 22 mai 1946 était exécuté par pendaison Karl Hermann Frank, un Allemand des Sudètes, devenu instrument-clé de la violence nazie dans le Protectorat de Bohême-Moravie. Son procès, exceptionnellement retransmis à la Radio tchécoslovaque, a été suivi en direct par des dizaines de milliers d’auditeurs. Ce fonds sonore unique est conservé à la Radio tchèque.

Tomáš Dufka, bonjour. Vous êtes historien et vous dirigez le département des archives de la radio tchèque, essentiellement les archives sonores, mais pas seulement. Le site politickeprocesy.cz (« Les procès politiques » en français) est un projet multimédia des Archives nationales, en coopération avec la Radio tchèque et l’Institut d’étude des régimes totalitaires, qui permet à tout un chacun d’accéder à l’intégralité des grands procès politiques communistes des années 1950, mais pas seulement. On y trouve désormais aussi le procès de Karl Hermann Frank, l’un des plus hauts responsables nazis en Bohême-Moravie pendant l’occupation allemande de la Tchécoslovaquie. Secrétaire d’Etat du Protectorat puis ministre d’Etat allemand à Prague, il a joué un rôle central dans la répression contre la résistance tchèque et dans les représailles violentes après l’assassinat de Reinhard Heydrich en 1942, notamment avec la destruction des villages de Lidice et Ležáky, ainsi que l’assassinat ou la déportation d’une grande partie de leurs habitants. Ce 22 mai, 80 ans se sont écoulés depuis l’exécution de Frank, au terme d’un procès de deux mois. Dans un article publié sur le site de ce projet multimédia, vous expliquez que ce procès a constitué un moment fondateur pour la Radio tchécoslovaque. En quoi ces retransmissions ont-elles constitué une rupture dans l’histoire de la Radio tchécoslovaque ?

K. H. Frank devant le tribunal | Photo: e-Sbírky,  Musée national - Historické muzeum,  CC BY 4.0 DEED

« D’abord, ce procès était vraiment unique par sa durée. Il a duré deux mois et, si l’on compte précisément, cela représente environ trente jours d’audience. La Radio tchécoslovaque a retransmis l’intégralité du procès en direct, de mars à mai 1946. C’était quelque chose de totalement inédit. Pour la première fois, on bouleversait la programmation de la radio après l’occupation nazie. Bien sûr, il existait déjà des retransmissions en direct auparavant, par exemple lors des grands rassemblements des Sokols en 1938. »

Oui, les grands rassemblements patriotiques et gymniques.

« Exactement. Mais retransmettre un procès entier pendant un mois représentait une première absolue. Ce qui est également très intéressant, c’est l’archivage du procès. Dans les années 1940, on n’archivait que les événements jugés les plus importants. Or, on a considéré que ce procès était si important qu’il fallait le conserver intégralement. Là aussi, c’était exceptionnel. »

Programme de la Radio tchécoslovaque du 22 mars 1946. Des extraits de la première journée du procès de K. H. Frank ont été diffusés en soirée | Photo: Archives de ČRo

Milada Horáková à Pankrác, déjà…

Ces archives sonores conservées par la Radio tchèque représentent environ 85 heures d’enregistrement. C’est énorme. Lorsque vous avez travaillé sur ce fonds sonore, qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?

Enregistrement de Milada Horáková en tant que témoin au procès de K. H. Frank | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

« Peut-être la présence de Milada Horáková. C’est une personnalité dont on reparlera beaucoup après son propre procès politique de 1950, devenu emblématique de la répression communiste et du stalinisme en Tchécoslovaquie. Mais dans le procès de Frank, elle apparaît non pas comme accusée, mais comme témoin et victime du régime nazi. Cela a été une découverte très forte. Entendre sa voix dans ce contexte, à Pankrác, dans un rôle totalement différent de celui par lequel elle est entrée dans la mémoire collective tchèque, est particulièrement marquant. »

Oui, parce qu’avant d’être victime du régime communiste, elle avait aussi été victime du régime nazi. On sait qu’elle a notamment été emprisonnée à la forteresse de Terezín en tant qu’opposante au régime nazi.

« Exactement. Nous avons même découvert dans nos archives une photographie de Milada Horáková devant Terezín après la libération, en 1945. Cela aussi a été une découverte importante. »

Milada Horáková à Terezín,  le 16 septembre 1945 | Photo: Archives de ČRo

Le système nazi sur le banc des accusés

A l’écoute de ces archives, entend-on seulement un procès judiciaire, ou perçoit-on aussi l’état psychologique d’une société tchécoslovaque traumatisée par l’occupation nazie et la répression ?

« Je pense que ce procès est extrêmement fort émotionnellement. On ne peut pas l’écouter sans ressentir quelque chose. Toute la nation tchèque voulait alors obtenir une forme de justice et demander des comptes aux responsables des crimes nazis. On entend clairement que ce n’est pas seulement Frank qui est jugé : c’est tout le système nazi qui se retrouve symboliquement sur le banc des accusés. Et, à travers lui, c’est toute la nation tchèque qui apparaît comme victime. »

Vous expliquez aussi que le procès était retransmis en direct pendant des journées entières, au point de perturber les programmes habituels de divertissement. Aujourd’hui, cela paraît inimaginable à la radio. Qu’est-ce que cela nous dit sur la place politique et symbolique de ce procès dans la société tchécoslovaque de 1946, un an après la fin de la guerre ?

