Jean-Michel Guenassia : « J’ai écrit un roman sur la trahison »

Jean-Michel Guenassia, photo: Facebook de la maison d'édition Argo

Invité de la foire Le Monde du livre, le romancier français Jean-Michel Guenassia a pu constater que ses livres sont lus et aimés par de nombreux lecteurs tchèques. Prague n’est pas une ville inconnue pour ce lauréat du Prix Goncourt des lycéens 2009 car de nombreuses attaches subtiles le lient à la capitale tchèque. Un ex-diplomate tchèque, Pavel Cibulka, est d’ailleurs un personnage important du premier roman de Jean-Michel Guenassia « Le Club des incorrigibles optimistes », et un Pragois, Josef Kaplan, est le héros principal de son deuxième roman « La vie rêvée d’Ernesto G ». Ces deux livres, traduits en tchèque et publiés aux éditions Argo, ont été également les sujets d’un entretien que Jean-Michel Guenassia a accordé à Radio Prague. Voici la première partie de l’entretien dans laquelle il est surtout question du « Club des incorrigibles optimistes ».

Jean-Michel Guenassia, photo: Facebook de la maison d'édition Argo
A quel moment de votre vie vous êtes-vous rendu compte que l’écriture allait devenir votre vocation ?

« Oh, c’était très jeune. J’y pensais, mais je n’étais pas dans un milieu facile pour ça. J’ai fait des études, je suis devenu avocat, et quand j’ai eu trente ans, j’ai tout arrêté pour devenir scénariste et écrivain. Donc depuis l’âge de trente ans, j’écris. »

Votre roman « Le Club des incorrigibles optimistes » a été présenté comme l’œuvre d’un écrivain débutant de 59 ans, mais au moment de publier cette œuvre vous n’étiez pas un novice dans la littérature. Peut-on dire que votre création précédente n’a été qu’une étape préparatoire pour votre chef d’œuvre, ou ce serait injuste vis-à-vis de la première étape de votre création ?

« Non, parce que c’était un roman policier qui d’ailleurs va ressortir en France au mois de juin prochain. C’est un roman que j’ai complètement réécrit. C’était donc un roman policier, un livre très court qui n’avait pas de suite, je n’avais pas voulu poursuivre dans cette voie. Je ne peux pas comparer ce livre, que j’ai écrit très vite, avec ‘Le Club des incorrigibles optimistes’ auquel j’ai pensé pendant quinze ans et que j’ai mis six ansà écrire. Donc « Le Club » est vraiment mon premier roman. »

Vous ne considérez pas donc votre œuvre de scénariste comme une œuvre littéraire ?

« Non, parce que ça permet de comprendre ce qu’est la dramaturgie, comment fonctionne une histoire, mais ça n’a rien à voir avec l’écriture d’un roman qui est beaucoup plus fort, beaucoup plus profond, beaucoup plus dense. Peut-être que, avant, je n’étais pas prêt pour ça, que je n’avais pas la maturité, que le déclic ne s’est pas fait. J’avais écrit d’autres romans qui n’ont pas été édités. Je comprends aujourd’hui pourquoi, puisqu’ils n’étaient pas très bons. Non, je ne pense pas qu’être scénariste soit un travail d’écrivain. Ça peut aider le travail de l’écrivain mais ce qu’on voit sur l’écran, ce n’est pas ce que vous avez fait. »

En écrivant « Le Club des incorrigibles optimistes » qui est un vaste roman, avez-vous travaillé selon un plan fixe, aviez-vous une vision précise de l’architecture du roman, ou le livre a pris une vie autonome pendant le travail et vous avez été même surpris par son évolution ?

'Le Club des incorrigibles optimistes', photo: Argo
« Les deux. Vous ne pouvez pas vous lancer dans une aventure pareille si vous n’avez pas une idée assez précise de ce que vous voulez faire. Donc, j’avais beaucoup imaginé ce sujet qui s’était structuré par ajouts successifs pendant très très longtemps, pendant une quinzaine d’années. C’était des scénarios, des idées de scénarios qui se sont imbriqués les uns dans les autres. Et quand je me suis décidé à sauter le pas, quand j’ai décidé d’écrire ce roman, j’avais une idée très précise du chemin, de l’histoire. Mais en réalité j’avais des points de passage, mais entre ces points de passage je ne savais pas, ce qui se passait. Donc c’était la découverte, c’était un travail de fond et de forme même si j’avais une idée extrêmement précise de la fin et d’un certain nombre de ce qu’on appelle ‘des nœuds dramatiques’. Donc je suis plutôt un auteur qui réfléchit à ce qu’il veut écrire avant de commencer. Je m’interroge beaucoup sur la partie mythique du roman, sur ce qui sous-tend le roman au niveau dramaturgique. Je fais un travail sur le soutènement, le souterrain du roman, afin de me libérer pour l’écriture. »

Peut-on résumer ce livre dans lequel fusionnent toute une série de récits, qui est plusieurs romans en un seul ?

