Jean Auquier : « J'ai lu une bande dessinée qui parlait d'Emil Zatopek. »

'Tintin et l'affaire Tournesol'

Tintin, célèbre personnage de bande dessinée, a investi l'Institut français de Prague le 31 octobre dernier. Le public a pu voir le film « Tintin et l'affaire Tournesol » et assister au vernissage d'une exposition des plus beaux dessins de la série des Tintin. Les enfants ont pu participer à un atelier de dessin. Tout cela a été organisé dans le cadre du festival de la Bande dessinée Komiksfest qui s'est déroulé à Prague du 27 octobre au 5 novembre. A cette occasion la Délégation Wallonie - Bruxelles a invité à Prague Jean Auquier, directeur du Centre belge de la bande dessinée. Il a partagé avec Radio Prague ses réflexions sur la BD, l'art situé à mi-chemin entre la littérature et les arts plastiques.

Vous êtes directeur du Centre de la bande dessinée de Bruxelles. Pouvez-vous présenter cette institution ?

« C'est en fait un grand musée bruxellois. On attire 260 000 visiteurs par an qui ne viennent pas spécialement pour la bande dessinée. Ils viennent aussi pour le bâtiment construit dans le style « Art nouveau », art qui rapproche Prague et Bruxelles et attise les liens entre ces vielles. Dans ce centre il y a des expositions permanentes et temporaires, il y a un centre de documentation de la bande dessinée unique au monde. On fait ce que font les musées modernes, c'est-à-dire qu'on fait de l'initiation et notre désir est de promouvoir la bande dessinée et pas simplement de la conserver. Et c'est ce qui m'amène régulièrement à vanter les mérites de la bande dessinée notamment hors de nos frontières. »

Constatez-vous une évolution de la bande dessinée belge au cours de des dernières années ?

'Tintin et l'affaire Tournesol'
« La bande dessinée belge évolue comme le reste de la BD mondiale. Les grands succès de la bande dessinée francophone viennent tous des maisons d'édition de Bruxelles ou de Wallonie. Donc je dirais que c'est quelque chose d'assez phénoménal en son genre. La BD belge n'a pas cessé d'évoluer et je dirais qu'aujourd'hui c'est un moyen d'expression artistique vraiment adulte, à part égale avec la littérature, avec le cinéma. On peut aujourd'hui non pas chercher nécessairement à avoir des millions de lecteurs, comme les films qui ne sont pas destinés à devenir grands spectacles à la Spielberg pour séduire le monde entier, mais on peut faire des oeuvres intimistes en bande dessinée, en noir et blanc, avec des romans, des récits autobiographiques, des récits de voyage. Tout a sa place : les BD pour enfants, les BD pour adultes, la BD d'anticipation, le polar, tout existe et cohabite. C'est vraiment un langage. »

Quelle est votre définition de la bande dessinée. Est-ce encore de la littérature ou c'est plutôt une espèce d'arts plastiques ?

« Alors la bande dessinée c'est à la fois de la littérature et les arts plastiques. Et moi qui suis plutôt de tendance littéraire je dirais que c'est un récit fait en images et dont le scénario est évidemment intégré aux images. »

Y a-t-il a dans la bande dessinée belge contemporaine des noms qui se détachent du reste de la production. Y a-t-il des auteurs qu'il faut absolument connaître ?

« Oui, bien sûr il y a des auteurs qui se détachent mais je dois vous avouer que j'ai peur de ne pas citer nécessairement les bons et plus encore de me fâcher avec les gens que j'estime beaucoup. J'ai donc toujours beaucoup de mal à répondre à cette question-là parce que tout dépend du désir du lecteur. La semaine dernière j'ai lu une bande dessinée qui parlait d'Emil Zatopek. C'était avant de venir à Prague et cela m'a intéressé parce que je cherchais pour mes conférences des sujets qui allaient intéresser les Tchèques. Alors j'ai lu une bande dessinée faite par un Français pour une petite maison d'édition et cela s'appelle « Zatopek ou Les années Mimoun ». En réalité c'est un récit un peu autobiographique qui parle du père du dessinateur qui a un peu couru dans les années cinquante et qui a rencontré Alain Mimoun, illustre champion français du marathon aux Jeux olympiques de 1956.

'Zatopek - Les années Mimoun'
Evidemment dans toutes les bouches il n' y avait que Zatopek et un jour Zatopek a croisé le père du dessinateur. Ce merveilleux petit album de bande dessinée qui fait une centaine de pages en noir et blanc, petit format, c'est quelque chose de ravissant et cela m'a parlé non pas à cause de Zatopek (moi j'ai un autographe de Zatopek mais ce n'est pas le sujet) mais parce que c'est un récit d'un auteur, d'un artisan qui avait vraiment envie de parler et de faire un cadeau à son père et de parler d'une époque à travers cette histoire-là. C'est superbe, c'est cela la bande dessinée adulte.

Connaissez-vous la bande dessinée tchèque ? Il faut dire qu'elle a fait des progrès, elle aussi.

« Honnêtement, la bande dessinée tchèque n'est pas très visible. Je dois vous avouer que j'étais un peu surpris ces derniers mois en cherchant mieux à la connaître parce que je ne la voyais pas. Alors que je la cherchais dans un pays qui a, je dirais, les mêmes traditions de l'image et de la fabrication d'images que nous avons en Belgique. On a de ce point-là les histoires très voisines et pas simplement liées à l'Art nouveau, bien plus anciennes, et liées par la peinture, l'architecture, le théâtre de marionnettes. Donc il y a énormément des liens et en toute bonne foi je pensais que la bande dessinée serait ici un moyen d'expression important. On la trouve dans le domaine de la publicité par exemple, c'est très bien. Donc on a compris le code de la bande dessinée. Mais je pense que comme dans beaucoup de pays qui sont passés d'un régime à l'autre, on a tellement considéré que la bande dessinée étaient faite pour les enfants que les auteurs qui arrivent aujourd'hui, les jeunes auteurs, sont encore occupés à se défouler (j'ai connu ça en Espagne) avant d'arriver à un stade de bande dessinée plus abouti, pas plus adulte mais plus abouti. Je crois que les auteurs tchèques sont dans ce passage-là, pour le moment, qui est porteur de grandes promesses parce qu'il y a de vrais grands talents originaux mais ils doivent encore arriver à passer la rampe non pas du public étranger, mais du public tchèque pour commencer. »