Jean-Pierre Asvazadourian : « Cette exposition rappelle de quoi se nourrit la relation franco-tchèque aujourd’hui »

Jean-Pierre Asvazadourian, photo: Aleš Hůlka / Musée de Bohême centrale à Roztoky

Intitulée « Pellé – Braunerová : un destin croisé entre la Bohême et la France », l’exposition retraçant la relation qui unissait le général Pellé à la peintre Zdenka Braunerová a été inaugurée jeudi dernier au Musée de Bohême centrale à Roztoky, dans les proches environs de Prague. Parmi les nombreux invités de marque figurait l’ambassadeur de France en République tchèque. Au micro de Radio Prague, Jean-Pierre Asvazadourian a confié ce que cette exposition consacrée à deux grandes figures des relations franco-tchèques du début du XXe siècle signifiait selon lui :

Jean-Pierre Asvazadourian, photo: Aleš Hůlka / Musée de Bohême centrale à Roztoky
« Cela représente beaucoup. C’est d’ailleurs ce que je me suis efforcé de souligner pendant l’inauguration de cette exposition magnifique, à savoir le fait que ces deux personnalités, le général Pellé d’une part et Zdenka Braunerová de l’autre, représentent le substrat de la relation franco-tchèque. Ils en représentent la complicité artistique, intellectuelle, culturelle et surtout cette période extraordinaire qu’a été la fin du XIXe et le début du XXe siècle durant laquelle les artistes français et tchèques ont participé aux grandes aventures intellectuelles de l’époque, comme le cubisme. »

« A travers le général, c’est aussi la fraternité d’armes entre Tchèques et Français. C’est l’histoire et l’aventure extraordinaires durant la Première Guerre mondiale des légions tchécoslovaques qui se sont développées dans de nombreuses villes de France. Je pense aussi à Darney, et puis à une histoire qui a été parfois tragique notamment pour la légion Nazdar dont de nombreux membres sont morts en se battant à la Targette. »

Photo: Carnet de croquis/Général Pellé
« Je n’oublie pas l’histoire qui a précédé la création de la Tchécoslovaquie et qui fait que la France a été particulièrement active dans le développement qui a abouti à la fondation de ce nouvel Etat en 1918. C’est donc tout cela que représentent ces deux personnalités qui sont liées non seulement familialement mais aussi par leur goût commun pour l’art, puisque le général Pellé, et c’est d’ailleurs amusant à souligner, était un excellent caricaturiste. Il dessinait très bien, c’était une personnalité extrêmement vaste et c’est là aussi que se trouve la connivence avec Zdenka Braunerová. C’étaient deux personnages qui aimaient leur pays, l’art, la culture de leur temps, et c’est ce qui les distingue. Ce ne sont pas seulement deux belles figures du passé. J’ai beaucoup apprécié d’entendre le chef d’Etat-major de l’Armée tchèque évoquer la fraternité d’armes qui se poursuit désormais dans des théâtres d’opérations extérieures. Josef Bečvář a mentionné l’Afghanistan et le Mali. La relation présente se nourrit aussi de l’histoire, et, dans cette exposition, nous avons vraiment une très bonne vision de cette proximité qui unit la Bohême et la France. »

-En tant que haut représentant de la France en République tchèque, vous connaissiez bien entendu le général Pellé. En revanche, que saviez-vous de Zdenka Braunerová ?

Zdenka Braunerová, photo: Musée de Bohême centrale à Roztoky
« Quand on aime ce pays et qu’on aime la culture tchèque, Zdenka Braunerová est une figure que l’on rencontre forcément. Elle fait partie de ces très nombreux artistes qui accompagnent l’évolution de l’art tchèque à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, par exemple depuis l’art du paysage, qui était quelque chose de très fort dans ce pays, vers la modernité de l’art. Zdenka Braunerová représente donc par sa personnalité et sa liberté quelque chose de très moderne qui, pour moi, incarne vraiment la culture tchèque, plus particulièrement la culture de l’avant-Première Guerre mondiale. C’est vraiment une très belle figure que j’ai rencontrée en m’intéressant à l’art tchèque. Et, bien entendu, le fait que son chemin ait croisé celui du général Pellé… Ces deux destins se nourrissent en quelque chose et j’apprécie beaucoup de voir davantage de ses œuvres à elle ici. C’est aussi ce à quoi doit servir cette exposition : elle doit nous donner envie de découvrir une certaine époque et un contexte historique qui est extrêmement riche. »

-Lorsque l’on est français, que l’on vit aujourd’hui en République tchèque, et que l’on découvre une exposition comme celle-ci qui symbolise la richesse des relations franco-tchécoslovaques durant une bonne partie de la première moitié du XXe siècle, que ressent-on ? Une forme de nostalgie peut-être ?

