Immigrés et islam : mais de quoi donc les Tchèques se méfient-ils ?

Photo: Facebook de Islám v České republice nechceme

Lorsque l’on arrive en République tchèque en provenance de l’Europe de l’Ouest, c’est une évidence qui saute aux yeux. Comme les autres pays de la région anciens satellites de l’URSS sous l’ère communiste, la République Tchèque accueille relativement peu d’immigrés. A l’exception d’une communauté vietnamienne forte de 50 à 60 000 membres, très peu de ressortissants étrangers originaires d’autres continents que l’européen vivent sur le sol tchèque, et notamment en provenance de l’Afrique sub-saharienne et du Maghreb. Cette réalité n’empêche cependant pas les Tchèques de manifester une vraie méfiance vis-à-vis de l’immigration, et plus particulièrement dernièrement des musulmans, comme l’ont confirmé une récente enquête Eurobaromètre, les réactions dans les médias qui ont suivi l’attentat contre Charlie Hebdo ou encore les quelques manifestations anti-islam qui s’en sont suivies depuis. Pourquoi ? C’est la question à laquelle nous avons voulu trouver des éléments de réponse.

L’effet « Charlie Hebdo »

Martin Konvička, photo: ČT
Les attentats de Paris en janvier, suivis par les attaques aux Pays-Bas et en Norvège, ont suscité une grande émotion en Europe. Parmi les premières réactions à cette actualité a figuré celle selon laquelle ces attentats seraient la preuve que l’Islam est une religion dangereuse. En République Tchèque, la manifestation organisée le 16 janvier à Prague par le collectif « Nous ne voulons pas de l’Islam en République Tchèque » (« Islam v České republice nechceme ») a rassemblé plusieurs centaines de personnes sur la place Hradčany. A l’époque, Martin Konvička, le leader du groupe, avait évoqué ces actes terroristes en ces termes :

« Les massacres de Paris ont à nouveau démontré que le problème de l’Islam en Europe ne passe pas. Au contraire, il est voué à s’aggraver. »

Photo: Facebook de Islám v České republice nechceme
Sans être devenues un phénomène de masse, loin s’en faut, le nombre de leurs participants n’ayant jamais dépassé les quelques centaines, une hausse de la fréquence de ces manifestations anti-islam a néanmoins été observée depuis. Cette action du 16 janvier a ainsi été suivie d’un rassemblement toujours à Prague le 31 janvier sur la Place de la Vieille Ville, puis d’un autre à Brno le 14 février. Leur point commun est d’avoir été organisé par le collectif « Nous ne voulons pas de l’islam en République tchèque ».

Ces réactions hostiles à l’islam peuvent être expliquées par un traitement médiatique des attentats de Paris et de tous les thèmes qui s’y rapportent qui a laissé plus de place au sensationnalisme qu’à une analyse précise des évènements. C’est l’avis de Michel Perottino, politologue et chercheur au Centre français de recherches en sciences sociales à Prague :

Michel Perottino, photo: Archives de l'Université Charles
« En comparant, notamment au moment des évènements, les médias français et les médias tchèques, on remarque une tendance à jouer la carte du sensationnel en République tchèque, beaucoup plus qu’en France. On note également une absence de recherche pour vérifier ce qui est confirmé et ce qui ne l’est pas. Beaucoup d’informations ont été diffusées sans être vérifiées. Cela a alimenté une confusion générale et a contribué à donner le sentiment d’être face à des attentats extraordinaires. »

Cette différence dans le traitement de l’information s’est traduite également par la tendance qu’ont eue certains médias tchèques à simplifier la situation, évoquant un lien direct entre ces attentats et le problème de l’immigration. Concrètement, les journalistes ont insisté sur le pays d’origine des parents des frères Kouachi, mettant ainsi l’accent sur leur condition d’enfants d’immigrés, alors que cette précision s’est faite plus rare, ou moins visible, dans les médias français. L’emploi de mots comme « terreur » ou « massacre » a été plus fréquent en République Tchèque qu’en France. Cette façon de présenter les choses renforce leur aspect dramatique, ce qui peut exacerber les sentiments d’insécurité et de peur de « l’autre ».

« Les Tchèques ne connaissent pas les musulmans »

Mais les attentats de Paris et le traitement médiatique qui les a accompagnés ne sont pas les seules raisons de cette méfiance vis-à-vis de l’islam et de l’immigration de personnes originaires d’Afrique et du Moyen-Orient. Cette méfiance d’un grand nombre de Tchèques vient aussi et sans doute même plus encore du manque, pour ne pas dire de l’absence quasi-totale, de confrontation avec la population musulmane. C’est ce qu’explique Thomas Lindner, journaliste à Respekt, un hebdomadaire lu essentiellement par l'intelligentsia locale et apprécié par celle-ci pour le niveau de ses articles de fond :

« En Europe occidentale, les médias ne constituent pas la seule source d’information. L’image médiatique est complétée par le fait que chacun connaît une personne musulmane. Les enfants vont dans des écoles où il y a des enfants musulmans dans leur classe. Dans les endroits où ils vivent, il y a par exemple un policier musulman. Tandis que chez nous, la seule image que nous recevons des musulmans est celle que nous proposent les médias. »

Michel Perottino reprend à ce propos :

Photo: Archives de Radio Prague
« Le nombre de personnes qui se réclament de l’islam en République Tchèque est restreint. Ce sont soit des convertis, soit des personnes qui, sur le plan social, sont très bien placées : des diplomates, des personnes qui viennent en République tchèque dans le cadre de leur travail, originaires par exemple d’Arabie saoudite. On a ici une réalité de l’islam qui est totalement différente de celle que l’on peut connaître en France. »