Source: Tomáš Roček,  ČRo

« La société tchécoslovaque avait besoin de tourner la page de la guerre et d’être certaine que les responsables seraient punis. La retransmission en direct permettait aussi de montrer que la justice tchécoslovaque fonctionnait de nouveau et qu’elle n’était plus l’instrument d’un régime arbitraire et corrompu. Même si tout le monde pensait déjà connaître la culpabilité des accusés, il fallait tout de même apporter des preuves. Grâce à la retransmission, les auditeurs pouvaient entendre les témoins, les réponses des accusés et suivre le déroulement de la justice. »

Il y avait donc aussi une volonté de transparence.

« Oui, exactement. »

Un « Nuremberg tchécoslovaque » ?

Le procès de Karl Hermann Frank intervient quelques mois seulement après l’ouverture du procès de Nuremberg que la Radio tchécoslovaque suivait déjà grâce aux reportages de František Gel. Peut-on considérer le procès Frank comme une sorte de « Nuremberg tchécoslovaque » ?

Le procès de Karl Hermann Frank en 1946 | Photo: ČT24

« D’un certain point de vue, oui. Mais sur le plan radiophonique, il existe des différences importantes. A Nuremberg, les reportages étaient préparés puis diffusés plus tard sous forme de résumés. Dans le cas du procès Frank, il y avait à la fois des retransmissions directes et des résumés diffusés le soir. Deux équipes différentes travaillaient sur ces programmes : les reporters présents sur place et les rédacteurs en studio. »

Sur le plan technique, cette retransmission a-t-elle nécessité des innovations particulières ?

« Oui. La principale difficulté concernait la technique sur place. La Radio tchécoslovaque gérait à la fois la retransmission radiophonique et la sonorisation de la salle. Lorsque le juge parlait, le reporter ne pouvait pas intervenir car ils utilisaient la même ligne audio. C’est pourquoi les journalistes de radio intervenaient finalement assez peu pendant les audiences. Au début du procès, on entend d’ailleurs de nombreux problèmes techniques dans les archives : difficultés de traduction, problèmes de microphones, de transmission sonore, etc. »

Le verdict : une archive disparue

Plusieurs passages majeurs ont disparu, notamment l’énoncé du verdict. Avez-vous une hypothèse personnelle sur cette absence ? Est-ce pour vous un simple accident d’archive ou un mystère historique à jamais insoluble ?

Tomáš Dufka | Photo: Khalil Baalbaki,  ČRo

« C’est effectivement très étrange. Nous possédons presque l’intégralité du procès et les archivistes ont fait un travail extrêmement précis. Habituellement, lorsque certaines parties manquent, on sait pourquoi : discussions techniques, pauses, échanges non enregistrés. Mais ici, il manque précisément le verdict, c’est-à-dire le moment le plus important. Nous avons plusieurs hypothèses : un problème technique, une décision volontaire de ne pas enregistrer, ou encore la perte de certaines bandes magnétiques. Le vrai problème est surtout l’absence de documents écrits permettant d’expliquer cette disparition. »

Peut-on dire que le procès Frank a contribué à inventer une nouvelle forme de reportage judiciaire radiophonique ?

Josef Cincibus en reportage sur la place Venceslas en mai 1945 | Photo: APF ČRo

« Oui et non. Avant ce procès, il n’existait pas vraiment de retransmission judiciaire en direct. En ce sens, c’était fondateur. Mais le reportage radiophonique existait déjà depuis les années 1930, avec des figures importantes comme Josef Cincibus. Son style, développé dans les années 1930 et 1940, reste très reconnaissable dans les archives du procès Frank. Donc, dans ce sens-là, ce n’est pas novateur. »

Dans votre article, vous établissez aussi un lien entre les retransmissions de 1946 et les futurs procès staliniens des années 1950. A quel moment la radio cesse-t-elle d’être un témoin pour devenir un instrument de mise en scène politique ?

« Le procès Frank est très intéressant parce qu’il constitue presque le dernier grand procès retransmis de manière relativement libre et directe. Par la suite, lors du procès du gouvernement du protectorat de Bohême-Moravie, les retransmissions deviennent plus compliquées. Le procès dure longtemps, l’opinion publique se fatigue et les autorités commencent progressivement à vouloir contrôler davantage la forme du reportage. A partir de là, on passe peu à peu d’un reportage direct à un reportage davantage mis en scène et stylisé. »

Juger les crimes de guerre : de 1945 à nos jours

Qu’est-ce que la voix de Karl Hermann Frank révèle de sa personnalité ?

Prononcé du jugement contre Karel Hermann Frank à la prison de Pankrác à Prague,  le 21 mai 1946 | Photo: ČTK

« Pendant le procès, il apparaît comme un homme affaibli. Comme beaucoup de responsables nazis à l’époque, il cherche surtout à minimiser sa responsabilité personnelle en expliquant qu’il ne faisait qu’obéir à la hiérarchie. Un discours que l’on retrouve également à Nuremberg. »

Pensez-vous que ces archives puissent encore avoir aujourd’hui une fonction civique ou démocratique, à une époque où la mémoire de la Seconde Guerre mondiale s’éloigne progressivement ?

Enregistrement du procès de mai 1946 | Photo: Tomáš Dufka,  ČRo

« Oui, absolument. Nous avons commencé la numérisation des disques il y a plusieurs années et ce travail prend aujourd’hui tout son sens. Lorsque nous avons terminé cette numérisation, la guerre en Ukraine avait déjà commencé. Nous avons compris que ces questions n’appartenaient malheureusement pas uniquement au passé. Réfléchir au procès de Frank, c’est aussi réfléchir à la manière dont les sociétés jugent les crimes de guerre et les responsables politiques. »

C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que la Tchéquie a rejoint récemment plusieurs dizaines de pays favorables à la création d’un tribunal spécial pour juger les crimes commis par la Russie contre l’Ukraine. Merci Tomáš Dufka.