Isabelle Sandiford-Pellé et Jean-Pierre Asvazadourian, photo: Aleš Hůlka / Musée de Bohême centrale à Roztoky
« Non, pas de la nostalgie. Dans le cas contraire, cela voudrait dire que c’est une période qui a disparu. Or, la relation entre la France et la République tchèque reste une relation dynamique qui se poursuit et se développe dans tous les domaines. Quand on regarde ces années du début du XXe siècle et celles qui ont entouré la création de la Tchécoslovaquie, c’est vrai que l’on trouve extraordinaire que cette relation bilatérale entre Paris et Prague, entre la Bohême et la France, ait été aussi forte. Alors, bien évidemment, elle a évolué, mais comme le monde a lui aussi évolué. »

« Ce que cette exposition révèle aussi, c’est que cette relation qui se poursuit maintenant se nourrit de quelque chose. Ce n’est pas une relation récente qui a recommencé en 1989, et ce même s’il y a des éléments dans l’histoire commune comme le petit-déjeuner avec Václav Havel à l’ambassade de France cette année-là justement qui ont constitué des temps forts de la relation bilatérale dont celle-ci, comme je l’ai dit, se nourrit aujourd’hui encore. Il y a donc différents moments très importants dans l’histoire qui continuent d’irriguer la relation bilatérale. Cela n’empêche pas néanmoins que celle-ci évolue à la fois avec le temps et avec le continent européen. Et cela me paraît très bien. »

« Ceci dit, se souvenir de l’histoire est très important. C’est d’ailleurs pour cela que je disais, à moitié en plaisantant, que lors de mon arrivée à l’ambassade, j’ai trouvé dans un bureau le buste du général Pellé que j’ai tenu à installer en haut du grand escalier dans l’entrée de l’ambassade. Et ce comme on a réinstallé le buste d’Ernest Denis dans le hall d’accueil de l’Institut français, qui a été récemment rénové. Le général Pellé comme Ernest Denis sont des personnages très importants auxquels il convient de rendre hommage, car si la relation franco-tchèque a l’étroitesse qui est la sienne aujourd’hui, c’est aussi grâce à eux. »

-Une exposition consacrée au général Pellé a déjà été présentée à deux reprises ces dernières années en France, notamment au Mémorial de Verdun. Une autre plus modeste s’est tenue en septembre et octobre à l’Institut français à Prague. Mais pour cette exposition ici à Roztoky, la conception est un peu différente : l’aspect militaire laisse une plus grande place à la création artistique et à ce que les deux peuples, français et tchèque, ont pu apporter l’un à l’autre au début du XXe siècle…

« Tout à fait. Cette relation est mutuelle et équilibrée, et c’est effectivement ce que révèle cette exposition. Les artistes tchèques allaient à Paris, mais les artistes français se rendaient à Prague aussi. Il y a eu Paul Claudel, Rodin et bien d’autres encore. C’est aussi ce qui fait que la relation franco-tchèque ou tchéco-française est quelque chose de si particulier. C’est un vrai dialogue. »

« Juxtaposer Zdenka Braunerová et le général Pellé enrichit vraiment cette exposition, car cela donne une dimension supplémentaire au contexte de l’époque. La figure de Zdenka Braunerová apporte une autre dimension, intellectuelle et artistique, à la carrière militaire du général ou même au rôle de la France dans la création de la Tchécoslovaquie. C’est aussi ce qui, selon moi, devrait rendre cette exposition attractive pour beaucoup de Tchèques. Dans leur relation, chacun a apporté sa personnalité, le tout dans un contexte historique passionnant. »

L'exposition Pellé - Braunerová, photo: Musée de Bohême centrale à Roztoky
-Nous sommes en présence d’un militaire de carrière déjà d’un certain âge au lendemain d’une Première Guerre mondiale qui a terriblement marqué ses combattants. La France l’envoie en mission en Bohême, un pays qu’il ne connaît pas ou peu, parce qu’il est un spécialiste de l’Allemagne et que les vainqueurs ont besoin de pouvoir contrôler les rapports qu’un nouvel Etat comme la Tchécoslovaquie entretient avec l’Allemagne défaite. Puis le général Pellé arrive à Prague, il y tombe amoureux d’une artiste beaucoup plus jeune que lui… Il y aurait là matière à faire de cette histoire un film, non ?

« Oui, et cette dimension affective est ce qui rend cette histoire attachante et très humaine. C’est là aussi une dimension de la relation franco-tchèque. Celle-ci s’incarne dans le destin du général Pellé, un personnage qui avait beaucoup d’acuité et une vision des équilibres. C’était d’ailleurs un diplomate, puisqu’il est parti ensuite à Constantinople pour une dernière mission. A travers sa passion pour cette jeune femme qu’était Jarmila, la nièce de Zdenka Braunerová, le général a fait la découverte de la culture tchèque. Ces personnages ne sont donc pas uniquement des symboles qui incarnent quelque chose. Ce sont aussi des êtres de chair et de sang avec des sentiments et une belle histoire. Là où il y a de l’émotion et des sentiments, il y a de la vie. »

L'exposition Pellé - Braunerová, photo: Musée de Bohême centrale à Roztoky
« Au total, on a vraiment un sentiment très agréable de cette exposition qui, en outre, est entièrement accessible en français. J’invite donc tous les francophones mais aussi les Tchèques à venir à Roztoky, d’autant plus que c’est un endroit magnifique. On est à vingt minutes de Prague, déjà dans la campagne tchèque, et c’est d’ailleurs pour cette raison que Zdenka Braunerová avait ici son atelier de peinture. Elle aimait ces lieux, et le fait d’y être ajoute au charme de l’exposition. »