Jarmila Novotná, une vie en musique entre Prague et New York

Jarmila Novotná dans le rôle de Violetta dans La Traviata, photo: Wide World Studio

Jarmila Novotná est une des plus grandes cantatrices tchèques de l’histoire. Cette année, la diva aurait fêté ses 110 ans. A cette occasion, une exposition au Sénat tchèque permet de découvrir, à travers ses costumes, objets personnels et autres photographies son parcours hors du commun. Amie proche de la famille du président Masaryk, Jarmila Novotná a été la tête d’affiche, pendant son exil américain, du Metropolitan Opéra de New York ainsi que d’autres scènes mondiales, tout en étant la propriétaire du château de Liteň, transformé aujourd’hui en une pépinière de jeunes talents d’opéra tchèques.

Château de Liteň, photo: Magdalena Hrozínková
Situé près de Beroun, à quarante minutes de route de Prague, le petit château baroque de Liteň appartient, depuis huit ans, à Ivana Leidlová et à son époux. Le couple y organise régulièrement des concerts, des expositions et des master-class destinés aux jeunes chanteurs d’opéra, tout cela pour raviver les souvenirs de l’ancienne locatrice des lieux, Jarmila Novotná, décédée en 1994 et quelque peu oubliée depuis dans son pays d’origine. Pourtant, elle se classe, aux côtés d’Ema Destinnová et - pourquoi pas - de Magdalena Kožená, parmi les plus grandes dames de l’opéra tchèque.

La soprano a signé une brillante carrière au Théâtre national de Prague, mais aussi et surtout, entre 1939 et 1956, au Metropolitan Opéra de New York. Celle qui a été Butterfly, Manon, Rusalka, Rosina ou Tosca, pour ne citer que quelques-uns des personnages qu’elle a incarnés, est mise à l’honneur par une exposition itinérante qui vient d’arriver à Prague : elle se déroule jusqu’à fin mai dans le Couloir mythologique du palais Wallenstein, siège du Sénat tchèque. L’exposition fait découvrir le répertoire de la soprano tchèque notamment à travers ses costumes, comme nous le raconte son organisatrice Ivana Leidlová :

Ivana Leidlová, photo: Magdalena Hrozínková
« Il s’agit des costumes originaux que Jarmila Novotná a fait coudre pour ses rôles. A l’époque, cela se passait comme ça : les solistes du Met commandaient eux-mêmes leurs costumes. Ceux-ci leur appartenaient. Après la mort de Jarmila Novotná, ses costumes sont devenus la propriété du Metropolitan Opéra, qui nous en a prêté quelques-uns, en 2015, pour une exposition à la Maison municipale de Prague. Cette exposition a eu un grand succès : elle a accueilli près de 13 000 visiteurs en l’espace de quatre mois. Ce succès nous a encouragés à continuer : nous avons alors mis en place cette exposition itinérante qui montre les photos des costumes magnifiques portés par Jarmila Novotná. »

Une de ces robes évoque le début de la carrière de Jarmila Novotna, qui est d’ailleurs née dans la famille d’un couturier pragois. Ivana Leidlová :

Jarmila Novotná dans le rôle de de Mařenka, photo: Magdalena Hrozínková
« Nous voici devant une photo de Jarmila Novotná dans le rôle de Mařenka. Cela a été un des plus grands rôles de sa carrière. Elle n’avait que dix-sept ans lorsqu’elle a incarné ce personnage de l’opéra ‘La Fiancée vendue’ de Bedřich Smetana au Théâtre national de Prague. Jarmila Novotná a chanté Mařenka tout au long de sa carrière, dans plusieurs maisons d’opéra, y compris au Met de New York, mais toujours en tchèque. Elle refusait de chanter ce rôle dans une autre langue. C’est donc un très beau costume populaire tchèque, brodé, aux couleurs nationales : bleu, blanc et rouge. »

Artiste la plus jeune ayant jamais campé le rôle de Mařenka au Théâtre national de Prague, Jarmila Novotná décide ensuite de partir en Italie pour se perfectionner. Le président tchécoslovaque T. G. Masaryk fait partie de ceux qui admirent et encouragent la jeune chanteuse, pour laquelle il fait même élaborer un programme d’études. En 1931, Jarmila Novotná se marie avec l’homme d’affaires et futur président, après la Deuxième Guerre mondiale, de la société IBM pour l’Europe et l’Asie, Jiří Daubek. C’est avec son mari que la chanteuse arrive à Liteň :