« L’idée du ‘Club’ c’était d’avoir deux romans parallèles avec des passerelles qui se rejoindraient à la fin. Donc l’idée c’était d’écrire un peu l’aventure du socialisme et du communisme vue par un adolescent parisien neutre qui fait une sorte de bilan en face de ce qu’il avait vécu. Donc il y a un médecin russe, il y a des comédiens hongrois, il y a un diplomate tchèque, un pilote de l’air russe, il y a de différents personnages très caractérisés. Et je l’ai construit selon une technique qu’on appelle ‘les poupées russes’. C’est-à-dire ce qu’on voit ce n’est jamais l’histoire. L’histoire c’est la dernière poupée, la plus petite, que le lecteur va découvrir avec surprise. Mais ce qu’il faut, c’est que toutes ces poupées soient belles. Je commence donc à raconter une histoire et puis, « ah ! », non, ce n’est pas cette histoire, il y en a une autre, et puis encore « ah !, non, il n’y en a pas », et « ah !, il y en a une autre »… C’est un peu la technique du roman policier où il y un suspect et puis, « ah non!, ce n’est pas ce suspect, il y a un autre suspect », puis il y a un indice, et ce n’est un bon indice… On maintient alors l’attention du lecteur de cette façon-là et ça permet en réalité, au lieu d’avoir des suspects et des indices, de raconter d’autres histoires. C’est ça qui m’intéressait, de raconter l’histoire de Milène et de Léonid, de raconter l’histoire de Tibor et d’Imré, de raconter ces histoires, de les faire passer jusqu’à la rencontre entre Michel et Sacha, et la fin du roman qui se déroule à Leningrad en 1952. Donc c’était une volonté de raconter de cette façon-là. Mais c’est très très compliqué parce que j’avais une intrigue principale et je crois douze ou treize intrigues secondaires qu’il fallait mener de front. »

Je m’excuse de la question qui vous a été posée sans doute déjà maintes fois : qui est le personnage principal de ce roman ? Combien y a-t-il d’éléments autobiographiques dans le personnage de Michel Marini, le héros de votre livre ?

Ce qui m’intéressait surtout, c’était les trahisons des idéaux de jeunesse. On rêvait de changer le monde, on rêvait de quelque chose de grand et de beau, et en fin de compte, on est devenu policier, membre du KGB et du STB et on a fait les pires abominations.

« Pour moi le héros du roman, c’est Sacha, Sacha Markish, c’est lui qui va tirer les ficelles. Le véritable héros dans l’édition française arrive à la page 460 du roman. Je ne sais pas, je n’ai pas regardé dans l’édition tchèque à quelle page Sacha arrive, mais il arrive dans le dernier tiers du roman. Et le lecteur va penser que c’est un nouveau personnage, comme Léonid, comme Pavel, etc., et puis ce personnage va prendre une importance absolument considérable et tout le roman va tourner autour de lui parce que les autres se déterminent par rapport à lui. Il y a la trahison de Michel, parce que Michel va laisser tomber Igor, parce que l’histoire de Sacha est l’histoire de la trahison et de la rédemption. On se dirait : « Est-ce qu’on peut pardonner à ceux qui vous ont fait tellement de mal ? » Et personne n’a pardonné à Sacha. Donc, il est mort dans son coin. Il symbolise un peu le communisme, c’est-à-dire une belle idée qui s’avère totalement impossible et quelque part monstrueuse. Mais c’est vrai, si on les prend tous isolément, les hommes sont attirants et attachants. C’est simplement lorsqu’ils sont en groupe avec des uniformes qu’ils deviennent insupportables. »

Les critiques disent que c’est la trahison qui est le thème et même le personnage principal de votre roman ? Etes-vous d’accord avec cette opinion ?

« Tout à fait. C’est un roman sur la trahison. Tout le monde trahit quelqu’un ou quelque chose. Ce qui m’intéressait surtout, c’était les trahisons des idéaux de jeunesse. On rêvait de changer le monde, on rêvait de quelque chose de grand et de beau, et en fin de compte, on est devenu policier, membre du KGB et du STB et on a fait les pires abominations. Donc, c’est le roman sur la trahison, et dans ce roman ceux qui ne trahissent pas, ce sont les trois femmes qui y apparaissent. Elles ne trahissent jamais. »

(Nous vous proposerons la seconde partie de l’entretien samedi 31 mai dans la prochaine Rencontre littéraire de Radio Prague.)