Jana Brejchová, la reine du cinéma tchèque : « Elle a tout appris par elle-même »

Jana Brejchová

Actrice d’une grande beauté et d’un talent exceptionnel, dont l’aura a illuminé le cinéma tchèque pendant près de soixante ans, Jana Brejchová s’est éteinte le 6 février dernier, à l’âge de 86 ans. Atteinte de la maladie de Parkinson, la plus grande star du cinéma tchécoslovaque de l’après-guerre a passé les douze dernières années de sa vie à l’hôpital, sans jamais être oubliée de son public.  Avec la critique de cinéma, journaliste et écrivaine Tereza Brdečková, nous retraçons la vie et la carrière d’une actrice intelligente, dotée d’un charisme éblouissant à l’écran et qui est entrée dans le panthéon des légendes dès le début des années 1960.

Née en 1940, Jana Brejchová a fait ses premiers pas devant une caméra quand elle était encore très jeune. Ella a tourné son premier film « Olověný chléb » à l’âge de 13 ans pour crever l’écran quelques années plus tard, dans « Vlčí jáma » (La fosse aux loups). Comment a été révélé son talent ?

La fosse aux loups  | Photo: Ústřední půjčovna filmů,  Praha

« Au début des années 1950, elle jouait de petits rôles dans des films idéologiques de l’époque. Ses photos étaient dans la base de données du studio Barrandov est c’est ainsi que le réalisateur Jiří Weiss l’a choisie pour ‘La fosse aux loups’ – l’histoire d’une jeune fille qui vit dans un milieu très bourgeois à l’ambiance étouffante. Jana Brejchová avait 16 ans et c’était le premier film où elle avait un rôle à part entière. »

« Dès le début, elle s’est imposée comme une actrice d’un charisme et à une beauté exceptionnelle. Si elle était née en France ou aux Etats-Unis, elle aurait fait sans doute une carrière internationale, à l’instar de Brigitte Bardot. Je remarque souvent que les grandes vedettes du XXe siècle, par exemple Claudia Cardinale ou Sophia Loren, avaient quelque chose en commun : elles étaient presque toutes issues d’un milieu très modeste, où la culture n’avait pas une grande importance. Jana Brejchová, qui a commencé à gagner sa vie à l’âge de 14 ans, fait partie de ces actrices. Elle a tout appris par elle-même : comment jouer, s’habiller de manière élégante, se comporter dans le milieu de la culture. Il faut souligner que, certes, la Tchécoslovaquie des années 1950 appartenait au bloc soviétique, mais les gens cultivés veillaient toujours à la qualité de leurs conversations, de leurs loisirs etc. C’est dans ce milieu que Jana a rencontré Miloš Forman, avec lequel elle s’est mariée à l’âge de 18 ans. »

« Miloš Forman s’est souvenu plus tard de la fois où il a accompagné Jana au Festival de Venise, où a été projeté le film ‘La fosse aux loups’. Les journalistes italiens demandaient à l’actrice comment était son appartement, quelles étaient ses fleurs préférées etc. Jana ne savait quoi leur dire, parce qu’à l’époque, le couple habitait dans un trou pas possible à Prague, avec une propriétaire qui n’acceptait pas qu’ils rentrent après 22h… Voilà un autre aspect de la vie des acteurs et cinéastes dans la Tchécoslovaquie d’alors. »

Le type de femme que Jana Brejchová a incarné dans « La fosse aux loups », dont le scénario a été co-écrit par votre père Jiří Brdečka, c’est-à-dire une femme fragile, mais en même temps déterminée et dotée d’une grande force intérieure, était assez typique pour sa carrière d’actrice n’est-ce pas ?

La fosse aux loups  | Photo: Česká televize

« C’est une histoire intéressante. Le film est adapté d’un roman qui raconte l’histoire d’une jeune femme orpheline qui va vivre chez sa tante et son oncle, beaucoup plus jeune que sa femme. La tante tyrannise sa famille, la jeune fille en souffre et tombe amoureuse de son oncle. Finalement, après la mort de la tante, un jeune médecin la sauve par un mariage. C’était l’idée de mon père de changer l’histoire, pour qu’elle corresponde mieux au caractère de Jana, fille intrépide et courageuse. Le film ne se termine pas par le mariage. L’héroïne décide de quitter le lieu où elle était malheureuse et même l’homme qu’elle aime, pour se faire une vie à elle. »

« Dans sa carrière, Jana Brejchová a incarné deux types de rôles. Elle a joué dans des films où elle était juste belle et rien de plus. Comme elle avait le sens de l’humour, elle savait aussi très bien jouer dans des comédies, de même que dans des films féériques. Mais ce qu’elle préférait, c’était des personnages complexes du point de vue psychologique, des rôles qui exigeaient un travail intense. Donc elle a pris beaucoup de plaisir à travailler avec des réalisateurs qui lui ont offert cette opportunité, dont notamment Evald Schorm. »

'The Downfall of the Secluded Berhof' | Photo: Zdeněk Vávra,  Sudio Barrandov

Brigitte Bardot ? Plutôt « La Meryl Streep tchèque »

Les journalistes tchèques ont toujours aimé comparer Jana Brejchová avec Brigitte Bardot. Est-ce pertinent, selon vous ?

« J’en discute souvent avec mes collègues critiques de cinéma. Pour moi, c’est un cliché. Bien évidemment, Bardot c’est Bardot. C’est un symbole. Je trouve qu’en tant qu’actrice, Jana Brejchová était bien meilleure que Brigitte Bardot qui, à mon avis, était d’ailleurs bien consciente de ses limites artistiques. S’il y a une comparaison à faire, ce serait plutôt avec Meryl Streep, elle aussi toujours prête à se lancer dans l’inconnu, à aller plus loin. »

Jana Brejchová a tourné son dernier film en 2006. C’était « Kráska v nesnázích »  de Jan Hřebejk. Ce film n’a pas vraiment été acclamé par la critique, mais il a valu à Jana Brejchová le prix du Lion tchèque pour la meilleure actrice dans un second rôle. Pourquoi, selon vous, a-t-elle choisi de jouer précisément dans ce film, alors que ses apparitions étaient très rares devant la caméra depuis les années 1990 ?

Jana Brejchová et Jan Hřebejk lors du torunage du film Kráska v nesnázích | Photo: Total HelpArt T.H.A.

« Je n’ai jamais compris pourquoi ce film a été tant critiqué. Pour moi, c’est l’un des meilleurs longs-métrages de Jan Hřebejk et de son scénariste Petr Jarchovský. Jana Brejchová joue dans ce film la mère du personnage principal. Cette femme, la mère, est alcoolique, elle vit avec un type qui l’agresse. A la fin du film, son mari la découvre ivre morte dans son lit. Brejchová avait une soixantaine d’années à l’époque, elle était toujours très belle, mais dans ce film, elle a l’air terrible. Elle avait tout donné dans ce rôle et je pense qu’elle l’a fait délibérément : incarner cette femme minable était, encore une fois, un défi pour elle. »