21 août 1968 : la Radio tchécoslovaque entre en résistance

L’août 1968 devant le bâtiment de la Radio tchécoslovaque

Le 21 août 1968, les Tchèques et les Slovaques se réveillaient dans un pays envahi par les troupes du Pacte de Varsovie. Tout comme au printemps 1939 après l’invasion des armées nazies, ou en 1945 lors du Soulèvement de Prague, le bâtiment de la Radio tchécoslovaque, rue Vinohradská, est un enjeu stratégique : qui contrôle les ondes, contrôle aussi la population et le narratif des événements.

A cette époque pas si lointaine où les événements historiques n’étaient pas marqués par le sceau de l’immédiateté, la radio restait un des principaux canaux permettant à la population de s’informer. Objectif premier des soldats d’occupation des troupes du Pacte de Varsovie le 21 août 1968 : le bâtiment de la Radio tchécoslovaque qui dès le début de l’invasion diffuse des informations non-censurées et est encerclé par les tanks soviétiques peu après sept heures du matin.

La rue Vinohradská en août 1968 | Photo: APF ČRo

Mais les Pragois sont déjà présents en nombre pour défendre ce lieu symbolique et ses journalistes, dont Vladimír Fischer, Eva Kopecká, Věra Šťovíčková, Jiří Dienstbier, Ondřej Neff qui sont aux premières loges : en dépit des ordres de fonctionnaires communistes zélés de ne pas diffuser des informations négatives sur l’entrée des troupes soviétiques, le personnel de la Radio décide de rapporter les événements de manière objective. L’émetteur est coupé un certain temps, mais les techniciens vont trouver des parades afin de permettre à la population de continuer à s’informer.

Historien de formation Tomáš Dufka est le directeur du département de la recherche et de la bibliothèque de la Radio : il y a cinq ans, il évoquait pour Radio Prague Int. ces moments dramatiques qui ont vu plusieurs personnes perdre la vie pour la défense du bâtiment de la Radio et de la liberté d’expression :

« En août, la Radio tchécoslovaque a été un lieu très important, parce que les Russes, ou les troupes du pacte de Varsovie, ont concentré beaucoup de forces pour empêcher la diffusion des émissions de la radio à la population tchécoslovaque. Donc, dans la nuit du 20 au 21 août, la radio est devenue vraiment le théâtre de beaucoup de violence et de combats. Dès 7h du matin, la population a commencé à se regrouper devant l’entrée de la Radio tchécoslovaque pour défendre la radio. En même temps, les soldats essayaient d’entrer. Ils voulaient interrompre les émissions. Mais, une chose très importante, c’est que les techniciens et les rédacteurs de la radio ont réussi le 21 août à défendre leurs émissions et la population a pu écouter la radio même durant ces heures très tristes et tragiques. Entre 15 et 17 personnes sont mortes dans la rue Vinohradská en défendant la Radio. Il faut aussi dire que les soldats russes étaient aussi très stressés et ils ont d’abord tiré sur le Musée national, en pensant que c’était la radio. Quand vous voyez les photos de cette journée, il y a beaucoup de violence, beaucoup de voitures brûlées. On a une collègue à la radio qui vivait dans un immeuble juste en face de la radio et qui a perdu cet appartement parce qu’il a entièrement brûlé. Elle est rentrée de vacances et il n’y avait plus son appartement… Ce jour est vraiment très tragique. »

Les journalistes de la Radio tchécoslovaque sont dans la rue pour tourner des reportages sur la situation au fil des heures. C’est le cas de Sláva Volný qui rapporte la situation aux environs de la Radio, où il voit un tank en flammes et évoque la grève générale annoncée en ce midi d’une journée ensoleillée, marquée par le son continu des klaxons des voitures dans la rue.

Le bâtiment de la Radio tchécoslovaque en août 1968 | Photo: Eliška Háková,  ČRo

La Radio a continué à rendre compte de l’occupation pendant plusieurs jours suite à l’entrée des troupes du Pacte de Varsovie dans le pays, et ses rédacteurs sont parvenus à faire venir parler au micro plusieurs personnalités de premier plan, comme le coureur et médaillé olympique Emil Zátopek :

Emil Zátopek | Photo: Archives de ČRo

« Prague étant ce centre culturel et sociétal de notre République, la vision de ces tanks y est encore plus terrible. Ces canons et ces armes sont un symbole inhumain, en cette année olympique où le monde entier se prépare à célébrer la culture physique et spirituelle des peuples. L’idée olympique est aussi celle de la défense de la paix, de l’amitié et de la compréhension entre les nations. Je le dis clairement : ce qui s’est passé est une violation si évidente et si flagrante de la charte olympique que j’estime que l’Union soviétique n’a rien à faire aux Jeux olympiques. »

Cette question de la participation des sportifs soviétiques aux JO de Mexico résonne d’ailleurs aujourd’hui avec les mêmes interrogations nées suite à l’agression de la Russie contre l’Ukraine en février 2022.

Mais revenons aux émissions de la Radio tchécoslovaque : au tout début, la taille du bâtiment de la rue Vinohradská s’avère être un atout pour les employés : il est si grand que les soldats soviétiques peinent à trouver depuis quel studio sont diffusées les émissions. Quand ils y parviennent finalement, les journalistes passent à un nouveau mode de transmission pour contrer la perturbation des émissions.

Des journalistes de la Radio tchécoslovaque en août 1968 | Photo: Archives de Karel Sedláček,  ČRo

La Radio a des studios un peu partout dans le pays, qui prennent le relais de la centrale pragoise : les informations sont transmises à ces studios régionaux qui les diffusent, et avant que les forces d’occupation ne découvrent le lieu des émissions, un autre studio dans une autre région a déjà pris le relais. Celles-ci sont aussi diffusées via des émetteurs mobiles qui peuvent se déplacer au gré des événements : il est d’ailleurs intéressant de noter que dès après l’invasion russe de février 2022, la Radio tchèque a envoyé en Ukraine du matériel permettant ce type de diffusion exceptionnelle.

Malgré la résistance de la Radio, les occupants et des personnes loyales à Moscou lancent également des émissions de propagande diffusées depuis Dresde, via une station appelée Vltava.

Gustáv Husák | Photo: Archives de ČRo

Le retour des dirigeants tchécoslovaques à Prague, après avoir été emmenés manu militari à Moscou pour signer des accords approuvant l’occupation, signe le début de la fin de la résistance. La véritable « normalisation » est entérinée avec l’arrivée au pouvoir de Gustav Husák au printemps 1969 : s’en suivent des purges importantes dans la plupart des corps des métiers, les personnes refusant d’approuver l’intervention soviétique étant le plus souvent licenciées.

La Radio tchécoslovaque connaîtra ainsi une vague de départs forcés particulièrement importante : tous les journalistes, rédacteurs et techniciens qui ont participé aux émissions des premières heures de l’occupation sont débarqués et peu à peu la radiodiffusion tchécoslovaque redevient un instrument de propagande officielle, et ce jusqu’à la révolution de Velours en 1989.

Auteur: Anna Kubišta | Source: iROZHLAS.cz
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