L’exposition consacrée à la soprano Jarmila Novotná, photo: Magdalena Hrozínková
« Jarmila Novotná disait elle-même que c’est à Liteň qu’elle a passé les moments les plus heureux de sa vie. C’était son chez-elle. Le château appartenait à la famille de son mari, Jiří Daubek. Après leur mariage, elle s’y est toujours réfugiés dès qu’elle avait un moment libre dans son emploi du temps très chargé. Ces moments libres en compagnie de son mari et de ses enfants étaient rares mais intenses. C’est à Liteň qu’elle a passé les fêtes de Noël qui ont suivi la naissance de sa fille ; elle s’y reposait, en toute intimité, comme une mère de famille, et pas comme une star. »

En 1939, la famille quitte à la hâte la Tchécoslovaquie occupée par les nazis pour s’installer aux Etats-Unis. Jarmila Novotná est immédiatement engagée au Met de New York. Elle y incarnera une pléiade de rôles du répertoire lyrique, tout en se distinguant des autres chanteuses d’opéra de l’époque, plutôt robustes, par sa silhouette longiligne et élancée, qui la prédestine aussi aux rôles masculins, celui de Cherubin par exemple dans le « Mariage de Figaro ». Un très beau costume noir et décoré de perles, montré dans l’exposition pragoise, évoque un autre personnage qui a remporté beaucoup de succès à Jarmila Novotná, celui de Violetta, héroïne de « La Traviata » de Verdi.

Jarmila Novotná dans le rôle de Violetta dans La Traviata, photo: Wide World Studio
« Au lendemain de la guerre, la famille revient des Etats-Unis et se lance dans la rénovation du château de Liteň dévasté aussi bien par les soldats nazis que soviétiques. Une fois les travaux terminés, Jarmila Novotná et son mari ont déménagé à Liteň avec toutes leurs affaires et tous leurs meubles. Ils pensaient s’y installer pour de bon. Finalement, ils n’y ont passé que l’été 1947. Le château leur a été confisqué après le putsch communiste de février 1948. »

Lors de son deuxième exil américain, Jarmila Novotná continue à se produire sur la scène du Met. Elle joue aussi au cinéma, notamment dans le film « The Search », où elle campe le rôle d’une maman qui cherche désespérément son fils pendant la guerre. Ce petit garçon est incarné par un autre Tchèque, Ivan Jandl, qui remporte pour son exploit un Oscar de la jeunesse. A la fin de sa vie, Jarmila Novotná se rendait souvent dans son pays d’origine, à laquelle elle n’a jamais tourné le dos. Ivana Leidlová :

« Jarmila Novotná a toujours veillé à soutenir son pays d’origine. Lorsqu’elle se produisait à la radio pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle terminait à chaque fois par l’hymne tchécoslovaque. Pendant la guerre, Jarmila Novotná et Jan Masaryk, qui l’accompagnait au piano, ont enregistré un cycle de chansons populaires tchèques intitulé ‘Les chansons de Lidice’, à la mémoire du village de Bohême rasé par les nazis. C’était un message de soutien très fort qu’ils ont transmis à leurs compatriotes. On connaît aussi des photos qui datent de l’après-guerre sur lesquelles on la voit assister au décollage d’un avion transportant une aide matérielle en Tchécoslovaquie. A partir des années 1980, alors qu’elle vivait encore à New York, Jarmila Novotná a apporté son soutien à de jeunes talents tchèques et slovaques comme le chanteur Peter Dvorský ou le chef d’orchestre Jiří Bělohlávek, qui cherchaient à s’imposer sur la scène internationale. »

Jarmila Novotná avec Václav Havel en 1991, photo: Magdalena Hrozínková
Décorée juste après la Révolution de velours par l’ancien président Václav Havel, Jarmila Novotná a initié la création d’un concours de chant portant son nom et organisé chaque année à Karlovy Vary. En attendant un concert en hommage à Jarmila Novotná qui aura lieu cet automne à Prague, voici une mélodie populaire qu’elle a interprétée et qui a sans doute enchanté le président Masaryk - « Ach synku, synku ».

L’exposition consacrée à la soprano Jarmila Novotná reste ouverte jusqu’au 28 mai prochain dans le Couloir mythologique du palais Wallenstein, dans le quartier pragois de Malá Strana. Elle est accessible seulement le week-end et le lundi 8 mai, à l’occasion de la Journée portes ouvertes au Sénat tchèque, de 10h00 à 17h00. L’entrée est libre.