En France, selon le ministère de l’Intérieur, vivent autour de 8% de musulmans, ce chiffre incluant les personnes de « culture musulmane ». En République tchèque, ce nombre est seulement de 0,1%, toujours selon le ministère de l’Intérieur. En France, encore une grande partie de la population musulmane dispose de revenus modestes et souffre d’une certaine ségrégation spatiale et sociale. En République tchèque, ce sont principalement des personnes avec un bon niveau d’études et une position sociale avantageuse. Michel Perottino ajoute :

« Il découle de cette situation une méconnaissance de ce qu’est l’islam en général, et en France en particulier, et des peurs de ce que pourrait représenter une montée de l’islam en République Tchèque. Et ce nonobstant le fait que la Tchéquie n’a pas vocation, dans les prochaines années, à devenir un centre de l’islam européen ou mondial. »

L’instrumentalisation politique du rejet de l’islam

Malgré le nombre restreint de musulmans et leur bonne intégration, une bonne partie de la société, et de la classe politique, ne voit pas d’un bon œil une éventuelle augmentation de l’immigration en République Tchèque. Et peu importe qu’une telle perspective ne soit que très peu d’actualité, une révision de la politique restrictive menée en la matière par le gouvernement n’étant pas à l’ordre du jour. Depuis plusieurs mois déjà, certains partis politiques, comme par exemple notamment le mouvement populiste Úsvit (l’Aube) du très controversé Tomio Okamura (http://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/apres-les-roms-le-depute-tomio-okamura-sen-prend-a-lislam), exploitent la peur d’une évolution de la situation en Tchéquie semblable à celle, du moins telle qu’ils la perçoivent, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en France. Michel Perottino précise sur ce point :

« Je dirais qu’il y a deux tendances. La première, qui est aussi la plus marquante, est cette volonté d’utiliser ce qu’il s’est passé en France pour faire monter le soutien électoral. Cela traduit une tentation d’utiliser cette situation très particulière, et de généraliser là où il n’y a pas lieu de le faire. »

Photo: Antonio Melina/Agência Brasil, CC BY 3.0 BR
Cette perception sceptique du multiculturalisme et de l’islam en particulier n’est pas seulement le fait de groupuscules d’une extrême droite par ailleurs très faible et désorganisée en République tchèque ou de partis populistes s’efforçant de tirer profit de l’actualité. Une récente enquête Eurobaromètre (http://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/immigres-intra-et-extra-communautaires-ont-mauvaise-presse-aupres-des-tcheques) montre que ce scepticisme est assez répandu dans la société, 74% des personnes interrogées ne voyant pas d’un bon œil l’immigration extra-européenne. Toujours selon les mêmes résultats, cette hostilité concerne également l’immigration intra-communautaire : après les Lettons, les Tchèques seraient le deuxième peuple en Europe à avoir une opinion plutôt négative sur l’immigration à l’intérieur des frontières de l’Union. Par ailleurs, certains partis conservateurs, qui constituent actuellement l’opposition au gouvernement, instrumentalisent de plus en plus ces questions, selon Michel Perottino :

« La deuxième tendance est plus liée à certains milieux conservateurs, comme par exemple l’ODS (parti civique démocrate) qui a utilisé cette carte pour se démarquer d’autres partis concurrents comme Top 09 ou ANO 2011, mais c’est également vrai pour les chrétien-démocrates. Eux aussi insistent, un peu comme l’ODS, sur les racines judéo-chrétiennes de la République tchèque et sur le fait que l’islam n’a pas vocation à devenir une réalité en République tchèque. »

Jana Černochová, députée ODS et maire du 2e arrondissement socialement très privilégié de Prague, était présente lors des rassemblements du groupe « Nous ne voulons pas de l’islam en République tchèque ».

Une montée de l’intolérance vis-à-vis des… Islandais ?

Alors que l’image des musulmans en République tchèque n’est donc pas la meilleure, un collectif d’étudiants a monté un groupe sur les réseaux sociaux baptisé « Nous ne voulons pas de l’Islande en République tchèque » (Island v Ceské republice nechceme). Le groupe s’est notamment illustré, le samedi 21 février, en organisant, au même endroit, une manifestation parallèle au rassemblement du parti d’extrême-droite DSSS. Leurs slogans ? « Nous ne voulons pas de Vikings ici ! », « Retirez aux femmes leurs manteaux ! » ou encore « Thor était violent ! ».

L’objectif est d’utiliser les mêmes arguments que le groupe « Nous ne voulons pas de l’islam en République tchèque » afin d’en démontrer l’absurdité par la parodie.

« Les manteaux, c’est un autre moyen par lequel l’Islande opprime ses habitantes innocentes. Regardez n’importe quelle photo de l’Islande. Je vous garantis que vous ne verrez pas une seule femme dévoilée. (Une personne crie : Essayez de vous promener sans manteau en Islande, c’est impossible !) Tout simplement, ils ne connaissent pas la liberté, ils n’y sont pas programmés génétiquement. »

Lors de cette contre-manifestation, le groupe « Island v Ceské republice nechceme » n’était pas totalement seul, car l’association Konexe avait elle aussi organisé un rassemblement « pour la tolérance et la paix ». Ajoutons à cela que, le vendredi 20 janvier, une manifestation organisée par l’ONG « Non au racisme » a attiré quelque 150 personnes sur la place de la Vieille Ville.